Cette aventure est évidemment la source d’une diablerie analogue, que Rabelais raconte, au sujet de Villon et de sa troupe d’écoliers, déguisés en diables et jouant des farces, des mystères et des moralités. Les acteurs nomades de ces compositions dramatiques étaient tous de fieffés libertins, quoiqu’ils représentassent souvent des pièces morales et religieuses; mais ils jouaient, de préférence, des farces et des soties, qui ne demandaient pas un grand attirail de décors et de costumes, comme les mystères. Ce genre de comédie populaire convenait mieux, d’ailleurs, à leurs mœurs et à leur caractère. Ils allaient ainsi de ville en ville, farçant et broillant, aux applaudissements de leurs grossiers spectateurs, qui ne se souciaient que de rire, et qui goûtaient à merveille le gros sel et les épices de l’esprit gallois. Ces comédiens, ces poëtes ambulants vivaient dans la débauche, avec des filles perdues qu’ils ne montraient pas sur la scène, car ils remplissaient eux-mêmes les rôles de femmes, en se grimant le visage ou en le couvrant d’un masque. On ne vit donc pas figurer de comédiennes dans une représentation théâtrale en France, avant la fin du seizième siècle. Le bon public, qui ne se scandalisait pas d’entendre les plus obscènes facéties, ne les eût pas souffertes dans la bouche d’une femme.

Il est certain, toutefois, que les troupes comiques, composées de poëtes, d’écoliers, de clercs de procureurs, et de jeunes aventuriers de toute espèce, avaient des mœurs si relâchées, que l’autorité civile et judiciaire leur ordonna souvent de se disperser, et les empêcha de courir le pays en donnant des représentations qui n’étaient jamais sans scandale. Les compagnies de la Basoche, de la Mère-Sotte, du Prince des Sots, de l’Empire d’Orléans, des Enfants Sans-souci, etc., furent sans doute des associations de libertinage autant que des troupes de théâtre. Le produit des jeux servait, suivant l’expression du temps, à garnir la table et le lit des joueurs. A la fin du quinzième siècle, les poëtes profanes allaient faire leur apprentissage dans ces associations joyeuses, où chacun oubliait son véritable nom pour prendre un sobriquet et une devise. Jean Bouchot s’intitulait le Traverseur des voyes périlleuses; François Habert, le Banny de liesse; Pierre Gringoire, Mère-Sotte, etc. Clément Marot, qui fut auteur et acteur de farces dans la troupe des Enfants Sans-souci, se chargea de défendre en vers ses camarades de plaisir, contre les envieux qui les avaient accusés de mener une vie scandaleuse et qui provoquaient leur expulsion de Paris vers l’année 1512:

Qui sont ceux-là, qui ont si grand’ envie
Dedans leur cueur, et triste marrisson (chagrin)
Dont, ce pendant que nous sommes en vie,
De maistre Ennuy n’escoutons la leçon?
Ils ont grand tort, veu qu’en bonne façon
Nous consommons nostre fleurissant aage.
Sauter, danser, chanter à l’advantage,
Faux envieux, est-ce chose qui blesse?
Nenny, pour vray, mais toute gentillesse
Et gay vouloir qui nous tient en ses lacqs:
Ne blasmez point doncques nostre jeunesse,
Car noble cœur ne cherche que soulas (soulagement).

Clément Marot avait trop d’intérêt à cacher la vérité pour ne pas couvrir d’un manteau honnête les débauches des Enfants sans-souci. A l’en croire, ses compagnons n’avaient que des peccadilles de jeunesse à se reprocher:

Bon cueur, bon corps, bonne phyzionomie;
Boire matin, fuïr noise et tançon (querelle);
Dessus le soir, pour l’amour de s’amie,
Devant son huis la petite chanson;
Trencher du brave et du mauvais garson,
Aller de nuict sans faire aucun outrage,
Se retirer, voilà le tripotage;
Le lendemain, recommencer la presse:
Conclusion, nous demandons liesse,
De la tenir jamais ne fusmes las:
Et maintenons que cela est noblesse,
Car noble cœur ne cherche que soulas.

Ce soulas, dont Clément Marot faisait un éloge si édifiant, allait droit à la Prostitution, et les œuvres de ce poëte, que Calvin eut pourtant la puissance de convertir à la Réforme, sont pleines des licencieuses réminiscences de ce qu’il appelle sa verde jeunesse.

Telle était, d’ailleurs, la vie ordinaire des écoliers, qui suivaient les cours jusqu’à l’âge d’homme, et qui ne trouvaient que trop d’occasions de libertinage à Paris et dans les villes d’université. Ainsi, Clément Marot n’avait que dix-neuf ans, qu’il portait déjà ce jugement hyperbolique sur les filles de la capitale (Dialogue de deux amoureux):

Quand les petites villotières
Trouvent quelque hardy amant
Qui vueille mettre un dyamant
Devant leurs yeux rians et vers (chatoyants),
Coac! elles tombent à l’envers.

Un contemporain de Marot, Pierre Faifeu, qui était un écolier d’Angers, et dont Charles Bordigné a recueilli la Légende en rimes vers 1531, se fit une renommée presque égale à celle de Villon par ses gestes et dits joyeux. Mais son historiographe, étant prêtre, a dû passer sous silence les tours les plus indécents et les propos les plus effrontés de l’écolier angevin qu’il opposait au célèbre écolier de Paris. On ne trouve donc pas, dans cette légende naïve, comme on pourrait le croire, le tableau de la Prostitution des écoliers; mais il est permis de supposer, d’après deux ou trois passages, que Pierre Faifeu fréquentait la même compagnie que François Villon, et consacrait aux tavernes et aux filles tout l’argent qu’il escamotait à son prochain.

Voici comment il se vengea un jour d’une vieille dévote nommée Macée, qu’il qualifie de lorpidum (lourpidon, dans Rabelais, sorcière). Cette vieille l’avait brouillé avec sa mère, en rapportant à celle-ci les folies dont la voix publique accusait le malin écolier. Pendant que la vieille défilait son chapelet malin, au détriment de Pierre Faifeu, ce maître fripon lui vole adroitement à sa ceinture la clef de sa porte, s’en va querir une fille de joie avec laquelle il était d’intelligence et l’enferme toute seule dans la chambre de Macée; puis, après avoir remis la clef à l’endroit où il l’avait prise, il ameute les gens du quartier, en leur disant que la Macée tient chez elle une putain enfermée,