C’est ici que nous avons à faire comparaître un singulier personnage, que l’histoire ne nous montre pas, du moins sous son nom caractéristique, avant le règne de Philippe-Auguste, et qui pourrait bien être contemporain de Charlemagne. Le roi des ribauds, rex ribaldorum, fut évidemment, dès l’origine, le souverain juge de la Prostitution à la cour des rois de France. Un grand nombre de savants, depuis Jean Dutillet jusqu’à Gouye de Longuemare, se sont livrés à de doctes recherches et à d’ingénieuses dissertations, pour préciser quels étaient les prérogatives, le rang et la charge de ce bizarre officier de la maison royale; ils ont cité des textes d’ordonnances, exhumé des faits nouveaux, fait parler le Trésor des Chartes, et cherché la vérité au milieu d’un amas de preuves contradictoires; mais ils ne sont pas tombés d’accord sur le véritable caractère du roi des ribauds, à force de vouloir systématiquement l’exalter ou le ravaler dans ses fonctions, aussi complexes qu’étendues, aussi bizarres que terribles. Nous allons nous occuper, après tant de travaux d’érudition et de critique consacrés à éclaircir ce sujet obscur, de l’office du roi des ribauds, que nous regardons comme le précurseur solennel des commissaires de police d’aujourd’hui. Nous croyons pouvoir, à ce titre, donner d’assez longs développements historiques à une sorte d’enquête sur cet ancien office de cour, qui se rattache intimement à l’histoire de la Prostitution en France.
Presque tous les auteurs qui ont parlé du roi des ribauds, et qui ont essayé de définir ses attributions, se sont plus ou moins trompés dans la conclusion de leurs recherches, parce qu’ils n’ont considéré qu’une des faces de ce personnage et de son office. Ainsi, Jean Boutillier, qui écrivait sa Somme rurale vers 1460, représente le roi des ribauds comme l’exécuteur des sentences et commandements des maréchaux et de leurs prévôts, à la suite du roi; Jean le Ferron en fait le premier sergent des maîtres d’hôtel du roi; Carondas, le sergent ou le commissaire du prévôt de l’hôtel; Claude Fauchet, le concierge du palais royal; Belleforest, le prévôt de l’hôtel du roi; Ragueau, le grand maître des filles publiques; Étienne Pasquier, le bailli ou le sénéchal des ribauds. Chacun donne au roi des ribauds une physionomie particulière, un pouvoir plus ou moins restreint, une dignité plus ou moins considérable, sans tenir compte des changements successifs que le temps apporta dans une institution qui comprenait des devoirs très-divers et très-multiples. La réunion, par ordre chronologique, de tous les sentiments des historiens et des jurisconsultes, à l’égard de la mystérieuse charge du roi des ribauds, prouverait que pas un d’entre eux ne s’est expliqué le rôle que jouait cet officier du palais, à l’époque de sa création, et la décadence que son emploi a dû subir, à mesure que d’autres officiers se sont établis, dans la maison du roi, aux dépens de ses priviléges et de ses droits. Le roi des ribauds a cessé d’exister, quand sa qualification est devenue honteuse, quand son ancienne autorité a passé en plusieurs mains, et quand ses compétiteurs, portant des noms honorables, se sont partagé, de son vivant, la succession de sa charge, tombée en discrédit plutôt qu’en désuétude. Ce dernier roi des ribauds, à la cour de France, après avoir vu les plus beaux fleurons de sa couronne disputés et enlevés par le prévôt de l’hôtel, le concierge du palais, le prévôt des maréchaux, et d’autres officiers, de fondation plus récente que la sienne, eut le chagrin de voir, à l’avénement de François Ier, le reste de sa vieille suprématie, celle qu’il exerçait sur la Prostitution suivant la cour, passer entre les mains d’une dame des filles de joie; c’est ainsi que son sceptre tomba tout à fait en quenouille.
