Mais l’appel, qui avait retardé l’exécution de l’arrêt de François Villon, eut un résultat plus favorable que le condamné ne l’espérait; car il se trouva compris dans une amnistie que Louis XI accordait aux prisonniers à l’occasion de son joyeux avénement. Le poëte échappa ainsi au supplice de la corde, et retourna gaillardement aux tavernes et aux filles. Il avait vu de trop près les conséquences d’un procès criminel, pour s’y exposer encore une fois; mais il était trop vicieux et trop endurci, pour s’astreindre à une conduite honorable: toutefois, il ne vola plus sur les grands chemins, et il évita d’avoir de nouveaux démêlés avec la justice.
Ce fut à cette époque, sans doute, qu’il prit part à ces joyeuses repues franches, qui furent célébrées en rimes par un de ses subjets, et qui descendaient en ligne directe de ses anciennes villonneries. Il s’agissait toujours de faire de copieux repas, au préjudice d’autrui; il s’agissait encore de se procurer la chair, le pain et le vin, à l’aide de quelque bon tour. Le poëme des Repues franches, qui a été quelquefois attribué à Villon lui-même, convoque le ban et l’arrière-ban de la Prostitution:
Venez aussi, toutes prestresses,
Qui savez pieça les adresses
Des prestres d’amours hault et bas:
Gardez que vous n’y faillez pas!
Venez, gorriers et gorrières,
Qui faictes si bien les manieres,
Que c’est une chose terrible,
Pour bien faire tout le possible!
Toutes manieres de farseurs,
Anciens et jeunes mocqueurs,
Venez tous, vrays maquereaulx
De tous estatz vieulx et nouveaulx!
Venez-y toutes, maquerelles,
Qui par vos subtilles querelles
Avez tousjours en voz maisons,
Pour avoir, en toutes saisons,
Tant jours ouvriers que dimanches,
Souvent les bonnes repues franches.
On peut juger, au style seul de ce poëme, qu’il est postérieur à Villon. Quant aux aventures qu’on y raconte, il en est une qui appartient évidemment au célèbre écolier de Paris. Des compagnons de métier allèrent un soir en partie fine faire la noce dans la campagne près du gibet de Montfaucon; ils étaient bien pourvus de victuailles; ils avaient un broc de vin, de pain et un pâté de façon subtile contenant six chapons et de la chair; ils menaient, en conclusion,
Avec eux chascun une fille.
Deux écoliers, dont l’un devait être Villon en personne, avaient imaginé de manger le souper des compagnons qu’ils trouvèrent attablés dans une loge ou cabane,
Esperant de faire grand’ chiere
Et tastant devant et derrière
Les povres filles hault et bas.
Les deux écoliers s’étaient habillés en diables; ils avaient pris des masques horribles, et portaient des massues, avec lesquelles ils assaillirent les galants, en criant à tue-tête:
... A mort, à mort, à mort!
Prenez à ces chesnes de fer
Ribaulx, putains, par desconfort,
Et les amenez en enfer!
Les compagnons et les filles s’enfuyaient épouvantés, se croyant damnés et laissant là leur souper commencé; les deux diables, s’étant assis à table, mangèrent et burent de grand courage, sans qu’il leur en coûtât un denier.