Depuis Théophraste Renaudot et jusqu’à notre époque, la théologie et la science se sont encore occupées des incubes et des succubes, qui étaient trop bien enracinés dans la crédulité populaire pour qu’on réussît à les détrôner complétement. Les méfaits de ces démons subalternes sont encore aujourd’hui très-accrédités parmi les habitants des campagnes. Voltaire s’en est moqué avec son inflexible bon sens; mais peu s’en fallut qu’on ne l’accusât d’avoir manqué de respect au diable, en lui disputant ses plus antiques prérogatives. Avant Voltaire, un médecin ordinaire du roi, M. de Saint-André, toucha du doigt les véritables causes de cette superstition, dans ses Lettres au sujet de la magie, des maléfices et des sorciers (Paris, J.-B. de Maudouyt, 1725, in-12), lorsqu’il essaya de la détruire: «L’incube, le plus souvent, est une chimère, dit-il, qui n’a pour fondement que le rêve, l’imagination blessée, et très-souvent l’imagination des femmes... L’artifice n’a pas moins de part à l’histoire des incubes. Une femme, une fille, une dévote de nom, etc., débauchée, qui affecte de paraître vertueuse pour cacher son crime, fait passer son amant pour un esprit incube qui l’obsède... Il en est des esprits succubes comme des incubes: ils n’ont ordinairement d’autre fondement que le rêve et l’imagination blessée, et quelquefois l’artifice des hommes. Un homme, qui a entendu parler de succubes, s’imagine, en dormant, voir les femmes les plus belles et avoir leur compagnie...»

M. de Saint-André résume ainsi, avec beaucoup de jugement, les circonstances dans lesquelles a dû se produire la superstition des incubes et des succubes, et on ne peut que le louer d’avoir fait preuve de tant de sagesse, à une époque où les casuistes et les docteurs de Sorbonne n’hésitaient pas à reconnaître le pouvoir générateur du démon. Ainsi, le père Costadau, qui, à la vérité, n’était qu’un jésuite, très-savant d’ailleurs et fort bon homme au demeurant, écrivait ceci, à cette même époque, dans son célèbre Traité des signes: «La chose est trop singulière pour la croire à la légère... Nous ne la croirions pas nous-même, si nous n’étions convaincu, d’une part, du pouvoir du démon et de sa malice, et si, d’une autre part, nous ne trouvions une infinité d’écrivains, et même du premier rang, des papes, des théologiens et des philosophes, qui ont soutenu et prouvé qu’il peut y avoir de ces sortes de démons incubes et succubes; qu’il y en a, en effet, et des gens assez malheureux, que d’avoir avec eux ce commerce honteux et de tous le plus exécrable.» (T. V, page 182.)

L’Église et le parlement avaient donc fait des lois contre ces malheureux, convaincus d’avoir été mêlés, même malgré eux, à la Prostitution infernale, et c’était le feu du bûcher qui pouvait seul effacer cette horrible souillure, lorsque la pénitence ne se chargeait pas de ramener le pécheur dans la voie du pardon. Les victimes de l’incubisme et du succubisme avaient des motifs d’indulgence à invoquer, si elles se présentaient comme ayant été séduites et forcées; mais la jurisprudence ecclésiastique et civile se montrait impitoyable envers une autre espèce de Prostitution diabolique, celle des sorciers et des sorcières, qui se donnaient de bonne volonté à Satan en personne, et qui se prêtaient alors à tous les genres d’abominations dans leurs assemblées nocturnes. Voilà donc quels étaient, en France comme dans toute l’Europe, au seizième et même au dix-septième siècle, les honteux vestiges de la Prostitution hospitalière et de la Prostitution sacrée.

[CHAPITRE XXVI.]

