Sa chemis qu’ot vestue
M’envoia pour embracier.
La nuit, quant s’amour m’argue,
La met delez moi couchier,
Toute la nuit à ma char, nue,
Por mes mals assolacier.

Tout n’était qu’amour dans la chevalerie, mais amour loyal et discret, dont maître André, chapelain de Louis VII a rédigé le code, sous le titre de Principalia amoris præcepta. Il n’est pas une seule des lois de ce code, qui n’ait été écrite sous l’inspiration des plus nobles sentiments, et de la morale la plus respectable; on en peut juger par les maximes suivantes: «Ne recherche pas l’amour de celle que tu ne peux épouser.—Ne cherche pas à arracher les faveurs qu’on te refuse (in amoris exercendo solatio, voluntatem non excedas amantis).—Même dans les plus vifs emportements de l’amour, ne t’écarte jamais de la pudeur (in amoris præstando solatio et recipiendo, omnis debet verecundiæ rubor adesse).» Il y a loin de là sans doute à l’Art d’aimer d’Ovide. Maître André, tout chapelain qu’il fût, n’était pas novice en amour, mais la définition qu’il donne de l’amour, tel qu’on doit le pratiquer honnêtement, ne semble pas condamner les mœurs du digne clerc: «Le pur amour, dit-il, est celui qui unit absolument les cœurs de deux amants par les liens d’une tendresse intime. Mais cet amour consiste dans la contemplation spirituelle et dans une ardente passion. Il peut aller jusqu’au baiser, jusqu’à l’embrassement et même jusqu’au contact de la chair nue, en s’interdisant toutefois le dernier soulas de Vénus (procedit autem usque ad oris osculum, lacertique amplexum et ad incurrendum amantis nadum tactum, extremo Veneris solatio prætermisso). Cette législation d’amour n’était pas une lettre morte. La chevalerie avait établi, dans chaque province, et notamment dans celles du Midi, des Cours d’amour et des Parlements de gentillesse, aréopages féminins, devant lesquels se débattaient toutes les causes d’amour. Ces assises de dames se tenaient, le soir, sous l’ombrage d’un ormeau séculaire; le tribunal était présidé par un chevalier de distinction, qu’on appelait le prince d’amour et quelquefois prince de la jeunesse, élu par les dames qui composaient la Cour et qui avaient pour assesseurs plusieurs hauts personnages de la noblesse et du clergé. La forme des jugements et des arrêts était la même que dans les tribunaux de justice royale et seigneuriale; mais les sentences avaient toujours un caractère métaphysique et ne soumettaient les amants à aucune punition corporelle ou pécuniaire. C’était l’opinion, en quelque sorte, qui se chargeait du châtiment des coupables. Ces Cours d’amour, où siégeaient les plus nobles dames et les plus honorées par leur prud’homie, remplissaient une mission plus délicate encore, lorsqu’elles répondaient doctoralement aux questions d’amour qu’on venait leur soumettre. «Enfin, dit Papon, dans son Histoire de Provence, la galanterie étoit tellement l’esprit dominant de ce siècle d’ignorance, qu’elle se mêloit à tout: elle faisoit le sujet ordinaire des entretiens. Les dames, les chevaliers et les troubadours s’exerçoient à disputer sérieusement sur cette importante matière; il n’y avoit aucun sentiment du cœur, quelque finesse qu’on lui suppose, qui put échapper à leur sagacité; tous les cas imaginables étoient prévus et décidés.» Ce fut surtout l’affaire des Cours d’amour, de se prononcer dans ces questions ardues et minutieuses, que les avocats des deux parties discutaient avec d’incroyables recherches d’éloquence et de science amoureuse.