Nous avons dit, en citant un capitulaire de Charlemagne sur la police intérieure des domaines royaux (tome III, p. 319), que les officiers du palais (ministeriales palatini), préposés à la surveillance et à la garde de ces domaines, avaient beaucoup d’analogie avec les rois des ribauds, que nous retrouverons, quatre siècles plus tard, exerçant la même surveillance dans l’hôtel du roi. En effet, ces ministeriales palatini, parmi lesquels les grands officiers de la couronne ont pris naissance, devaient avoir l’œil et la main à expulser des résidences royales tout individu suspect, homme ou femme, qui y aurait pénétré: c’étaient surtout les vagabonds (gadales) et les prostituées (meretrices), qui redoutaient la juridiction du ministérial palatin; lequel jugeait souverainement les causes de cette nature et faisait battre de verges les délinquants. Voilà bien le premier office du roi des ribauds, et l’on peut dire, avec toute apparence de raison, que, s’il ne fut nommé ainsi que sous Philippe-Auguste, il remplissait déjà sa charge sous Charlemagne. Il est tout naturel que cette charge ait été instituée d’abord dans ces vastes fermes (villæ) ou centres d’exploitation agricole et manufacturière, que les rois francs possédaient sur divers points de leur empire, et dont les revenus composaient la principale richesse du fisc royal. Les serfs et les serves, soumis à certaines lois de police et d’administration, n’étaient maîtres ni de leurs corps ni de leur temps; on avait soin d’éloigner d’eux toute influence d’oisiveté et de Prostitution: leur travail, leur santé et leurs mœurs se trouvaient de la sorte protégés par une prévoyance paternelle. Il était donc très-important que des inconnus ne s’introduisissent pas dans les gynécées et les dortoirs; la régularité de la vie commune aurait souffert du contact malfaisant des femmes de mauvaise vie, et il n’eût fallu que la présence d’un lépreux, d’un débauché, d’un larron ou d’un mendiant, pour répandre la contagion, physique ou morale, parmi la paisible population de ces retraites séculières, qui rassemblaient sur un même point plusieurs milliers d’esclaves des deux sexes. L’officier à qui appartenait spécialement le soin d’interdire aux intrus l’entrée et le séjour d’une villa royale, paraît être le concierge; et son office, en ce temps-là, équivalait à ceux de grand bouteiller, de grand camérier et de grand sénéchal. Il n’y eut qu’un nom à changer pour faire le roi des ribauds.
Les rois mérovingiens et carlovingiens, accompagnés d’une suite nombreuse d’officiers et de serviteurs, se portaient sur un domaine ou sur un autre, pour y faire résidence, et la multitude de personnes, qu’ils traînaient partout après eux, se grossissait inévitablement de quantité de femmes étrangères, qu’attirait l’appât du gain et que la débauche mettait à sa solde. Il fallait donc une autorité permanente et spéciale pour maintenir l’ordre parmi cette masse de gens et pour rendre des arrêts qui exigeaient une exécution prompte et irrévocable, soit que le roi fût en voyage ou en chevauchée, soit qu’il se reposât dans ses terres. De là l’établissement d’un officier ou ministérial du palais, ayant droit de vie et de mort sur tout individu qui causait du trouble ou du désordre dans la maison du roi. Aimoin (liv. V, ch. 10) rapporte que Louis le Débonnaire chassa du palais une immense troupe de femmes qui se disaient attachées au service de la reine et des sœurs du roi (omnem cœtum fœmineum, qui permaximus erat, palatio excludi indicavit), et l’on n’excepta de cette mesure qu’un petit nombre de suivantes qu’on jugea indispensables aux besoins du service royal. Mais, sans doute, cette affluence féminine ne tarda pas à reparaître, et la cour des rois, des reines et des princes devint le but de toutes les ambitions faméliques, de tous les vices intéressés, de toutes les basses domesticités. On conçoit aisément que la justice expéditive du roi des ribauds était en pleine vigueur, avant que son nom eût caractérisé ses attributions ordinaires, et indiqué l’espèce de gens qui relevaient plus directement de son tribunal sans appel. Ce nom qualificatif ne paraît pas antérieur au règne de Philippe-Auguste.
Ce fut sous ce règne, que le mot ribaldus ou ribaud, dont nous avons ailleurs étudié l’étymologie, fit son apparition dans la langue vulgaire, et y figura dès lors en mauvaise part. On désignait ainsi, dans le principe, les gens sans aveu de l’un et de l’autre sexe, que nous trouvons errant et butinant autour de l’ost ou de la chevauchée du roi, et vivant de Prostitution, de vol, de jeu et d’aumône. Cette tourbe dégradée s’était prodigieusement accrue avec le prétexte des croisades, et dans une armée, le nombre des goujats et valets suivant la cour pouvait être bien supérieur à celui des combattants. Parmi ces goujats, toujours prêts au pillage, il y avait des femmes qui entretenaient l’incontinence et l’impudicité sous l’oriflamme du roi et sous les bannières de ses vassaux. Philippe-Auguste imagina de faire tourner à son profit un mal nécessaire: au lieu de chercher à se débarrasser du fléau de la ribaudie par des supplices et des menaces, ce qu’il avait peut-être essayé inutilement, il organisa en corps de troupes soldées ces hordes parasites, qui étaient moins nuisibles à l’ennemi lui-même qu’à l’armée qu’elles suivaient comme une nuée de sauterelles dévorantes. Les historiens se taisent sur la manière dont il enrôla ces enfants perdus, et dont il les retint, en les disciplinant, à son service militaire: mais on peut supposer qu’il leur laissa en partie leurs habitudes pillardes et débauchées, qu’il ferma les yeux sur leurs excès détestables, et qu’il ne les empêcha pas d’emmener à la guerre autant de femmes qu’ils en pouvaient recruter sur leur passage. Quoi qu’il en soit, cette bande de ribauds, composée de la lie d’une soldatesque vagabonde et forcenée, se distingua par de tels faits d’armes, par de si merveilleux coups de main, par de si nombreux témoignages de bravoure et d’intrépidité, que Philippe-Auguste en fit un corps d’élite, et l’attacha particulièrement à la garde de sa personne. Les chroniqueurs disent que le roi avait à se garantir du poignard des assassins, que le Vieux de la Montagne envoyait sans cesse contre lui, et qui venaient l’un après l’autre se jeter sur les épées nues des ribauds du roi très-chrétien. Ces ribauds accompagnent partout Philippe-Auguste dans ses guerres, où ils n’épargnent pas leur sang, animés qu’ils sont par l’ardeur du pillage. Guillaume le Breton, qui se plaît à décrire leurs prouesses dans sa Philippide, les dépeint comme des héros indomptables qui ne reculent devant aucun péril, et qui ne daignent pas même se couvrir d’une armure:
Et ribaldorum nihilominus agmen inerme,
Qui nunquam dubitant in quævis ire pericla.