Sommaire.—De la Prostitution dans la sorcellerie.—Origines du sabbat.—Courses nocturnes de Diane et d’Hérodiade.—Capitulaire contre les stryges.—Lois ecclésiastiques.—La plus ancienne description du sabbat.—Les œuvres du démon, d’après les interrogatoires des procès de sorcellerie.—Arrivée des sorcières au sabbat.—Adoration du bouc.—Affreux sacrifices au diable.—Le péché sur-contre-nature.—La ronde du sabbat.—Divers témoignages à l’appui.—Physiologie obscène de Satan.—Sabbat de la Vauderie d’Arras.—Sabbat de Gaufridi.—Impureté des sorciers et sorcières.—Castration magique.—Les vieilles sorcières.—Marques diaboliques.—Les sorciers de Sodome.—Supplice des sodomites dans l’enfer.—Incestes du sabbat.—Accusation de bestialité.—Les serpents de la caverne de Norcia.—Le chien des religieuses de Cologne et de Toulouse.—Conséquences de la démonomanie.—La vérité sur les actes de Prostitution de la sorcellerie.—Justification de la jurisprudence du moyen âge.

La Prostitution, dans la sorcellerie, n’était pas, comme l’incubisme et le succubisme, une conséquence accidentelle de l’obsession diabolique; c’était plutôt le résultat ordinaire de la possession: c’était l’état normal des hommes et des femmes voués volontairement au démon; c’était, en quelque sorte, le sceau du pacte abominable qui les liait avec la puissance infernale, avec celui qu’on nommait l’Auteur du péché. Il est donc certain que la sorcellerie avait deux caractères principaux, dont l’un pouvait être l’effet, et l’autre, la cause: ici, elle donnait satisfaction aux plus infâmes caprices de la perversité humaine; là, elle employait l’intervention des mauvais esprits à des œuvres surnaturelles et maudites. Aussi le principe de la sorcellerie, à toutes les époques, consistait-il dans un accord mutuel entre l’homme et le diable: le premier se soumettant, corps et âme, à la domination du second, et celui-ci, en échange de cette servitude volontaire, partageant, en quelque sorte, avec son esclave le pouvoir occulte que l’Être suprême avait laissé à Satan en le précipitant des cieux dans l’abîme. Il y avait donc, dans le mystère de la sorcellerie, une honteuse Prostitution de l’homme, qui se vendait et s’abandonnait au diable.

On comprend ce qu’avait pu être dans l’origine la sorcellerie, qui servait évidemment de prétexte à d’étranges désordres de honteuse promiscuité. Aussi les anciens avaient-ils un profond mépris pour les sorciers, dont les assemblées secrètes n’étaient sans doute que des conciliabules de débauche exécrable. Les législateurs et les philosophes de l’antiquité furent tous d’accord pour flétrir et punir les magiciens et leurs hideuses compagnes. Cependant, on ne peut savoir que par conjecture ce qui se passait dans leurs réunions nocturnes; car on n’en trouve chez les poëtes grecs et romains, que des peintures très-adoucies. Il y a seulement, dans Pétrone et dans Apulée, deux ou trois passages qui laissent soupçonner ce qu’ils ne disent pas; les récits qu’on faisait de ces spinthries magiques et de ces danses voluptueuses trouvaient alors des incrédules qui n’y entendaient pas malice. Horace dit positivement, en plusieurs endroits de ses odes et de ses épîtres, que les vieilles sorcières commettaient d’énormes indécences, à la clarté de la lune, et que, la nuit, dans les champs et dans les bois, les jeunes garçons allaient se mêler aux chœurs des nymphes et des satyres (nympharumque leves cum satyris chori, I, 1). Ce n’était pas toutefois le sabbat du moyen âge avec ses monstrueuses horreurs, qui semblent être sorties de l’invention du démon et qui étaient bien faites pour accréditer sa puissance.

