Faux-semblant, par tel convenant,
Tu seras à moy maintenant,
Et à nos amis aideras,
Et point tu ne les greveras,
Ains penseras les enlever
Et tous nos ennemis grever.
Tien soit le pouvoir et le baux,
Car le roy seras des ribaux.

Il est clair que, dans cette citation, comme le fait observer Pasquier, le roi des ribauds est représenté sous la figure d’un capitaine d’armes, et non pas avec le caractère d’un magistrat. On a lieu pourtant de supposer qu’il pouvait être l’un et l’autre, quand on imagine ce que c’était que les ribauds de Philippe-Auguste, lors même qu’ils furent organisés en gardes du corps du roi. Un chef qui n’aurait pas eu la prépondérance d’un juge, ne fût jamais venu à bout de discipliner ce ramas de misérables que la crainte seule pouvait retenir dans le devoir. Tous les historiens de cette époque sont pleins de sinistres portraits, qui nous initient à la pénible et dangereuse mission du roi des ribauds. Écoutons Guillaume de Neubrige (liv. V, chap. II): «Certains enfants-perdus de cette espèce d’hommes qui s’appellent ribauds.» Écoutons Mathieu Pâris: «Des voleurs, des bannis, des fuyards, des excommuniés, que la France confond vulgairement sous le nom de ribauds.» Mais nulle part le genre de vie des ribauds n’est mieux décrit que dans la Chronique de Longpont, où le prieur de l’abbaye demande à Jean de Montmirel ce qu’il comptait faire dans le monde: «Je veux être ribaud!» répond fièrement le jeune homme, qui devait devenir un saint canonisé. «Est-il bien vrai!» s’écrie le prieur stupéfait; «aspirez-vous donc à faire partie de ces vilaines gens, qui sont aussi méprisables devant Dieu que devant les hommes? Est-ce que, pour vous mettre sur le pied de pareils scélérats, il ne faudra point jurer comme eux, vous parjurer sans cesse, jouer aux dés, porter un écriteau (tabellam comportare), traîner avec vous une concubine (pellicem circumducere), et être constamment pris de vin?» On conçoit sans peine que les rixes et les meurtres étaient fréquents parmi de tels bandits, et que le roi des ribauds devait souvent intervenir pour mettre le holà entre ces forcenés, qui nous apparaissent partout escortés de leurs ribaudes, aussi rapaces, aussi turbulentes, aussi incorrigibles qu’eux-mêmes. Il est probable que la compagnie des ribauds du roi fut licenciée après la mort de Philippe-Auguste, peut-être à la suite de quelque révolte; car, si les ribauds figurent encore dans toutes les croisades, dans toutes les guerres, dans toutes les chevauchées, ils ne diffèrent plus des goujats d’armée; ils sont mal armés, mal vêtus, si bien que le proverbe, nu comme un ribaud, avait cours dès l’année 1230, suivant une ancienne Chronique manuscrite dont Ducange a extrait quelques vers. Guillaume Guiart, qui met en scène les ribauds dans son poëme historique des Royaux lignages, les dépeint sous les couleurs les plus misérables, tantôt:

Bruient soudoiers et ribaus,
Qui de tout perdre sont si baus;

Tantôt:

Ribauz, qui volentiers oidivent,
Par coustume d’antiquité,
Queurent aux murs de la cité.

Tantôt:

Ribaus, qui de l’ost se departent,
Par les chans çà et là s’espardent:
Li uns une pilete porte;
L’autre, croc ou massue torte.

Enfin, ce ne sont plus des troupes régulières ni soldées, ce sont des pillards qui dévorent le pays sur le passage de l’ost royal, et qui, se recrutant de toutes parts, forment ces bandes redoutables d’aventuriers, de routiers, de cottereaux, de brabançons, que la France vit se multiplier avec leurs horribles excès jusqu’au règne de Charles V: «Tels gens,» dit une vieille Chronique française, inédite, citée par Ducange, «tels gens comme cottereaux, brigands, gens de compagnie, pillards, robeurs, larrons, c’est tout un, et sont gens infâmes, et dissolus, et excommuniez.»