Ailleurs, le poëte nous les montre tout chargés de butin:
Nec munus armigeri, ribaldorumque manipli,
Ditati spoliis, et rebus, equisque subibant.
Quand Philippe-Auguste vint assiéger Tours, après avoir subjugué le Poitou, c’est un capitaine ribaud (duce ribaldo) qu’il choisit pour chercher un gué dans la Loire; le gué trouvé miraculeusement (quasi per miracula) par ce capitaine, l’armée traversa le fleuve, et les ribauds du roi (ribaldi regis, dit Rigord), qui ont coutume de monter les premiers à l’assaut (qui primos impetus in expugnandis munitionibus facere consueverunt), coururent aux échelles, et la ville n’attendit pas qu’elle fût prise et mise à sac, pour ouvrir ses portes au roi.
D’après ces passages et beaucoup d’autres du même genre, il est certain que les ribauds de Philippe-Auguste formaient une milice très-redoutable, mais peu disciplinée et capable de toutes les violences. Le roi, en faveur de leurs services, n’exigeait pas d’eux la même soumission et les mêmes devoirs disciplinaires, que de la part des autres milices; néanmoins, comme il n’était pas possible, à cause du mauvais exemple, de laisser tous les crimes impunis dans cette troupe désordonnée, qui reconnaissait à peine la voix de ses chefs, et qui, quand elle ne se battait pas, n’avait pas d’autre occupation que de faire la débauche, de jouer aux dés, de s’enivrer et de blasphémer, le roi confia le commandement suprême de ces indomptables ribauds à un des grands officiers de sa maison, à celui qui était chargé de la police intérieure du logis et de l’ost royal, et qui exerçait traditionnellement une redoutable autorité sur les auteurs des délits de toute nature commis dans le domaine de sa juridiction. Cet officier du palais se présentait ainsi, entouré d’un antique prestige de respect et de terreur; car il se faisait suivre partout d’un geôlier et d’un bourreau; il ne mettait pas d’intervalle entre la condamnation et l’exécution; il prononçait la peine de mort aussi facilement que des peines légères, qu’il ne séparait jamais d’une amende à son profit. La charge de roi des ribauds devint très-lucrative, tant à cause de ces amendes criminelles, que des redevances qu’il prélevait sur les brelans, les tavernes et les filles publiques. Il avait aussi sa part dans le butin que les ribauds rapportaient de leurs expéditions, et il s’attribuait même un droit sur les prisonniers de guerre. On lit, dans la liste des chevaliers qui furent pris à la bataille de Bouvines, en 1214: Rogerus de Wafalia. Hunc habuit Rex Ribaldorum, quia dicebat se esse servientem. Ce passage important, cité par Ducange, prouve que le roi des ribauds prenait la qualité de sergent d’armes du roi, en temps de guerre; mais il ne nous permet pas de décider si cet officier de la couronne de France avait à remplir un rôle actif dans les batailles, et s’il combattait à la tête de sa bande, comme les autres capitaines. On pourrait le supposer, d’après une fiction du Roman de la Rose, composé au treizième siècle par Guillaume de Lorris, qui fait du roi des ribauds un capitaine, lorsque le Dieu d’amour rassemble son armée pour délivrer Bel-accueil de sa prison; mais le choix qu’il fait de Faux-semblant, pour conduire la ribaudaille à l’assaut, témoigne assez que la mauvaise réputation des soldats rejaillissait sur leur chef. Voici les vers du Roman de la Rose, où le Dieu d’amour interpelle Faux-semblant, en lui traçant la conduite qu’il doit tenir: