On prouverait aisément, dans une étude philologique sur le jargon de la Prostitution, que ce jargon est contemporain de la langue vulgaire, et qu’il s’est formé d’un mélange confus de tous les idiomes et de tous les dialectes, comme s’il eût la prétention de représenter une langue universelle. Il y a, en effet, dans ce jargon étrange, né du caprice et de l’à-propos, du hasard et de l’occasion, une foule de mots, qui n’ont pas pris la peine de quitter leur caractère national, et qui se sont faits français, en restant grecs, latins, italiens, allemands ou espagnols. Il semble que la Prostitution, qui fut toujours, par nature, vagabonde et voyageuse, avait établi entre tous ses suppôts et sujets des deux sexes un langage de convention, qu’on parlait et qu’on entendait également dans les différentes provinces de la France, à une époque où deux villes voisines étaient souvent étrangères l’une à l’autre à cause de leurs patois.
Un vieux conteur français a parodié librement le conte rapporté par Hérodote, qui attribue au roi d’Égypte Psamméticus une bizarre invention pour découvrir quelle était la langue primitive, mère de toutes les autres. Selon notre conteur, il s’agissait de savoir quel avait été le premier mot de la langue française, et les académies s’étaient déclarées incompétentes, devant cette question épineuse. Le maître ès arts, qui se préoccupait de la solution d’une telle difficulté, imagina, un jour qu’il était de loisir, de consulter, sur le point en litige, une folle femme, attendu, pensait-il, que les fous ont la science infuse et cachée. «Avez-vous point eu affaire à des muets? lui demanda-t-il doctoralement.—Comme aux autres, répondit-elle.—Çà, ma mie, n’avez-vous pas tiré d’eux un seul mot chrétien?—Oui, bien, reprit-elle: ils savent dire hic et hoc.—Ce sont mots latins, ce me semble?—Nenni, point, mon seigneur: c’est ceci et cela.» Ce conte facétieux mériterait d’être invoqué à l’appui de la vénérable antiquité du jargon érotique.
L’ouvrage qui traite de ce mystérieux jargon avec le plus de détails étymologiques, c’est assurément le commentaire de Jacob Leduchat sur le Gargantua et le Pantagruel. L’honnête Leduchat, quoique protestant, était un philologue, qui ne se faisait pas scrupule d’appeler les choses par leur nom, et qui en affaire d’érudition ne trouvait rien de trop cru ni de trop nu. Nous renverrons donc nos lecteurs à ce célèbre commentaire, qu’un autre philologue, Éloy Johanneau, a complété depuis dans le même goût, en renchérissant sur les obscénités quintessenciées de Rabelais. Il y a un troisième commentateur de Rabelais, qui s’est attaché plus particulièrement à étudier la langue érotique dans son auteur favori; c’est le très-savant et très-pantagruélique abbé de l’Aulnaye, qui, à l’âge de quatre-vingts ans environ, a publié une bonne édition de Rabelais (Paris, Desoer, 1820, 3 vol. in-12; avec des augmentations considérables, Paris, Louis Janet, 1823, 3 vol. in-8). Sous le titre d’Erotica verba, il a inséré, dans le troisième volume de son édition, un petit glossaire, que Rabelais n’a pas fourni seul et qui manque de développements dans l’explication des termes. L’audacieux abbé a reculé sans doute devant les dangers de la matière, quoiqu’il ait placé son essai pornologique sous la sauvegarde de ce distique de Tabourot, qui avait pris pour devise: A tous accords, et qui se mettait si volontiers au diapason de la vieille gaieté française:
Putidulum scriptoris opus ne despice, namque
Si lasciva legis, ingeniosa leges.
Ce glossaire a le défaut d’enregistrer simplement, par ordre alphabétique, des locutions, la plupart anciennes, sans ajouter à chacune d’elles les commentaires étymologiques et historiques qu’elles peuvent motiver. Le Dictionnaire comique de Leroux, qui a été réimprimé trois ou quatre fois dans le siècle dernier, offre sans doute une nomenclature beaucoup moins complète que celle des Erotica verba de Stanislas de l’Aulnaye, mais il fait suivre chaque mot, de quelque citation qui en fixe le sens et la propriété. Ce Dictionnaire comique, par malheur, manque d’érudition et de critique, et le compilateur, qui était loin de connaître les meilleures sources du vieux langage, ne se fait pas scrupule de rendre son sujet encore plus scabreux, par des définitions qui surpassent souvent l’indécence des mots eux-mêmes.
Nous n’aborderons donc pas, même avec réserve, les difficultés d’un pareil sujet, et nous nous bornerons à remarquer que la langue érotique française, qui se dessine déjà très-carrément dès le treizième siècle, procède d’habitude par le pléonasme et la redondance, traduit les mots à son usage dans les langues étrangères, ou se les approprie tels qu’ils sont avec leur consonnance indigène, recherche les images du style figuré, triomphe dans les équivoques, et obvie sans cesse à la monotonie du discours, au moyen des plus singulières combinaisons philologiques. On dirait que tous les mots, toutes les phrases faites de la langue générale, peuvent être, au besoin, appliqués à cette langue particulière, qui s’enrichit de la sorte aux dépens de la technologie tout entière. La langue érotique, comme le fait observer l’abbé de l’Aulnaye, est, sans contredit, une des plus riches de toutes les langues techniques. Ainsi, au seizième siècle, par exemple, on n’avait pas moins de trois cents mots ou périphrases pour exprimer l’acte vénérien (voy. ce mot dans les Erotica verba). Quant aux parties génitales de l’homme et de la femme, elles étaient représentées par quatre cents noms différents, qui se distinguent par leur variété pittoresque et leurs singulières attributions.
Mais il est un chapitre du langage érotique, qui appartient essentiellement à l’histoire de la Prostitution; ce sont les dénominations populaires, sous lesquelles les femmes de mauvaise vie étaient désignées, à certaines époques et dans certaines circonstances; ce sont les sobriquets ignobles ou infâmes, qu’on donnait à leurs honteux assesseurs; ce sont les synonymes plus ou moins voilés, qu’on avait inventés pour caractériser les maisons de débauche sous leurs divers aspects. Nous avons déjà (chapitre VI, t. III, p. 367) expliqué étymologiquement les noms usuels des filles publiques, de leurs entremetteurs, de leurs amants et de leurs demeures, au treizième siècle. Mais cette nomenclature spéciale ne resta pas stationnaire, et elle ne fit que s’accroître depuis, en recevant le tribut de l’imaginative impure des poëtes et des conteurs. Voilà comment, au seizième siècle, la langue française s’était toute surchargée de ces excroissances érotiques, qui ressemblaient à des verrues produites par le mal de Naples.
Il suffira de citer ici la longue énumération dont l’abbé de l’Aulnaye a fait suivre, dans son glossaire, le mot filles publiques. Nous reprendrons ensuite quelques-uns des noms bizarres, qu’il a glanés dans les livres, pour les interpréter et pour en chercher le vrai sens: «Accrocheuses, alicaires, ambubayes, bagasses, balances de boucher qui pèsent toutes sortes de viandes, barathres, bassara, bezoches, blanchisseuses de tuyaux de pipe, bonsoirs, bourbeteuses, braydonnes, caignardières, cailles, cambrouses, cantonnières, champisses, cloistrières, cocquatris, coignées, courieuses, courtisanes, demoiselles du marais, drouines, drues, ensoignantes, esquoceresses, femmes de court talon, femmes folles de leur corps, folles d’amour, filles de joie, filles de jubilation, fillettes de pis, folles femmes, folieuses, galloises, jannetons, gast, gaultières, gaupes, gondines, godinettes, gouges, gouines, gourgandines, grues, harrebanes, hollières, hores, hourieuses, hourrières, lesbines, lescheresses, lévriers d’amour, linottes coeffées, loudières, louves, lyces, mandrounos, manefles, maranes, maraudes, martingales, maximas, mochés, musequines, pannanesses, pautonnières, femmes de péché, pèlerines de Vénus, pellices, personnières, posoères, postiqueuses, présentières, prêtresses de Vénus, rafaitières, femmes de mal recepte, redresseuses, revéleuses, ribauldes, ricaldes, rigobetes, roussecaignes, sacs de nuit, saffrettes, sourdites, scaldrines, tendrières de bouche et de reins, tireuses de vinaigre, toupies, touses, trottières, viagères, femmes de vie, villotières, voyagères, wauves, usagères, etc.»
Parmi ces noms, qui n’avaient pas tous passé de la langue écrite dans la langue parlée, et réciproquement, on en remarque plusieurs empruntés à l’antiquité grecque et latine, et, par conséquent, purement littéraires: alicaires, alicariæ; ambubayes, ambubaiæ; bassara, βασσαρα; lesbines, pour lesbiennes; maximas, maximæ; mochés, mœchæ; pellices, pellices; barathres, barathra. Un petit nombre de noms sont imités de l’italien, de l’espagnol, du bas-breton, du provençal et du languedocien: bagasses, bagasse; scaldrines, sgualdrine; ricaldes, ricalde; gast, mandrounos et manefles. Il y a des noms, qui, par mépris ou par plaisanterie, rappellent les analogies morales ou physiques que les prostituées pouvaient avoir avec divers animaux: cailles, coquatris (crocodiles), levriers d’amour, linottes coeffées, louves, lyces (chiennes de chasse), rousse-caignes (chiennes rousses, en languedocien), wauves (loups-garous).
Certains noms font allusion à la vie errante et vagabonde de ces malheureuses: bourbeteuses, qui barbotent dans la boue; champisses, qui vivent dans les champs; cantonnières, qui sont cantonnées au coin des rues; gaultières, qui fréquentent les buissons (de gault, bois taillis); hollières, qu’on voit souvent changer de lieu (de holler, courir); postiqueuses, qui courent la poste; maraudes, qui vont çà et là; toupies, qui tournent à droite et à gauche; trottières, qui trottent jour et nuit; viagères, qui sont toujours sur les chemins; voyagères, qui voyagent.