Nous avons constaté, en étudiant les moralistes et les poëtes du moyen âge, que la Prostitution légale était en horreur au peuple, à la bourgeoisie et à la noblesse, qui la considéraient comme une souillure secrète de la société, et qui d’un commun accord l’empêchaient de se produire au grand jour et d’affliger par un scandale éclatant les yeux, les oreilles et la pensée des honnêtes gens. Cette Prostitution n’en était pas moins solidement établie sur une large échelle, pour l’usage d’une classe dangereuse et suspecte, qui vivait en dehors de la décence publique, et qui se composait des ribauds et des débauchés de toutes les catégories, depuis les vagabonds ou batteurs d’estrade, depuis les truands et les gueux, jusqu’aux jongleurs, aux ménétriers et aux mauvais garçons. Il fallait que chaque ville offrît au moins un asile de débauche à cette population flottante, qui se renouvelait sans cesse, et qui échappait constamment à l’action régulière de la police municipale. C’était une sauvegarde permanente contre les entreprises de ces enfants perdus, comme on les appelait partout, redoutables aux femmes de bien et à leurs maris, mais heureusement détournés de leurs méchants instincts de rapt et de violence, quand on leur permettait de hanter la compagnie des folles femmes et de se divertir avec elles. Il y avait ainsi beaucoup de ces créatures qui couraient le pays accompagnées de leurs goliards et de leurs amants, et ceux-ci faisaient bombance, aux dépens du trafic obscène qui s’exerçait sous leurs yeux, dans les cours de ribaudie où ils s’arrêtaient avec leurs infâmes compagnes; mais on peut dire que ces impuretés ne transpiraient pas hors des lieux qui en étaient le théâtre ordinaire et ce qui se passait dans le mystère du bordeou provençal ou du clapier normand ne laissait aucune trace de désordre dans les mœurs de la famille et de la cité.
Ces mœurs n’en étaient pas souvent plus austères; mais, si relâchées qu’elles fussent, elles n’avaient pas de rapport intime ni de contact apparent avec les choses de la Prostitution légale, car les femmes communes qui étaient au service de cette Prostitution, ne communiquant qu’avec certains hommes malfamés qui participaient à la honte d’une pareille vie: ribaudes et ribauds, formaient une sorte de corporation impudique retranchée du sein de la société. Celle-ci, toutefois, en se tenant à l’écart de la ribauderie, n’en menait pas une conduite plus exemplaire et ne se faisait pas faute de donner satisfaction au vice de l’incontinence; la fornication et l’adultère entraient, d’ailleurs, dans toutes les maisons et y étaient les bienvenus: le seigneur dans son château avait un sérail de servantes et de pages; le moine dans son couvent cachait les plus criminelles accointances; le marchand dans sa boutique convoitait la femme de son voisin; le pauvre ouvrier ou mécanique ne se refusait pas des plaisirs qui ne lui coûtaient rien; mais, nulle part, au milieu de ce débordement d’immoralité, la Prostitution proprement dite n’exerçait une influence pernicieuse, et ne venait en aide à la corruption générale; elle aurait plutôt attiré à elle les éléments impurs de la vie sociale, si elle n’eût pas été frappée d’un sceau de réprobation, si ses misérables sujettes eussent conservé quelque prestige aux yeux du monde, si l’opinion n’eût pas flétri du même déshonneur les hommes qui osaient pénétrer dans la retraite des folles femmes. La Prostitution ainsi constituée manquait donc en partie son but fondamental, puisqu’elle ne servait pas à épurer les mœurs et qu’elle laissait subsister hors de son domaine de tolérance une autre Prostitution libre, plus active, plus audacieuse, plus épidémique en un mot. On peut dire, nous le répétons, que pendant plusieurs siècles en France ces deux espèces de Prostitution n’eurent entre elles aucun lien, aucune relation, même indirecte, aucune similitude dans les actes et dans les personnes. L’autorité civile ne s’inquiétait, ne s’occupait que d’une seule de ces Prostitutions; quant à l’autre, qui n’avait ni livrée, ni enseigne, ni maisons spéciales, ni règlements de police, elle se promenait à visage découvert dans tous les rangs sociaux, et elle répandait son venin à travers les généreuses et brillantes institutions de la chevalerie. Ce fut surtout pour réformer les mœurs, pour leur imposer un frein salutaire, pour les retremper à la source de l’honneur et de la vertu, qu’un sage législateur, un philosophe inconnu, un grand politique créa la chevalerie, qui vint à propos, au milieu d’une société dépravée et gangrenée, pour réhabiliter l’esprit en face de la matière et pour porter un défi, en quelque sorte, à toutes les Prostitutions de l’âme et du corps. La chevalerie n’était qu’une forme attrayante, donnée à la philosophie, à la morale et à la religion; elle protégea, elle sauva l’honnêteté publique, malgré les inévitables excès des croisades et les influences démoralisatrices de la poésie des jongleurs.