On comprend quelle influence devait avoir une pareille jurisprudence, contre la Prostitution; aussi, dans les arrêts d’amour qui sont parvenus jusqu’à nous, ne remarque-t-on pas des circonstances graves qui accusent la conduite licencieuse de l’une ou l’autre des parties mises en cause. Jamais un acte de débauche ne vient souiller les oreilles et l’esprit des juges; jamais l’amour, qui est l’âme de tous les procès, ne se jette dans une voie obscène. Ce sont des peccadilles d’amants, ce sont des bagatelles de galanterie raffinée; ou bien la cause est sérieuse, et la Cour d’amour devient un tribunal d’honneur. Un secrétaire, envoyé auprès d’une dame, oublie ses devoirs d’intermédiaire de confiance et supplante son maître, en priant d’amour pour son propre compte la dame auprès de laquelle il devait servir et défendre les intérêts d’autrui. La comtesse de Flandres, assistée de soixante dames, condamne le coupable et sa complice, en les déclarant exclus de la compagnie des dames et des cours plénières de chevaliers. Maître André cite cet autre exemple de jurisprudence amoureuse: un amant avait quitté sa maîtresse pour en prendre une nouvelle; il se lassa bientôt de celle-ci et voulut retourner à la première, qui l’accueillit avec mépris et dénonça son procédé à la vicomtesse de Narbonne. La Cour d’amour, présidée par la vicomtesse, décida que l’amant volage et trompeur perdrait en même temps l’affection de ses deux maîtresses et ne serait plus digne à l’avenir de posséder le cœur d’une femme honnête (nullus probæ feminæ debet ulterius amore gaudere). Condamner avec tant de rigueur l’inconstance frauduleuse d’un amant, c’était ne promettre aucune indulgence à la Prostitution. L’infidélité chez une femme était condamnée plus sévèrement encore, car une dame, dont l’amant guerroyait en Palestine depuis deux ans, fut traduite au tribunal de la comtesse de Champagne et accusée d’avoir voulu faire nouvel ami. Cette dame allégua pour sa défense, qu’elle s’était conformée aux lois d’amour qui ordonnent de pleurer deux ans un amant défunt, et que l’absent, qui ne donne pas de ses nouvelles, peut être assimilé à un mort «sans lui faire injure;» mais la comtesse de Champagne décida en principe qu’une amante ne doit jamais abandonner son amant pour cause d’absence prolongée. Les Cours des dames étaient inexorables pour tout ce qui ressemblait à une Prostitution du cœur ou du corps. Un chevalier avait comblé de dons une dame qu’il aimait et qui ne lui accordait aucune faveur en échange: il alla se plaindre à la reine Éléonore de Guyenne, femme de Louis VII. Cette belle reine, qui se connaissait en galanterie, rendit cet arrêt mémorable: «Il faut qu’une femme refuse les présents qu’on lui offre dans une intention amoureuse, ou bien elle doit consentir à les payer par l’abandon de sa personne; mais, en ce cas, elle se place dans la catégorie des courtisanes.» (Voy. l’Histoire des mœurs et de la vie privée des Français, par E. de la Bédollière, t. III, p. 324 et suiv.) Robert de Blois, dans son poëme du Chastoiement des dames, a reproduit cette maxime fondamentale du droit d’aimer, sur la question des joyaux qu’une femme reçoit d’un homme qui la courtise:

Et bien sachiez, s’ele les prent,
Cil qui li donc chier li vent;
Quar tost lui coustent son honor
Li joiel doné par amour.

Les Arrêts d’amour que Martial d’Auvergne a recueillis et rédigés vers la fin du quinzième siècle, et qu’un autre jurisconsulte aussi gravement facétieux a commentés dans le style du Palais, ne sont pas d’une morale aussi sévère, et quelques-uns paraissent dictés par une galanterie assez relâchée. Nous croyons donc qu’ils n’émanent pas des anciennes Cours d’amour de la Provence, et qu’ils ont été rendus, du temps même de Martial d’Auvergne, dans quelque assemblée de dames et de gentilshommes tenant parlement à l’instar des grands jours de Pierrefeu, de Signes et de Romanin. Ce n’est plus la doctrine naïve et austère de la chevalerie primitive, qui ne plaisantait pas avec l’amour; c’est une galanterie encore raffinée, mais malicieuse et libertine: on sent que l’amour se matérialise, et on le voit d’ailleurs passer sans trop de scrupule, au dernier soulas. Le tribunal diffère aussi des véritables Cours d’amour, en ce qu’il prononce des amendes, parfois considérables, et des peines corporelles, contre les délinquants, qui ont en perspective le fouet à recevoir de la main des dames et quelque bonne somme à employer en banquets et en herbe verde. Les causes se plaident devant des juges de différents ressorts, tels que le maire des bois verts, le baillif de joye, le viguier d’amours, etc. Les surnoms allégoriques de ces magistrats laissent soupçonner que cette justice-là n’était qu’un jeu. Parmi les arrêts bizarres que Martial d’Auvergne a réunis avec une gaieté sournoise, nous en choisirons deux qui permettront d’apprécier le mérite des autres. Dans le XIe arrêt, c’est une dame qui se plaint de son ami devant le maistre des forestz et des eaues sur le faict du gibier d’amours; elle accuse son ami de l’avoir fait choir dans une rivière tout exprès pour lui mettre la main sur les tetins; en conséquence, elle demande que cet audacieux amant soit très grievement puny de punition publique. L’amant répondait qu’il était tombé dans l’eau avec elle, mais que, «cheyant, il ne l’avoit ni tastée ni pincée, ne n’eut pas le loisir de ce faire, pour l’eau dont il estoit tout esblouy.» Néanmoins, «le procureur d’amours dessus le faict des eaues et des forestz, disoit que par les ordonnances il est deffendu de ne point chasser à engins, par lesquels on puisse prendre testins en l’eaue,» et concluait à ce que l’amant fût condamné à une grosse amende. Celui-ci répliquait que si sa main, à son insu, avait touché les tetins de sa dame, ce n’aurait été qu’en tombant: «Et estoit force qu’il se soustint à quelque chose.» Le tribunal admit cette excuse, mais il décida que l’amant donnerait à la maîtresse une robe neuve, de couleur verte, en dédommagement de la robe que l’eau avait gâtée. Dans le IVe arrêt, c’est encore une dame qui se complaint de son ami, en disant «qu’il lui avoit baisé sa robe si rudement, qu’il l’avoit cuydé affoler (blesser) et qu’en cheyant, sa gorgerette estoit dépecée, et en avoit-on peu voir le bout de sa chemise.» Elle requérait qu’il fût défendu à cet amoureux brutal, «de ne plus se jouer ny toucher plus à elle, sans son congié.» Cette requête de la dame eut plein succès, et l’amant eut beau en appeler, la sentence fut confirmée, en dernier ressort, par le maire des bois verts.

Les jugements des Cours d’amour n’étaient pas les seuls qui atteignissent les mauvaises mœurs des personnes appartenant à la juridiction de la chevalerie: l’opinion avait à se prononcer aussi, et ses arrêts n’épargnaient ni la naissance, ni le rang, ni la richesse, quand ils s’adressaient à des actions honteuses et répréhensibles. La bonne renommée était une condition essentielle pour les hommes ainsi que pour les femmes qui voulaient qu’on leur fît honneur, et les plus puissants seigneurs, les plus grandes dames, ne se trouvaient pas au-dessus du blâme des petites gens. «Les dames qui se respectant elles-mêmes vouloient être respectées, dit Lacurne de Sainte-Palaye, étoient bien sûres qu’on ne manqueroit point aux égards qu’on leur devoit, mais si, par une conduite opposée, elles donnoient matière à une censure légitime, elles devoient craindre de trouver des chevaliers tout prêts à l’exercer.» Le chevalier de la Tour racontait à ses filles, en 1371, qu’un modèle de chevalerie, nommé messire Geoffroy, s’était voué à la répression de l’inconduite des dames: «Quant il chevauchoit par les champs et il véoit le chasteau ou manoir de quelque dame, il demandoit toujours à qui il estoit, et quant on lui disoit: il est à telle, se la dame estoit blasmée de son honneur, il se fust avant tort d’une demi-lieue, qu’il ne feust venu jusques devant la porte, et là prenoit un petit de croye (craie) qu’il portoit, et notoit cette porte et y fesoit un signet et l’en venoit (l’on vessait). Et, aussi, au contraire, quant il passoit devant l’hostel de dame ou damoiselle de bonne renommée, se il n’avoit trop grant haste, il la venoit veoir et huchoit: «Ma bonne amie, ou ma bonne dame ou damoiselle, je prie Dieu que en ce bien et en cest honneur il vous veuille maintenir au nombre des bonnes, car bien devez estre louée et honorée.» Et, par cette voie, les bonnes se craignoient et se tenoient plus fermes de faire chose dont elles pussent perdre leur honneur et leur estat.» Nous ignorons quel pouvait être ce signet, que le chevalier Geoffroy marquait à la craie sur la porte des dames malfamées, et qui invitait les passants à saluer d’un pet la maîtresse du lieu, en signe de mépris, ce que les gens du peuple ne manquaient jamais de faire lorsqu’ils rencontraient une fille publique sur leur passage.