Le roi des ribauds avait donc beaucoup à faire avec ces gens-là, surtout quand l’armée du roi était aux champs; il rendait une justice expéditive, et présidait quelquefois aux exécutions, pour leur donner un caractère plus solennel et inspirer plus de terreur à ses détestables sujets. Mais sa royauté diminua d’importance, à mesure que le tribunal des maréchaux augmenta la sienne; car, le roi des ribauds étant attaché personnellement à l’hôtel du roi, on ne le voyait figurer que dans les chevauchées où le roi se trouvait en personne. Partout ailleurs, dans les expéditions militaires, dans les camps et dans les garnisons, la connaissance et le jugement de tous les crimes et délits revenaient de droit aux prévôts des maréchaux, qui s’emparèrent peu à peu de l’autorité du roi des ribauds. Cet officier fut même supplanté par le grand prévôt des maréchaux, dans l’ost ou chevauchée du roi, vers la fin du quatorzième siècle; ce qui faisait dire à Jean Boutillier, que le roi des ribauds était chargé de l’exécution des jugements rendus par le prévôt des maréchaux: «Et s’il advenoit, ajoute-t-il, que aucun forface qui soit mis à exécution criminelle, le prévost, de son droit, a l’or et l’argent de la ceinture du malfaiteur, et les maréchaux ont le cheval et les harnois et tous autres outils, se ils y sont, reservé le drap et les habits, quels qu’ils soient, et dont ils soient vestus, qui sont au roy des ribaux qui en fait l’exécution.» A l’époque où Boutillier rédigeait sa Somme rurale, le roi des ribauds n’était plus qu’une ombre, en comparaison de ce qu’il avait été; son titre même prêtait à sa déconsidération, et les revenus de sa charge ne servaient pas trop à l’honorer: «Le roi des ribaux, ajoute Boutillier, a, de son droit, à cause de son office, connoissance sur tous jeux de dez, de berlan, et d’autres qui se font en ost et chevauchée du roy. Item, sur tous les logis des bourdeaulx et des femmes bourdellières, doit avoir deux sols la sepmaine.» Ce n’est pas tout: le pouvoir du roi des ribauds de l’hôtel du roi était circonscrit dans les limites de sa juridiction, hors de laquelle agissaient, chacun dans son centre, une foule d’autres rois des ribauds, préposés à la police des mœurs, et nommés par les seigneurs ou par les villes, ou même par les ignobles suppôts de leur triste royauté. Là où était une ribaudie, il y avait naturellement un roi des ribauds. Cette qualification de roi appartenait coutumièrement au chef ou à l’élu d’une corporation, notamment à ceux qui régissaient plusieurs communautés distinctes, ou qui réunissaient sous leur sceptre un grand nombre d’individus de professions diverses. Ainsi, on ne nommait pas de rois, chez les pelletiers, les épiciers, les boulangers et les autres états, qui n’élisaient que des maîtres jurés, parce qu’ils ne renfermaient que des confrères du même ordre et des travaux de même nature; mais il y avait un roi des jongleurs, un roi des ménétriers, un roi des arbalétriers, et enfin, un roi des ribauds. La royauté des jongleurs ou des poëtes rassemblait, en une seule corporation, les genres et les talents les plus variés: les poëtes royaux et les vielleux; les ménétriers, qui succédèrent aux jongleurs, ou qui les englobèrent dans les statuts d’une grande confrérie, comptaient parmi eux, non-seulement les musiciens et les poëtes, mais encore les baladins, les danseurs et les mimes. Quant aux arbalétriers, ils se recrutaient indifféremment dans tous les corps d’état, pour en composer un qui nommait un roi, choisi par le sort ou désigné comme le plus adroit tireur d’arbalète. La ribaudie, composée également d’individus de toute espèce, vivant d’une foule de métiers malhonnêtes, tels que filles de joie, courtiers de Prostitution, débauchés, joueurs, brelandiers, gueux, vagabonds et autres de même qualité, la ribaudie, en un mot, était bien digne d’avoir aussi son roi. Le roi des ribauds de la cour exerçait assurément, du moins dans certaines occasions, une suprématie quelconque sur le commun des rois de la ribaudie.

Claude Fauchet, dans son premier livre des Dignités et magistrats de la France, nous donne une appréciation assez juste de la charge du roi des ribauds dans l’intérieur de la maison du roi: «Celuy, dit-il, qu’on appelloit roy des ribaux, ne faisoit pas l’estat du grand prevost de l’hostel, comme aucuns ont cuidé; ains estoit celuy qui avoit charge de bouter hors de la maison du roy ceux qui n’y devoient manger ni coucher; car, au temps passé, ceux qui estoient délivrez de viandes (qui est ce que depuis on a dit avoir bouche en cour), après la cloche sonnée, se trouvoient au tinnel, ou salle commune pour manger, et les autres estoient contraints de vuider la maison; et la porte fermée, les clefs estoient apportées sur la table du grand maistre, parce qu’il estoit défendu, à ceux qui n’avoient leurs femmes, de coucher en l’hostel du roy; et aussi, pour voir si aucuns estrangers s’estoient cachez ou avoient amené des garces, ce roy des ribaux, une torche au poing, alloit, par tous les coings et lieux secrets de l’hostel, chercher ces estrangers, soit larrons ou autres de la qualité susdite.» Fauchet, qui était presque contemporain du dernier roi des ribauds, le représente, dans l’exercice de ses fonctions, tel qu’on l’avait vu encore à la cour de Louis XII; mais Fauchet n’envisage pas cet officier sous toutes ses faces, et il ne nous le montre pas, à toutes les époques de sa grandeur et de sa décadence.