Nous ne croyons pas que la chevalerie ait été encore appréciée à ce point de vue, comme l’ennemie implacable de toute espèce de Prostitution, comme la sauvegarde des mœurs: elle opposa les nobles et pures inspirations de l’amour métaphysique aux grossières et avilissantes tyrannies de l’amour matériel; elle créa les Cours d’amour, ces gracieux tribunaux de galanterie et de gentillesse, pour abolir les cours de ribaudie; elle dompta et pacifia les passions avec les sens; elle fonda la vertu sur le respect de soi et des autres; elle fit, pour ainsi dire, un piédestal de tendre admiration et un trône d’honneur, pour y placer la femme. C’est là évidemment le principe de la chevalerie: elle affranchit un sexe que la Prostitution avait soumis à la plus dégradante servitude. Ici, la femme était esclave et humiliée de son rôle indigne; là, elle est reine, et sa souveraineté repose encore sur l’amour; mais ce n’est plus l’amour charnel, dont les coupables jouissances étouffent l’instinct du bien et prédisposent le cœur à tous les vices; c’est l’amour parfait, c’est l’amour héroïque, qui prend sa source dans les plus beaux sentiments et qui s’exalte par l’imagination en se dégageant des entraves de la nature physique. Les premières leçons que recevait un page, varlet ou damoiseau, qui se destinait au métier de la chevalerie, regardaient uniquement l’amour de Dieu et des dames, c’est-à-dire, suivant Lacurne de Sainte-Palaye, la religion et la galanterie. C’étaient les dames elles-mêmes qui se chargeaient ordinairement d’apprendre aux jeunes gens le catéchisme et l’art d’aimer. «Il semble, dit le savant auteur des Mémoires sur l’ancienne chevalerie, il semble qu’on ne pouvoit, dans ces siècles ignorants et grossiers, présenter aux hommes la religion sous une forme assez matérielle pour la mettre à leur portée, ni leur donner en même temps une idée de l’amour assez pure, assez métaphysique, pour prévenir les désordres et les excès dont étoit capable une nation qui conservoit partout le caractère impétueux qu’elle montroit à la guerre.» Lacurne de Sainte-Palaye n’a fait qu’entrevoir les causes philosophiques de l’institution de la chevalerie, qui fut, dans l’origine, une barrière morale et religieuse contre l’athéisme et la Prostitution.
Pour se rendre bien compte de l’esprit de la chevalerie, il faut lire, dans la charmante Histoire et plaisante chronique du petit Jehan de Saintré, les admonitions que lui adresse la Dame des belles cousines, lorsqu’il fut attaché au service de cette princesse en qualité d’enfant d’honneur et de page. La dame, qui parle latin comme un Père de l’Église, lui fait une édifiante instruction sur les sept péchés mortels. Voici en quels termes elle lui conseille d’éviter le péché de luxure: «Vraiement, mon amy, lui dit-elle, ce péchié est, au cueur du vray amant, bien estaint; car tant sont grandes les doubtes (craintes) que sa dame n’en preigne desplaisir, qu’un seul deshonneste penser n’en est luy; dont, par ainsi, il ensuit le dict de saint Augustin qui dict ainsi:
Luxuriam fugias, ne vili nomine fias;
Carni non credas, ne Christum nomine ledas.
C’est à dire, mon amy: Fuy luxure, à ce que tu ne sois brouillé en deshonneste renommée; aussi, ne croys point ta chair, affin que par péchié tu ne blesses Jesus Christ. Et, à ce propos, encores se accorde saint Pierre l’apostre, en sa première épistre où il dict: Obsecro vos, tamquam advenas et peregrinos, abstinere vos à carnalibus desideriis qui militant adversus animam. C’est à dire, mon amy: Je vous prie, comme estrangers et pellerins, que vous vous absteniez des delits carnels, car ils bataillent jour et nuyt à l’encontre de l’âme. Et, à ce propos, dict encore le philosophe:
Sex perdunt vere homines in muliere:
Ingenium, mores, animam, vim, lumina, vocem.