Le véritable sabbat avait déjà lieu pourtant chez les peuples du Nord, que la sorcellerie poussait à tous les égarements de l’imagination la plus dépravée. Ces peuples étaient encore trop voisins de l’état primitif de simple nature, pour ne pas se sentir portés aux excès par leurs passions brutales; la superstition, qui sollicitait leur grossière sensualité, les trouvait très-dociles à ses entraînements. Les empereurs romains, pour maintenir leur autorité sur les pays conquis, essayèrent d’y détruire la magie avec ses adeptes et ses pratiques indomptables. La Gaule surtout était infestée de sorciers; et Tibère ne parvint à en purger cette province romaine, qu’en déclarant une guerre implacable aux druides et à leur religion. Il n’est peut-être pas indifférent de remarquer ici que les démons incubes, dont parle saint Augustin et qu’il nomme Dusii (quos Galli Dusios nuncupant) ont été confondus avec les druides, par d’anciens auteurs; et Bodin, en citant ce même passage reproduit dans les Étymologies d’Isidore de Séville, ajoute cette observation: «Tous ont failly au mot Dusios, car il faut lire Drusios, comme qui diroit diables forestiers, que les Latins, en mesme sens, ont appelle Sylvanos. Il est vraysemblable, ce que dit saint Augustin, que nos pères anciennement appelèrent ces démons et diables-là Drusios, pour la différence des druides, qui demeuroient aussi ès bois.» L’analogie du nom viendrait plutôt de la similitude que de la différence des drusiens et des druides. Le christianisme ne fit qu’ajouter aux rigueurs de la persécution contre les complices de la démonomanie. Ce fut sous le règne de l’empereur Valens (364–378) qu’on commença probablement à brûler les sorciers; mais la sorcellerie et le druidisme avaient des racines si profondes dans les mœurs des Gaulois, qu’on ne parvint pas à les en extirper par le fer et par le feu, après plusieurs siècles de sanglants efforts. Il est clair que druidisme et sorcellerie comprenaient dès lors, dans leurs habitudes ou du moins dans leurs cérémonies, une foule de scandaleux détails de Prostitution hospitalière et religieuse.

Cependant il n’est pas question, dans les auteurs chrétiens, des assemblées nocturnes de la sorcellerie, avant le sixième ou le septième siècle. Tous les codes des peuples barbares, la loi Ripuaire, la loi Salique, la loi des Burgundes et celle des Allemands, renferment seulement une pénalité terrible contre les sorciers et les sorcières, ou stryges, sans les accuser néanmoins de prostitution diabolique. Le plus ancien monument qui fasse mention du sabbat, ou d’une aggrégation ténébreuse de femmes rassemblées dans un but mystérieux et par des incantations magiques, c’est un capitulaire, dont la date n’a pas été fixée d’une manière authentique, et qui n’est peut-être pas antérieur à Charlemagne. (Voy. le recueil de Baluze, Capitularia regum, fragment., c. 13.) Ce capitulaire ne fournit pas même des renseignements très-explicites sur les courses aériennes que les sorcières croyaient faire, en compagnie de Diane et d’Hérodiade, montées sur des bêtes fantastiques qui les menaient probablement à un rendez-vous général. Voici le curieux passage, qui paraît appartenir aux canons d’un concile, et qui a été souvent tronqué et corrompu: «Illud etiam non est omittendum quod quædam sceleratæ mulieres, retrò post Satanam conversæ, dæmonum illusionibus et phantasmatibus seductæ, credunt et profitentur se nocturnis horis, cum Diana, dea paganorum, vel cum Herodiade et innumerâ multitudine mulierum, equitare super quasdam bestias, et multarum terrarum spacia intempestæ noctis silentio pertransire, ejusque jussionibus velut dominæ obedire, et certis noctibus ad ejus servitium evocari.» On reconnaît bien là le départ des sorcières pour le sabbat, mais on n’assiste pas à leur arrivée et on ne sait pas ce qu’elles venaient y faire. Il est permis de supposer que ces vilaines bêtes qu’elles chevauchaient dans l’air n’étaient autres que les démons, que nous verrons plus tard servir de monture aux sorcières.