Cependant, si la moralité publique, grâce à la chevalerie, faisait des progrès journaliers dans toutes les classes de la société et descendait par degrés jusqu’aux plus infimes, la Prostitution, tout en se cachant au fond de ses repaires, continuait à déshonorer le langage usuel et à s’ébattre dans les poésies des trouvères. Ces poëtes de la langue d’oil n’étaient pas, comme les troubadours, des chevaliers et des écuyers nourris dans les Cours d’amour et formés de bonne heure aux leçons de la fine galanterie; les trouvères, sortis du peuple pour la plupart, conservaient dans leurs œuvres la tache originelle et appliquaient, à des compositions pleines de verve, de gaieté et de malice, la langue crue et grossière qu’ils avaient apprise dans la maison de leurs parents; ils appelaient chaque chose par son nom et ils employaient de préférence l’expression la plus populaire, qui était toujours la plus pittoresque. Leurs premiers auditeurs avaient été des villageois, des mechaniques, des marchands, des vilains en un mot, et si ces juges-là se connaissaient en bonne plaisanterie et en franche joyeuseté, ils ne trouvaient rien de trop gros ni de trop obscène dans les détails ou dans les mots. Ce n’est pas tout, les trouvères, qui avaient quitté la charrue ou la navette pour rimer des romans, des chansons, des lais et des fabliaux, embrassaient une vie vagabonde et désordonnée; ils devenaient presque tous ivrognes et débauchés, en vivant avec les jongleurs, jongleors et canteors, qui passaient à bon droit pour les plus dépravés des hommes. Ces jongleurs, du moins ordinairement, ne composaient pas eux-mêmes les vers qu’ils chantaient ou récitaient; ils ne faisaient que les dire avec plus ou moins de savoir faire et d’intelligence; ils accompagnaient leur débit ou leur chant, de pantomimes, de danses et de tours d’adresse. Il arriva sans doute que le même acteur réunissait les métiers distincts du trouvère et du jongleur, mais ce ne fut jamais qu’une exception, d’autant plus rare que les trouvères n’étaient point aussi méprisés que les jongleurs et les ménestrels. Ces derniers, en effet, méritaient bien le mépris qu’on leur accordait partout: ils s’adonnaient à tous les vices, et surtout aux plus infâmes; ils ne reconnaissaient aucune loi sociale; ils erraient de ville en ville, de château en château, traînant avec eux un troupeau de jongleresses et d’enfants; ils tenaient école de Prostitution. Pourtant, ils n’en étaient pas plus riches; on les voyait errer demi-nus, n’ayant pas souvent robe entière, comme les dépeint un poëte du treizième siècle, sans sorcot et sans cotelle, les souliers pertuissés, et couverts de vermine. Ces malheureux, on le pense bien, avaient été tous élevés dans les Cours des Miracles; leurs mœurs et leur langage en gardaient la souillure, et c’étaient eux, qui, courant le pays, corrompaient à la fois le langage et les mœurs. Ils s’étaient glissés d’abord dans les assemblées honnêtes, dans les festins d’apparat, dans les fêtes chevaleresques, lorsqu’ils récitaient des chansons de geste, les épopées féeriques de la Table-Ronde et de Charlemagne; ils excitaient alors l’enthousiasme de leur auditoire, composé de seigneurs et de dames, qui ne se lassaient pas d’entendre parler d’armes et d’amour. Il y avait toutefois çà et là, dans ces vieux romans rimés, quelques scènes assez libres et quelques termes licencieux, mais l’intention du poëte était toujours irréprochable, et le jongleur n’ajoutait pas, par son jeu et ses grimaces, à l’indécence du tableau. Alors il était généreusement payé, on lui donnait des robes et des manteaux neufs; on l’hébergeait, lui, ses valets et ses animaux (car il montrait aussi des chiens, des singes et des oiseaux dressés à divers exercices); on le logeait au château, et, quand il partait, l’escarcelle bien garnie, on l’invitait à revenir, en lui offrant le coup de l’étrier.

Ce paradis de la jonglerie se changea en enfer, sous le règne de saint Louis: les trouvères faisaient encore des chansons de geste contenant douze à vingt mille vers, mais les jongleurs ne les apprenaient plus par cœur et ne les récitaient plus; un changement notable s’était opéré dans le goût; on n’aimait plus à écouter, à table, les gestes merveilleux des preux du roi Arthus et de l’empereur Charlemagne; on préférait les lire dans le silence du retrait ou cabinet. Les jongleurs se prêtèrent volontiers à ce caprice de la mode, qui subissait l’influence des croisades; ils allégèrent leur bagage et ne récitèrent plus que des contes gaillards et dévots. Les trouvères, ceux du moins qui puisaient leurs inspirations dans le peuple, répondirent avec empressement au bon accueil qu’on faisait à leurs fabliaux, et ils en inventèrent un grand nombre, plus joyeux les uns que les autres, qui se répandirent, aux sons de la vielle et de la rote, dans toutes les compagnies où le rire gaulois avait encore accès. Mais l’abus ne tarda pas à faire condamner et proscrire ce genre de divertissement; les trouvères ne mettaient plus de bornes à la licence de leurs compositions, et les jongleurs en exagéraient encore l’obscénité; on considéra jongleurs et trouvères comme des suppôts du démon et on leur imputa, peut-être avec justice, un nouveau développement de la Prostitution. Le pieux Louis IX avait pourtant protégé la ménestrandie, puisque, après son dîner et avant d’ouïr les grâces, il donnait audience aux menestriers, qui jouaient de la vielle devant lui; mais ces encouragements ne s’adressaient qu’à la musique et non aux fabliaux, car, suivant un texte ancien adopté dans plusieurs éditions de Joinville, «il chassa de son royaume tous basteleurs et autres joueurs de passe-passe, par lesquels venoient au peuple plusieurs lascivités.» Ces lascivités ne déplaisaient pas à certains nobles, qui, en dépit des chastes enseignements de la chevalerie, se montraient partisans passionnés de la gaie science et ne fermaient jamais la porte de leurs manoirs aux jongleurs les plus libertins; mais, en général, les pauvres ménestrels étaient bannis des châteaux, ainsi que les lépreux, et le son de leurs instruments, annonçant leur présence au bord des fossés d’une résidence seigneuriale, n’avait pas d’autre résultat que de faire aboyer les chiens. Selon un apologue facétieux, écrit en latin à cette époque (voy. les Fabliaux de Legrand d’Aussy, t. IV, p. 357), Dieu, en créant le monde, y plaça trois espèces d’hommes, les nobles, les clercs et les vilains. Il donna aux premiers les terres, aux seconds les dîmes et les aumônes, et aux derniers le travail avec la misère; mais, le partage étant fait ainsi, les ménétriers et les ribauds présentèrent simultanément leur requête à Dieu, pour lui demander de fixer leur sort et de leur assigner de quoi vivre: «Le Seigneur, dit l’auteur de l’apologue, chargea les nobles de nourrir les ménétriers, et les prêtres d’entretenir les catins. Ceux-ci ont obéi à Dieu, et rempli avec zèle la loi qui leur est imposée; aussi seront-ils sauvés incontestablement. Quant aux gentilshommes qui n’ont eu nul soin de ceux qu’on leur avait confiés, ils ne doivent attendre aucun salut.» Les jongleurs, n’étant plus reçus dans les châteaux, oublièrent tout à fait les chansons de geste et la poésie honnête; ils avaient trouvé un public plus facile à divertir et moins scrupuleux sur la nature de ses plaisirs; ils allaient frapper à la porte des bourgeois et des marchands; ils venaient s’asseoir dans les tavernes et chez le bon populaire qui les recevait avec joie et qui ne riait pas du bout des lèvres aux contes licencieux qu’on lui contait après boire.

Ces contes, monuments précieux de l’imagination et de la gaieté de nos ancêtres, forment un recueil considérable, dont une partie seulement a été publiée en original par Barbazan, et traduite par Legrand d’Aussy. C’est dans ce graveleux répertoire que Boccace, Arioste, la Fontaine et mille autres poëtes et romanciers modernes ont puisé des sujets et des idées comiques, qu’ils n’ont fait que remettre en œuvre et rajeunir de forme. «Le recueil des fabliaux, dit M. Émile de la Bédollière, abonde en saillies piquantes, en inventions drôlatiques, en traits d’une gaieté communicative, mais il est souvent d’une dégoûtante obscénité: les mots les plus sales de la langue française y semblent prodigués à plaisir; les fonctions les plus vulgaires de la machine humaine y sont le sujet de grossières plaisanteries; les parties les plus secrètes du corps y sont nommées en termes dont rougiraient les prostituées d’aujourd’hui.» Et, à l’appui de cette appréciation générale des fabliaux du treizième et du quatorzième siècle, l’ingénieux auteur de l’Histoire des mœurs et de la vie privée des Français cite les titres de quelques-uns, qu’il choisit dans l’édition de Barbazan: Fabliau de la m....; une femme pour cent hommes; de Charlot le juif qui chia en la pel dou lievre; du Chevalier qui fesoit parler les c... et les c...; de l’anel qui fesoit les v... grands et roides; du vilain à la c..... noire; d’une pucelle qui ne pooit oïr parler de f....., qu’elle ne se pasmast, etc. Barbazan a laissé, dans les manuscrits où ils reposent encore inédits, plusieurs fabliaux dont les titres promettent des histoires plus ordurières encore, s’il est possible; M. de la Bédollière enregistre quelques-uns de ces titres, d’après le Ms. coté 1830, Bibl. Nationale: de la male vieille qui conchia la preude feme; du fouteor; du conin; d’après le Ms. 7,218: du c.. et du c..; de honte et de puterie; du v.. et de la c.....; du c.. qui fut fait à la besche, etc. Pour avoir idée de cette littérature joyeuse, il faut lire les contes les plus libres de la Fontaine, qui se délectait à la lecture des trouvères; mais on ne se rendra compte des monstrueuses libertés du langage de ces poëtes, qui avaient leur Cour des Muses dans un mauvais lieu, qu’en comparant leurs œuvres badines avec celles de Grécourt, de Piron et de Robbé, ces effrontés trouvères du dix-huitième siècle.

«Il est évident, dit encore M. de la Bédollière (t. III, de l’ouvrage cité, p. 341), que nos ancêtres prononçaient, sans sentir leur pudeur effarouchée, des mots que nous avons proscrits; mais ils n’étaient pas étrangers à la délicatesse, et les contes scandaleux inspiraient un juste dégoût aux honnêtes gens.» En effet, dans le Jeu de Robin et Marion, petite comédie mêlée de chants, représentée au treizième siècle, et dont l’auteur, Adam de la Hale, était un des trouvères les plus estimés de son temps, un des personnages de la pièce, nommé Gauthier, sous prétexte de réciter une chanson de geste, entonne un refrain ordurier; Robin l’interrompt, en lui disant d’un ton de reproche: