Quoi qu’il en soit de ces légendes du monde antédiluvien, l’existence des incubes et des succubes n’était contestée par personne, et on leur attribuait tous les fâcheux effets du cauchemar; car ces hôtes incommodes, qui visitaient les garçons et les filles pendant leur sommeil, n’en voulaient pas toujours à leur chasteté: ils venaient souvent s’asseoir auprès d’eux, en leur soufflant à l’oreille mille rêves insensés; ou bien ils pesaient sur la poitrine du dormeur, qui se sentait étouffer, et qui s’éveillait enfin, plein d’épouvante, tremblant, et glacé de sueurs froides, au milieu des ténèbres. Mais, plus ordinairement, ce démon, tantôt mâle et tantôt femelle, quelquefois pourvu alternativement ou simultanément des deux sexes, s’acharnait sur la victime qu’il avait choisie et qu’un sommeil de plomb lui livrait sans défense. Fille ou garçon, le complice involontaire des plaisirs de l’esprit malin y perdait sa virginité et son innocence, sans connaître jamais l’être invisible dont il ne sentait que les hideuses caresses. A son réveil, toutefois, il ne pouvait douter de l’impure oppression qu’il avait subie, lorsqu’il en constatait avec horreur les irrécusables témoignages qui souillaient sa couche.

Telle était l’opinion générale non-seulement du peuple, mais encore des hommes les plus éclairés et les plus éminents. «Partout, dit le pieux Guibert, de Nogent, dans les mémoires de sa vie (De vita sua, lib. I, c. 13), on cite mille exemples de démons qui se font aimer des femmes et s’introduisent dans leur lit. Si la décence nous le permettait, nous raconterions beaucoup de ces amours de démons, dont quelques-uns sont vraiment atroces dans le choix des tourments qu’ils font souffrir à ces pauvres créatures, tandis que d’autres se contentent d’assouvir leur lubricité.» Ces démons, en effet, étaient bien différents d’humeur et de caprice: les uns aimaient comme de véritables amants, auxquels ils s’appliquaient à ressembler de tout point; les autres, moins novices peut-être ou plus pervers du moins, se portaient à d’incroyables excès de libertinage; la plupart ne se distinguaient pas du commun des hommes dans les résultats de la passion; mais quelques-uns justifiaient de leur nature supérieure, par des prodiges d’incontinence et de luxure.

La conduite des victimes envers ces oppresseurs ou éphialtes (ἐφιάλτης) nocturnes était également bien différente: celles-ci s’accoutumaient bientôt à l’approche du démon familier et vivaient en bon accord avec lui; celles-là éprouvaient dans ce commerce damnable autant d’aversion pour elles-mêmes que pour leur tyran; presque toutes, au reste, gardaient le silence sur ce qui se passait en ces unions sacriléges, que l’Église frappait d’anathème en détournant les yeux. «Il ne resteroit plus qu’à montrer, disait le révérend père Costadau en plein dix-septième siècle, comment les démons peuvent avoir ce commerce charnel avec des hommes et avec des femmes; mais la matière est trop obscène pour l’exprimer en notre langage.» (Traité histor. et crit. des principaux signes qui servent à manifester les pensées ou le commerce des esprits; Lyon, Bruyset, 1720, t. V, p. 137.) Voilà pourquoi on était plus à l’aise en parlant latin sur le fait des incubes et des succubes.

Les écrits des théologiens, des philosophes, des médecins et des démonologues du moyen âge, sont remplis d’observations circonstanciées au sujet des incubes et des succubes, qui trouvaient bien peu d’incrédules, avant que la science eût expliqué naturellement tous leurs méfaits. Le christianisme avait accepté, pour le compte du diable et de ses suppôts, les actes détestables de violence et de séduction, que le paganisme, depuis la plus haute antiquité, attribuait à ses dieux subalternes et aux démons de la nuit. C’étaient, de la part des uns et des autres, les mêmes œuvres de Prostitution fantastiques; mais les esprits invisibles qui s’en rendaient coupables n’étaient pas détestés par les païens, comme ils le furent par les chrétiens, à qui l’Église recommandait de se défendre sans cesse contre les piéges de l’enfer. Cependant, si l’opinion commune ne mettait pas en doute les horribles attentats que ces méchants esprits exerçaient contre l’espèce humaine pendant son sommeil, la philosophie avait nié hautement ces attentats, dès qu’elle s’était livrée à l’examen du fait et dès qu’elle eut constaté les phénomènes du cauchemar.

On appelait incube, incubus, le démon qui prenait la figure d’un homme pour avoir commerce avec une femme endormie ou éveillée. Ce nom dérive du verbe latin incubare, qui signifie être couché sur quelqu’un. Les Grecs nommaient l’incube ἐφιάλτης, démon sauteur ou insulteur (insultor), qui se rue sur quelqu’un. Dans un vieux glossaire manuscrit, cité par Ducange, le mot incuba ou surgeseur est accompagné de cette définition: «Incubi vel incubones, une manière de diables qui solent gesir aux femes.» Ducange emprunte encore, aux Gloses (Glossæ) manuscrites pour l’intelligence des ouvrages médicaux d’Alexandre de Tralles, un passage qui prouve que les savants confondaient autrefois, sous la dénomination d’incube, le démon du cauchemar et la souffrance qu’il causait au dormeur: «Incubus, est passio in quâ dormientes suffocari et à dæmonibus opprimi videntur.» L’étymologie de succube, en latin succubus, ne diffère de celle d’incube, que par la différence du rôle que jouait le démon changé en femme. Nous croyons qu’on a dû dire succubare pour cubare sub, être couché sous quelqu’un. Toutefois Ducange n’a point admis ce mot-là et son dérivé dans son Glossaire, où les écrivains de la basse latinité auraient pu amplement combler cette lacune.

Les succubes, il est vrai, sont plus rares que les incubes, dans les relations du moyen âge; mais ces derniers, en dépit des exorcismes et de la pénalité ecclésiastique, ne laissaient pas reposer les femmes et les filles de nos aïeux. Après avoir fait des miracles dans la légende des saints, ils viennent étaler leurs infamies en pleine histoire. Grégoire de Tours nous raconte la mort du préfet Mummolus (liv. VI), qui envoyait des démons obscènes aux dames gauloises qu’il voulait damner. Le même chroniqueur nous fait entendre que Satan lui-même ne dédaignait pas, dans l’occasion, de se donner ce passe-temps. Un saint évêque d’Auvergne, nommé Éparchius, s’éveille, une nuit, avec l’idée d’aller prier dans son église; il se lève, pour s’y rendre; il trouve la basilique, éclairée d’une lumière infernale et toute remplie de démons qui commettent des abominations en face de l’autel; il voit, assis dans sa chaire épiscopale, Satan, en habits de femme, présidant à ces mystères d’iniquité: «Infâme courtisane! lui crie-t-il, tu ne te contentes pas d’infecter tout de tes profanations; tu viens souiller le siége consacré à Dieu, en y posant ton corps dégoûtant. Retire-toi de la maison de Dieu!—Puisque tu me donnes le nom de courtisane, reprend le prince des démons, je te tendrai beaucoup d’embûches, en t’enflammant d’amour pour les femmes.» Satan s’évanouit en fumée, mais il tint parole, et fit éprouver à Éparchius toutes les tortures de la concupiscence charnelle. (Grég. de Tours, liv. II, ch. 21.)

Un historien aussi grave que Grégoire de Tours, Guibert de Nogent, racontait avec la même bonne foi, cinq siècles plus tard, les insultes que sa mère avait eues à subir de la part des incubes, que la beauté de cette sainte femme attirait sans cesse autour d’elle. Une nuit, pendant une douloureuse insomnie où elle baignait sa couche de ses larmes, «le démon, selon sa coutume d’assaillir les cœurs déchirés par la tristesse, vint tout à coup s’offrir à ses yeux, que ne fermait pas le sommeil, et l’oppressa presque jusqu’à la mort, d’un poids étouffant.» La pauvre femme ne pouvait plus ni remuer, ni se plaindre, ni respirer; mais elle implorait intérieurement le secours divin, qui ne lui manqua pas. Son bon ange se tenait justement au chevet de son lit; il s’écria d’une voix douce et suppliante: «Sainte Marie, aide-nous!» et il s’élança sur le démon incube, pour le forcer de quitter la place. Celui-ci se dressa sur ses pieds, et voulut résister à cette attaque inattendue; mais l’ange le renversa sur le plancher avec un tel fracas, que sa chute ébranla toute la maison. Les servantes se réveillèrent en sursaut et coururent au lit de leur maîtresse, qui, pâle, tremblante, à demi morte de peur, leur apprit le danger qu’elle avait affronté, et dont elle portait les marques. (Guibert, De vita sua, lib. I, cap. 13.)

Les bons anges n’étaient pas toujours là pour venir en aide à la faiblesse des femmes, et le diable avait alors l’avantage. Mais l’Église pouvait encore lui ravir sa proie, témoin l’exorcisme mémorable dont il est question dans la vie de saint Bernard, écrite peu de temps après sa mort. Une femme de Nantes avait commerce avec un démon qui la visitait toutes les nuits, lorsqu’elle était couchée avec son mari: celui-ci ne se réveillait jamais. Au bout de six ans de cette affreuse cohabitation, la pécheresse, qui ne s’en était jamais vantée, avoua tout à son confesseur et ensuite à son mari, qui eut horreur d’elle et la quitta. Le démon incube resta seul possesseur de sa victime. Cette malheureuse sut, de la bouche même de son abominable amant, que l’illustre saint Bernard devait venir à Nantes; elle attendit avec impatience l’arrivée du saint, et alla se jeter à ses pieds, en lui demandant de la délivrer de l’obsession diabolique. Saint Bernard lui ordonna de faire le signe de la croix, en se couchant, et de placer auprès d’elle, dans son lit, un bâton qu’il lui donna: «Si le démon vient, lui dit-il, ne le craignez plus; il aura beau faire, je le défie de vous approcher.» En effet, l’incube se présenta, comme à l’ordinaire, pour usurper les droits du mari; mais il trouva le bâton de saint Bernard, qui gardait le lit de cette femme. Il ne fit que se démener autour de ce lit, en la menaçant: une barrière insurmontable s’élevait entre eux. Le dimanche suivant, saint Bernard se rendit à la cathédrale avec les évêques de Nantes et de Chartres; une foule immense était accourue, pour recevoir sa bénédiction; il fit distribuer des cierges allumés à tous les assistants, et il leur raconta la déplorable histoire de la femme vouée aux plaisirs du diable; ensuite il exorcisa le mauvais esprit, et lui défendit, par l’autorité de Jésus-Christ, de tourmenter jamais cette femme ni aucune autre. Après l’exorcisme, il ordonna que tous les cierges fussent éteints à la fois, et la puissance du démon incube s’éteignit en même temps.

Si saint Bernard ne doutait pas de la réalité du commerce exécrable des succubes avec les femmes, on ne saurait se scandaliser de ce que saint Thomas d’Aquin se soit longuement occupé de ces audacieux démons, dans sa Summa theologiæ (quæstio LI, art. 3). L’autorité de ces deux grands saints était bien suffisante pour excuser les malheureuses qui croyaient servir, malgré elles, à cette étrange prostitution, et qui ne possédaient plus, en guise de talisman préservatif, le bâton de saint Bernard. Rien n’était plus fréquent que des révélations de ce genre, dans le tribunal de la confession, et le confesseur tirait de ses pénitentes la conviction du fait qu’il combattait, trop souvent inutilement, par des prières et des exorcismes. Le pape Innocent VIII ne se montrait donc pas plus superstitieux que ses contemporains, lorsqu’il reconnaissait en ces termes, dans une lettre apostolique, l’existence des incubes et des succubes: «Non sine ingenti molestiâ ad nostrum pervenit auditum complures utriusque sexus personas, propriæ salutis immemores et a fide catholica deviantes, dæmonibus incubis et succubis abuti.» Ce n’était pas seulement la confession religieuse qui avait dévoilé les mystères de l’incubisme et du succubisme; c’étaient surtout les aveux forcés ou volontaires, que l’inquisition arrachait aux accusés, dans les innombrables procès de sorcellerie, qui hérissèrent de potences et de bûchers tous les pays de l’Europe.

L’imagination avait toujours été seule coupable de toutes les œuvres nocturnes qu’on imputait au démon; mais, suivant la croyance des anciens, on était persuadé que les ténèbres appartenaient aux esprits infernaux, et que le sommeil des hommes se trouvait ainsi exposé à la malice de ces artisans du péché. On les accusa donc d’employer les songes à la tentation des pécheurs endormis. «Principalement, dit le savant Antonio de Torquemada, le diable tasche de faire cheoir le dormeur au péché de luxure, le faisant songer en plaisirs charnels, jusque-là qu’il l’empestre de pollutions, de manière que, nous plaisans en icelles, depuis que nous sommes resveillez, elles sont cause de nous faire pescher mortellement.» (Voy. l’Hexameron, traduit de l’espagnol par Gabriel Chappuys (Rouen, Romain de Beauvais, 1610, in-16.) Bayle, dans sa Réponse aux Questions d’un provincial, rapporte, à ce sujet, la doctrine des casuistes touchant les songes qu’on a mis longtemps sur le compte des incubes et des succubes: «Les plus relâchez conviennent qu’on est obligé de prier Dieu de nous délivrer des songes impurs; que si l’on a fait des choses pendant la veille que l’on sache propres à exciter les impuretez en dormant; que si l’on n’a point regret le lendemain de s’être plu à ces songes, et que si l’on se sert d’artifice pour les faire revenir, on pèche.» (Œuvres de Bayle, t. III, p. 563.)