Ce n’était pas là, d’ailleurs, le seul caractère distinctif de la possession des démons: l’odeur infecte que le diable exhalait de tous ses membres (de là l’origine d’une locution proverbiale encore usitée: puer comme le diable) se communiquait presque immédiatement aux hommes et aux femmes qu’il visitait. Ceux-ci devenaient puants à leur tour, et on les reconnaissait surtout à l’infection de leur haleine. Bodin dit, d’après Cardan, «que les espritz malings sont puants, et le lieu puant, où ils fréquentent, et croy que de là vient que les anciens ont appelé les sorcières fœtentes et les Gascons fetilleres, pour la puanteur d’icelles, qui vient, comme je croy, de la copulation des diables.» Tous les démonographes conviennent de cette horrible puanteur, qui signalait d’ordinaire le passage du diable, et qui sortait de la bouche des possédés: «On peut juger, dit-il, que les femmes, qui de leur naturel ont l’haleine douce beaucoup plus que les hommes, par l’accointance de Satan en deviennent hideuses, mornes, laides et puantes outre leur naturel.»
Ce n’est pas tout: le commerce abominable des incubes produisait quelquefois des fruits monstrueux, et le démon se complaisait à introduire ainsi sa progéniture dans la race humaine. On expliquait de la sorte toutes les aberrations de la nature dans les œuvres de la génération. Les monstres avaient alors leur raison d’être. «Spranger écrit que les Alemans (qui ont plus d’expérience des sorciers, pour en avoir eu de toute ancienneté et en plus grand nombre qu’ès autres pays) tiennent que, de telle copulation, il en vient quelquefois des enfants qu’ils appellent Wechsel-Kind ou enfans changez, qui sont beaucoup plus pesans que les autres, et sont tousjours maigres, et tariroient trois nourrices, sans engraisser.» (Voy. la Démonomanie des sorciers, liv. II, ch. 7.) Martin Luther, dans ses Colloques, reconnaît la vérité du fait, avec d’autant plus de désintéressement, qu’on l’accusait lui-même d’être un de ces enfants du diable, que le bas peuple de l’Ile-de-France appelait champis, c’est-à-dire trouvés ou faits dans les champs.
Au treizième siècle, un évêque de Troyes, nommé Guichard, fut accusé d’être le fils d’un incube, qualifié de Petun, qui, disait-on, mettait tous ses diablotins au service de son bien-aimé fils. (Voy. Nouveaux Mémoires de l’Acad. des inscriptions et belles-lettres, t. VI, p. 603.) Les incubes avaient donc le talent de procréer des enfants, assez bien bâtis pour n’être pas trop déplacés dans le monde; mais, en général, leurs rejetons étaient d’effroyables contrefaçons de l’humanité. Ainsi, Bodin parle d’un monstre de cette espèce, qui était né en 1565, au bourg de Schemir, près de Breslau, et qui avait pour père et mère une sorcière et Satan: c’était «un monstre hideux, sans teste et sans pieds, la bouche en l’épaule senestre (gauche), de couleur comme un foye, qui rendit une clameur terrible, quand on le lavoit.» Du reste, Bodin met en présence diverses opinions à l’égard des résultats de la Prostitution diabolique: «Les autres sorcières, dit-il, font diables en guise d’enfans, qui ont copulation avec les nourrices sorcières, et souvent on ne sait ce qu’ils deviennent. Mais quant à telle copulation avec les démons, sainct Hiérosme, sainct Augustin, sainct Chrysostome et Grégoire Nazianzène soutiennent, contre Lactance et Josèphe, qu’il ne provient rien; et s’il en vient quelque chose, ce seroit plustost un diable incarné qu’un homme.»
Le vulgaire ne doutait pas, cependant, que le diable n’eût la faculté de se reproduire sous les traits de l’homme, et ceux qui avaient été engendrés par lui passaient pour succubes. On peut en conclure que la plupart des opérations de l’incubisme étaient stériles. «L’homme sorcier qui a copulation avec le diable comme avec une femme, dit Bodin, n’est pas incube ou éphialte, mais hyphialte ou succube.» Là-dessus, il raconte plusieurs histoires de succubes, sous la garantie de Spranger, de Cardan et de Pic de la Mirandole. Spranger rapporte qu’un sorcier allemand «en usoit ainsi devant sa femme et ses compagnons, qui le voyoient en ceste action, sans voir la figure de la femme.» Pic de la Mirandole avait connu un prêtre sorcier, nommé Benoît Berne, qui, âgé de quatre-vingts ans, avouait avoir eu copulation «plus de quarante ans avec un déguisé en femme, qui l’accompagnoit, sans que personne l’aperceut, et l’appeloit Hermione.» Cardan cite un autre prêtre, âgé de soixante-dix ans, qui avait cohabité, pendant plus de cinquante ans, avec un démon «en guise de femme.»
Il est à remarquer que les incubes s’adressaient ordinairement aux plus jeunes et aux plus belles femmes, qu’ils obsédaient la nuit, ainsi que les succubes s’attaquaient, de préférence, à de jeunes et beaux garçons. Quant aux sorciers et aux sorcières qui allaient chercher au sabbat les détestables plaisirs que le diable ne leur refusait jamais dans ce monstrueux mélange de tous les sexes et de tous les âges, ils étaient presque toujours laids, vieux et repoussants. On peut donc considérer l’incubisme comme une sorte d’initiation à la sorcellerie, qui foulait aux pieds toute pudeur et qui poussait le libertinage jusqu’aux dernières limites du possible. Bien souvent, l’incube ne rencontrait aucune complaisance chez le sujet qu’il convoitait et qu’il venait solliciter: ce n’était, en quelque sorte, que le prélude du péché. Le sorcier, au contraire, déjà perverti et adonné à la possession du diable, s’était laissé entraîner à sa perte et vivait dans la pratique des œuvres de ténèbres. Il est donc permis de faire une distinction très-significative entre l’incubisme et la sorcellerie, en disant que l’une était la Prostitution des vieilles femmes; et l’autre, la Prostitution des jeunes.
Malgré tant de faits, tant d’aveux, tant de déclarations, tant d’exemples mémorables, certains démonographes ont nié l’existence des incubes et des succubes. Le savant astrologue Agrippa et le célèbre médecin Wier mettent sur le compte de l’imagination les principaux maléfices de ces démons nocturnes. «Les femmes sont mélancoliques, dit ce dernier, qui pensent faire ce qu’elles ne font pas.» Les médecins les plus éclairés du dix-septième siècle étaient déjà de cet avis, et cependant au dix-septième, lorsqu’on brûlait encore des sorcières qui confessaient encore avoir eu compagnie charnelle avec le diable, on discutait, dans les écoles et dans les académies, la théorie des incubes et des succubes.
La dernière fois que cette thèse bizarre fut débattue en France, au double point de vue religieux et scientifique, ce fut dans les conférences du célèbre Bureau d’Adresse, que le médecin Théophraste Renaudot avait établi à Paris, pour faire pièce, en même temps, à la Faculté de médecine et à l’Académie française. Ces conférences, qui se tenaient une ou deux fois par semaine en la grande salle du Bureau d’Adresse, situé rue de la Calandre dans la Cité, réunissaient un nombreux auditoire, fort attentif à écouter les orateurs qui prenaient part à la discussion. On traitait là les questions les plus épineuses, et Théophraste Renaudot, avec un sérieux imperturbable, dirigeait lui-même le débat, qui sortait fréquemment des bornes de ce qu’on nommait alors l’honnêteté, et de ce que nous appelons la décence; mais acteurs et auditeurs n’y entendaient pas malice, chacun étant avide de connaître et de savoir. Dans la cent vingt-huitième conférence, qui s’ouvrit le lundi 9 février 1637, un curieux de la nature, comme s’intitulaient alors les amateurs de physique et de sciences naturelles, déposa cette question sur le bureau: «Des incubes et succubes, et si les démons peuvent engendrer.» Le sujet n’était pas neuf, mais il était piquant et singulier. Quatre orateurs s’inscrivirent aussitôt pour parler à tour de rôle. Le premier, qui prit la parole, devait être un médecin, peu favorable au système des démons incubes et succubes, qu’il considère comme les effets d’une maladie appelée éphialtès par les Grecs, et pezard par le vulgaire, et qu’il définit comme «un empeschement de la respiration, de la voix et du mouvement, avec oppression du corps, qui nous représente, en dormant, quelque poids sur l’estomach.» Selon lui, la cause de cette maladie «est une vapeur grossière bouchant principalement le derrière du cerveau, et empeschant l’issue des esprits animaux destinez au mouvement des parties.» Il constate, d’ailleurs, que le vulgaire attribue ces désordres à l’Esprit malin, plutôt que de s’en prendre à la «malignité d’une vapeur ou de quelque humeur pituiteuse et grossière, laquelle fait oppression dans ce ventricule, dont la froideur et la foiblesse, produite par le défaut d’esprits et de chaleur, qui tiennent toutes les parties en arrest, sont les plus manifestes causes.» Il conclut, en conséquence, que cet état maladif, dans lequel le diable n’est pour rien, ne saurait déterminer la génération, «laquelle estant un effet de la faculté naturelle, et celle-ci, de l’âme végétante, elle ne peut convenir au démon qui est un pur esprit.»
Cette théorie de la génération dut produire une vive curiosité dans l’assemblée, qui ne soupçonnait pas les facultés de l’âme végétante; mais le second orateur, qui était un savant nourri de la lecture des classiques grecs et latins, prit la défense des démons, et voulut prouver la réalité de leurs «accouplements avec les hommes, lesquels on ne peut nier, sans démentir une infinité de personnes de tous aages, sexes et conditions, à qui ils sont arrivez.» Là-dessus, il cite plusieurs personnages illustres de l’antiquité et du moyen âge, qui ont été engendrés par les faux dieux ou les démons; il cite comme de véritables incubes les faunes, les satyres, et le principal d’entre eux, Pan, chef des incubes, appelé Haza par les Hébreux, comme le chef des succubes, Lilith; il cite les Néfésoliens, que les Turcs regardent comme issus des démons, «soit que ceux-ci empruntent une femme étrangère qu’ils peuvent transporter presque en un instant, et, par ce moyen, conserver ses esprits et empescher leur escoulement et transpiration; soit par leur propre vertu, puisque tout ce qui se peut faire naturellement, comme est la semence, se peut faire aussi par les démons. Voire quand bien ils ne pourroient faire de la semence propre, il ne s’ensuit pas de là qu’ils ne puissent produire une créature parfaite.»
Il y avait là des dames qui ne perdaient pas un mot de cette dissertation scientifique. Le troisième orateur reconnut, comme fait incontestable, le commerce des incubes et des succubes avec les hommes; mais il était disposé à croire que ces malins esprits ne pouvaient engendrer, et il en donnait ainsi la raison: «Pour le succube, il est certain qu’il ne peut engendrer dans soy, faute de lieu convenable pour recevoir la semence et la réduire de puissance en art, et manque de sang pour nourrir le fœtus durant neuf mois.» Il ne tranchait pas aussi résolûment la question, à l’égard de l’incube; il rappelait les trois conditions principales que requiert la génération, savoir: «la diversité du sexe, l’accouplement du mâle et de la femelle, et l’écoulement de quelque matière qui contienne en soy la vertu formatrice des parties dont elle est issue.» Il convient que le diable peut, au besoin, rencontrer les deux premières conditions, «mais jamais la dernière, qui est une semence propre et convenable, douée d’esprits et d’une chaleur vitale, sans laquelle elle est inféconde et stérile; car il n’a point de son chef cette semence, puisque c’est ce qui reste de la dernière coction, laquelle ne se fait qu’en un corps actuellement vivant, tel que n’est pas celuy qu’il a; et cette semence, qu’il a pu mendier d’ailleurs, lorsqu’elle a été épandue hors du vaisseau de nature, ne peut estre fœcondée, faute de ces esprits, lesquels ne se peuvent conserver que par une irradiation qui se fait des parties nobles dans les vaisseaux spermatiques.»
Le quatrième orateur, homme sage et prudent, vint à propos calmer l’anxiété de l’auditoire, en déclarant «qu’il n’y a rien de surnaturel dans l’incube, qui n’est rien qu’un symptosme de la faculté animale, accompagné de trois circonstances, sçavoir, la respiration empeschée, le mouvement lezé et une imagination voluptueuse.» Il réhabilita le cauchemar, qu’il expliqua dans ses causes et dans ses effets; il termina la discussion par un conseil adressé aux assistants, qu’il invitait à ne pas se coucher sur le dos et à se garder des périls de l’imagination voluptueuse «produite par l’abondance ou la qualité de la semence: laquelle envoyant son espèce dans la phantaisie, elle se forme un objet agréable et remue la puissance motrice, et celle-ci, la faculté expulstrice des vaisseaux spermatiques.» Tout le monde se retira très-satisfait de ces doctes investigations dans ce Monde enchanté, où le fameux Bekker n’avait pas encore porté la lumière du doute et de la raison. (Voy. le Recueil général des questions traictées ès conférences du Bureau d’Adresse, Paris, Soubron, 1656, 5 vol. in-8o.)