Les couleurs énergiques de ce blason d’une vieille, que l’auteur ne nomme pas, ont certainement servi depuis à Mathurin Regnier, dans le portrait de sa Macette, qui est le prototype des regrattières de la Prostitution du temps de Henri IV.

[CHAPITRE XXV.]

Sommaire.—La Prostitution légale comparée, par un moraliste, aux «parties secrètes du corps social.»—Derniers vestiges et transformations de la Prostitution religieuse.—Le manichéisme, la vauderie et la sorcellerie.—Métamorphose diabolique de la Prostitution hospitalière.—Les incubes et les succubes remplacent les dieux lares et les demi-dieux agrestes.—Les Dusiens ou Druses des Gaulois.—Saint Augustin affirme et saint Jean Chrysostome nie.—Rêveries des rabbins juifs, adoptées par les docteurs de l’Église.—Adam et ses diablesses.—Multiplication surnaturelle des premiers hommes.—Variétés du cauchemar.—Opinion de Guibert de Nogent.—Sentiment du père Costadau.—Étymologie d’incube et de succube.—Le préfet Mummolus.—Les succubes de l’évêque Éparchius.—L’incube de la mère de Guibert de Nogent.—Le bâton et l’exorcisme de saint Bernard.—Décision du pape Innocent VIII.—La vie ascétique prédisposait aux attentats des éphialtes.—Doctrine des casuistes sur les songes impurs.—Armelle Nicolas.—Angèle de Foligno.—Correspondance de sœur Gertrude avec Satan.—Le démon et les vierges.—Jeanne Herviller, de Verberie.—Les incubes chauds et les incubes froids.—Aveux de leurs victimes.—Puanteur du diable.—Enfants nés du démon.—Distinction entre l’incubisme et la sorcellerie.—Agrippa et Wier.—Les incubes et les succubes discutés en pleine Académie, au dix-septième siècle.—Leurs faits et gestes expliqués par la science et la raison.

La Prostitution légale semblait avoir acquis tout son développement régulier et nécessaire: elle possédait son code, ses usages, ses coutumes, ses priviléges, ses suppôts et même sa langue. Elle vivait presque en bon accord, s’il est permis de parler ainsi, avec l’autorité ecclésiastique et civile; elle régnait, pour ainsi dire, dans certaines rues, à certaines heures, moyennant certaines conditions de police urbaine; elle faisait partie intégrante de l’organisation du corps social, et elle en formait, suivant l’expression bizarre d’un vieil auteur, «les parties secrètes, que la pudeur conseille de cacher, mais qu’on ne retrancheroit pas sans tuer les bonnes mœurs, qui sont comme le chef et le cœur d’une nation décente.» Cependant, à côté de cette Prostitution légale, avouée ou tolérée par le pouvoir politique, on retrouvait encore les traces, bien effacées, bien dégénérées, sans doute, de la Prostitution hospitalière et de la Prostitution religieuse, ces deux antiques compagnes du paganisme chez les peuples primitifs.

La Prostitution religieuse proprement dite persistait obscurément dans le culte traditionnel de quelques saints, auxquels la superstition populaire conservait les attributions obscènes de Pan, de Priape et des dieux lares; mais ce n’étaient que de rares exceptions attachées à des pèlerinages mystérieux, à des chapelles étranges qui restaient païennes sous des noms chrétiens. Ces impudiques réminiscences de l’idolâtrie étaient comme enfouies au fond des campagnes, et aucun scandale n’en rejaillissait sur le glorieux manteau de l’Église catholique et romaine. La Prostitution religieuse avait pris ailleurs des allures plus effrontées, à l’aide des hérésies monstrueuses qui ne cessaient de se reproduire dans le sein même de la religion de Jésus-Christ, en ranimant sans cesse les germes épars du manichéisme. Le manichéisme avait engendré l’hérésie des Vaudois, et la vauderie, quoique extirpée par le fer et par le feu, poussait çà et là des rejetons rabougris, qui ne portaient que des fruits impurs et qui tombaient bientôt dans les flammes du bûcher. Il ne sera pas sans intérêt de rechercher, dans les cendres éteintes de ces hérésies manichéennes et vaudoises, le principe vivace de la Prostitution religieuse.

Cette Prostitution s’était aussi perpétuée et enracinée dans une autre espèce d’hérésie, qui, sortie de la même source, avait pris un caractère tout différent de celui du manichéisme, et semblait s’être développée vers un but tout opposé. La sorcellerie, en instituant le culte des démons, n’avait pas manqué de s’emparer de la Prostitution, comme d’un puissant moyen d’action matérielle sur ses exécrables adeptes. Une dépravation inouïe avait imaginé cette Prostitution infernale, qui servait de lien invisible entre les sorciers de tous les âges et de tous les pays, et qui était l’âme de leurs infâmes assemblées.

Quant à la Prostitution hospitalière, cette sœur naïve et crédule de la Prostitution sacrée, elle se montrait encore de loin en loin dans le sanctuaire de la vie domestique: l’imagination déréglée et surexcitée en faisait, d’ordinaire, tous les frais. C’était encore un reflet des croyances et des mystères du paganisme. Le commerce charnel des esprits avec les hommes et les femmes passait alors pour un fait incontestable; et ce commerce maudit, que l’Église a compté longtemps parmi les plus graves symptômes de la possession diabolique, ouvrait la porte à des libertinages secrets. L’impudique superstition des incubes et des succubes avait son origine dans les habitudes de la Prostitution hospitalière, et les chrétiens des deux sexes se persuadaient avoir des rapports lubriques avec les démons et les anges qui participaient également de l’un et l’autre sexe, de même que les païens cohabitaient avec leurs dieux lares, ou bien quelquefois entraient en communication directe avec les faunes, les satyres, les nymphes, les naïades et les demi-dieux agrestes.

Nous avons donc à examiner ce qu’était la Prostitution, au moyen âge, sous trois faces distinctes: dans l’hérésie, dans la sorcellerie, dans la superstition des incubes et succubes.

Ces démons, que les Gaulois nommaient dusiens ou druses (drusii), exerçaient déjà leurs violences et leurs séductions nocturnes à l’époque où saint Augustin reconnaissait leur existence et leurs attentats (voy. p. 249 du t. III de cette Histoire), en déclarant que c’eût été de l’impudence que de nier un fait si bien établi: Ut hoc negare impudentiæ videatur. Plusieurs Pères de l’Église cependant, entre autres saint Jean Chrysostome (Homélie 22 sur la Genèse), s’étaient inscrits en faux contre les actes de luxure qu’on prêtait aux démons incubes et succubes. Mais la religion hébraïque donnait à ces démons une origine contemporaine des premiers hommes, et l’Église chrétienne adopta l’opinion des rabbins dans l’interprétation du fameux chapitre de la Genèse où l’on voit les fils de Dieu prendre pour femmes les filles des hommes et procréer une race de géants. Les docteurs et les conciles, néanmoins, n’allèrent pas aussi loin que les interprètes juifs qui racontaient la légende des démons, comme si la chose s’était passée sous leurs yeux; aussi, selon ces vénérables personnages, «pendant cent trente ans qu’Adam s’abstint du commerce de sa femme, il vint des diablesses vers lui, qui en devinrent grosses, et qui accouchèrent de diables, d’esprits, de spectres nocturnes et de fantômes.» (Le Monde enchanté, par Balthazar Bekker; Amsterdam, 1694, 4 vol. in-12. Voy. t. I, p. 162.) Ces rabbins et les démonologues, une fois engagés dans cette généalogie des démons de la nuit, ne s’arrêtèrent pas en si beau chemin: ils découvrirent que, si notre père Adam avait eu affaire à un succube, Ève s’était mise en relation charnelle avec un incube, qui aurait ainsi travaillé perfidement à la multiplication du genre humain!