C’est à dire, mon amy, que homme qui hante les folles femmes pert six choses, dont la première est que pert l’âme, la seconde l’engin, la troisième les bonnes mœurs, la quatriesme la force, la cinquiesme sa clarté, et la sixiesme sa voix. Et, pour ce, mon amy, fuy ce péchié et toutes ses circonstances.» La dame des Belles Cousines termine son sermon sur la luxure, par cette citation empruntée à Boëce: «Luxuria est ardor in accessu, fœdor in recessu, brevis delectatio corporis et animæ destinctio. C’est à dire, mon amy, que luxure est ardeur à l’assembler, puantise au despartir, briefve delectation du corps, et de l’âme destruction.» Il est certain qu’Antoine de la Salle, en écrivant l’Histoire du petit Jehan de Saintré, pour l’amusement de la cour de Charles VII, a puisé les matériaux de cette histoire dans une chronique de la cour du roi Jean et a tiré d’un livre de chevalerie beaucoup plus ancien les enseignements moraux de la dame des Belles Cousines.
Les cérémonies de la création d’un chevalier prouvent encore mieux, que la chevalerie était instituée pour corriger les mœurs et abolir la Prostitution. Le novice se préparait à entrer dans l’ordre de la chevalerie, par des pratiques d’austérité et de dévotion, qui auraient pu introduire un moine dans un ordre monastique. C’étaient des jeûnes rigoureux, des nuits passées en prières dans une église, des sermons dogmatiques sur les principaux articles de la foi et de la morale chrétiennes, des bains et des ablutions, qui figuraient la pureté nécessaire dans l’état de la chevalerie, des habits blancs, qui étaient le symbole de cette pureté chevaleresque; c’était enfin une promesse solennelle, au pied des autels, de mener une bonne vie devant Dieu et devant les hommes. «Celuy qui veut entrer en un ordre, soit en religion, ou en mariage, ou en chevalerie, ou en quelque estat que ce soit, dit un des personnages du roman de Perceforest, il doit premièrement son cœur et sa conscience nettoyer et purger de tous vices et remplir et aorner de toutes vertus.» Les nombreux écrits, en vers et en prose, qui traitent des mœurs de la chevalerie, répètent à l’envi que le vrai chevalier doit être le destructeur de la corruption. La chevalerie était donc une sorte de clergie, qui prêchait d’exemple pour rendre le peuple meilleur et vertueux, pour maintenir le bon ordre dans la société et pour en expulser tous les vices: «Nul ne doit estre reçu à la dignité de chevalier, dit le respectable chevalier de la Tour, dans son Guidon des guerres, si on ne scet qu’il ayme le bien du royaume et du commun, et qu’il soit bon et expert en l’ouvrage batailleux, et qu’il veuille, suivant les commandements du prince, apaiser les discords du peuple, et soy combattre pour oster, à son povoir, tout ce qu’il scet empescher le bien commun.» La Prostitution ne trouva jamais grâce devant la chevalerie, qui ne parvint pas néanmoins à la détruire.
