Jamais putain n’aima preud’hom,
Ny grasse geline chapon.
Deux autres proverbes relatifs aux femmes folles prouvent que le bon sens populaire attachait souvent un dicton moral à des mots qui rappelaient une pensée malhonnête, afin de mettre, pour ainsi dire, le remède à côté du mal.
Folles femmes n’aiment que pour pasture.
Femme folle à la messe,
Femme molle à la fesse.
Si, dans cette abondante nomenclature, le nom de catin ne figure pas, c’est qu’il n’a été introduit dans la langue érotique qu’à une époque très-rapprochée de nous. On avait dit longtemps catin comme diminutif de Catherine, nom très-usité parmi les filles du peuple; ce nom était devenu synonyme de poupée, parce que les enfants appelaient ainsi leurs poupées; de là, le nom passa tout naturellement aux filles débauchées, qui ne se marient pas et restent filles toute leur vie, ce qu’on appelle proverbialement coiffer sainte Catherine. De catin on a fait cataut, et le changement de terminaison n’a pas réhabilité ce diminutif.
Le lieu infâme où la Prostitution à son siége, le bordel, qui s’est glissé jusque dans les satires de Boileau et les contes de Voltaire, ne paraît pas avoir inspiré la verve des faiseurs de synonymes. L’abbé de l’Aulnaye n’en rapporte que cinq ou six, qui n’avaient pas même cours dans la langue usuelle et qui étaient réservés pour la langue écrite. Il cite l’eschevinage, qui paraît renfermer un sale jeu de mots; la curatrie, qui éveille l’idée d’une cure ou prébende; le clapoire, qui dérive de clapier; le putefy, qui annonce le fief des putes; le peaultre, qui s’entend d’une mauvaise barque de passeur; le paillère, qui nous apprend que ces endroits-là n’avaient pas d’autres lits que des tas de paille et de foin, etc. Mais le mot bordel fut toujours conservé, de préférence, quoique la situation et le régime du lieu eussent complétement changé, par suite des ordonnances de la Prostitution légale. Les bordes, qui avaient été les premiers repaires de la débauche publique, n’existaient plus nulle part, excepté dans quelques villes de province, à l’époque où les femmes de vie dissolue avaient le droit de tenir bordel dans certaines rues diffamées où elles payaient patente et vivaient de leur métier sous la tutelle de la police municipale.
Les amants, les compagnons, les souteneurs de ces femmes perdues, tous ces honteux parasites de la Prostitution étaient toujours flétris du nom générique de maquereaux, mais ils avaient pris eux-mêmes d’autres surnoms qui sonnaient mieux à leurs propres oreilles. Ils s’appelaient et on les appelait quelquefois: goulliards et gouliafres, parce qu’ils dévoraient le produit du commerce impudique de leurs tristes compagnes; chalands, parce qu’ils étaient les habitués de la maison; paillards, parce qu’ils brisaient la paille du lit; holliers, houliers, houlleurs, parce qu’ils couraient le pays avec leurs coureuses; lescheors et lescheurs, parce qu’ils s’engraissaient aux dépens de la lèchefrite du logis; maquignons et courratiers, ou courtiers, parce qu’ils aidaient au trafic déshonnête de leurs mignonnes; francs-gontiers, gastouers, étalons, casse-museaux, calinaires ou calins, lesbins et lapins, etc. Les hommes méprisables, qui se consacraient ainsi au plus hideux concubinage et qui en tiraient leurs seuls revenus, étaient les dépositaires, sinon les inventeurs, de l’argot de la Prostitution, et, dans les tavernes où ils passaient la journée à boire, à jouer, à blasphémer et à dormir, ils ne manquaient pas de révéler la dépravation de leurs mœurs par celle de leur langage.
Quant aux femmes déshonorées qui se mêlaient des trafics secrets de la Prostitution, elles étaient signalées au mépris et à la haine des honnêtes gens par le nom générique de maquerelles. Ce nom qualificatif répondait à toutes les conditions de leur abominable négoce, et il était admis indifféremment dans le style le plus relevé comme dans le plus bas langage. Les poëtes de cour du seizième siècle ne craignent pas de l’employer, à l’exemple des jurisconsultes et des légistes. Il semble que ce nom, qui n’a pas été exclu de la bonne langue avant le dix-septième siècle, suffisait autrefois à tous les besoins de la chose. Les personnes qui répugnaient à s’en servir, disaient courtière ou courratière; les mots entremetteuse et appareilleuses ne sont venus que plus tard, et ils sentent déjà le style académique. On avait recours aussi à des périphrases qui témoignent de l’intention de ménager la susceptibilité de ces dames: ambassadrices d’amour, conciliatrices des volontés, marchandes de chair fraîche, sentinelles d’amour, etc. Celles qui exerçaient ce lucratif et odieux métier, et qui avaient une si grande place dans les mœurs de nos ancêtres, ne trouvaient partout que malédictions et outrages; le libertin même, qui les employait au service de ses plaisirs, ne se faisait point illusion sur leur infamie: ce n’étaient pas des femmes, heureusement, qui traitaient «les affaires de maquerelage,» c’étaient des vieilles.
Le portrait d’une vieille de cette espèce a été composé en vers par un poëte du seizième siècle; c’est un morceau très-remarquable, qui fut attribué à François Rabelais, dans la première édition complète de ses œuvres (Lyon, Jean Martin, 1558), et qui avait paru dès 1551 dans un recueil de poésies de François Habert. Cet Habert était un ami de Rabelais, et l’on peut supposer qu’il avait voulu sauver de l’oubli les Épîtres à deux vieilles de différentes mœurs, que Rabelais, alors curé de Meudon, ne pouvait ni ne voulait publier sous son nom. Voici ce qui se rapporte à notre sujet dans le blason poétique de la mauvaise vieille, que nous retrouverons trait pour trait chez la Sibylle de Panzoust, qui figure parmi les personnages allégoriques du Pantagruel:
Vieille édentée, infâme et malheureuse,
Vieille sans grace, aux vertus rigoureuse,
Vieille en qui gist trahison et querelle,
Vieille truande, inique maquerelle,
Vieille qui rendz les pucelles d’honneur,
Femmes aussy, en crime et déshonneur:
Vieille qui n’eus oncq charité aulcune,
Vieille tousjours pleine d’ire et rancune,
Vieille de qui l’infâme et layde peau
En puanteur passe un sale drapeau:
Vieille laquelle on ne veid oncq bien dire
D’homme vivant, mais tousjours en médire:
Vieille qui n’as oncq beu vin meslé d’eau,
Vieille qui fays de ton lict un bordeau;
Vieille qui as la tetasse propice
Pour en enfer d’un diable estre nourrice:
Vieille qui as l’art magique exercé
Plus qu’oncq ne feist et Médée et Circé...
Vieille meschante, exécrable et infecte,
Qui de ta voix les éléments infecte:
Ne crains-tu point, vieille, que de tes faictz
Qui devant Dieu sont sales et infaictz,
Tu soys un jour amèrement punie?
Penses-tu bien demourer impunie,
Vieille mauldicte, ayant tant de pucelles
Mises au train de folles estincelles,
Ayant vendu contre droict et raison
Femmes d’honneur et de bonne maison!