Cependant la chevalerie n’employait pas de moyen plus efficace que l’amour des dames, pour exciter au bien commun la jeune noblesse, qui, dès l’âge le plus tendre, avait été dressée à cette école de galanterie: «Les préceptes d’amour, dit Lacurne de Sainte-Palaye, répandoient dans le commerce des dames ces considérations et ces égards respectueux, qui, n’ayant jamais été effacés de l’esprit des François, ont toujours fait un des caractères distinctifs de notre nation. Les instructions que ces jeunes gens recevoient, par rapport à la décence, aux mœurs, à la vertu, étoient continuellement soutenues par les exemples des dames et des chevaliers qu’ils servoient.» Le premier acte de chevalerie était le choix d’une dame ou damoiselle à aimer et à servir; le page, varlet ou damoiseau, commençait ainsi son devoir de courtoisie, et c’était à cette dame de ses pensées qu’il rapportait dès lors toutes ses emprises et tous ses faits d’armes. C’était pour se faire distinguer par elle et pour se faire aimer aussi, qu’il se montrait preux et vaillant, honnête et courtois, loyal et vertueux. Le nom et les couleurs de cette dame lui tenaient lieu de talisman dans les circonstances les plus difficiles de sa vie; il l’invoquait comme une sainte patronne au milieu des combats, et, s’il était frappé à mort, il exhalait son dernier soupir en pensant à elle et en l’honorant. Rien ne ressemblait moins à l’amour matériel, que cette profonde et délicate dévotion amoureuse à l’égard d’une seule dame, qui souvent ne récompensait pas même d’un chaste baiser un sentiment si exalté; mais ce sentiment, pur et ardent à la fois, trouvait en soi une force invincible qui s’augmentait sans cesse par l’idée fixe et par l’extase: il s’attachait, en quelque sorte, comme une ombre, à la femme qui l’avait inspiré et qui n’y répondait pas toujours, et il persistait à travers les temps et les distances, sans s’affaiblir et sans s’arrêter, à moins que son objet n’eût cessé d’être digne de lui. «Plus vous me témoignerez d’amour et plus vous me verrez fidèle!» disait à sa dame Albert de Gapensac, qui fut à la fois troubadour et chevalier. Dans le langage de la chevalerie, on se souhaitait mutuellement, entre écuyers et chevaliers, les bonnes grâces et les faveurs de sa dame: ces bonnes grâces, d’ordinaire, se bornaient à un sourire, à un doux regard, à un simple baiser; ces faveurs, au don d’une coiffe, d’une manche, d’un ruban, à l’envoi d’une camise (chemise). Olivier de la Marche termine, par un souhait de cette espèce, une lettre qu’il écrit au maître d’hôtel du duc de Bretagne: «Je prie Dieu qu’il vous doint (donne) joye de vostre dame et ce que vous desirez» (liv. II de ses Mémoires). C’est dans le même sens, que la reine dit à Jehan de Saintré: «Dieu vous doint joye de la chose que plus desirez!» Ce que Jehan de Saintré désirait le plus, c’était de rester seul avec sa maîtresse: «Là furent les baisiers donnés et baisiers rendus, tant qu’ilz ne s’en pouvoient saouller, et demandes et responses telles qu’amours vouloient et commandoient. Et en celle tres plaisante joye furent jusques à ce que force leur fut de partir.» Malgré ces baisers donnés et rendus, malgré ces longs entretiens d’amour, jamais Jehan de Saintré et sa dame ne dépassèrent les limites de la vraie courtoisie et ne se fourvoyèrent dans le bourbier de l’incontinence. On eût dit que les amants prenaient plaisir à surexciter leurs désirs, afin de prouver jusqu’à quel point ils pouvaient les combattre ensuite et les vaincre; en cherchant le péril et en s’y exposant avec une sorte d’orgueil, on peut croire qu’ils y succombaient quelquefois. Cet amour presque mystique, qui se permettait tout, excepté la dernière expression de ses vœux les plus brûlants, ne craignait pas de satisfaire dans une certaine mesure ses appétits sensuels; on croirait voir souvent ces assauts, que le démon de la chair livrait aux saints et aux saintes, dans la légende, et qui ne servaient qu’à leur procurer une victoire nouvelle, après de nouveaux efforts que soutenait la pensée du Rédempteur ou de sa divine Mère. Les chevaliers et leurs dames ne fuyaient pas la tentation, parce qu’ils se plaisaient à en triompher, et tout en imposant à leurs sens une barrière infranchissable au delà de l’amour décent et vertueux, ils ne se refusaient pas quelques compensations de libertinage métaphysique. Ainsi, le fameux châtelain de Coucy, étant à la croisade, envoya une chemise, qu’il avait portée, à la dame de Fayel, qui aimait de pur amour ce beau chevalier, quoiqu’elle fût en puissance de mari et qu’elle n’eût garde d’être adultère de fait, sinon d’intention. Cette chemise, la dame s’en revêtait pendant la nuit, lorsque l’amour l’empêchait de dormir, et elle s’imaginait, en touchant le linge, sentir sur sa chair nue les baisers de son amant. Ce sont les paroles mêmes de la dame de Fayel dans les chansons du châtelain de Coucy: