On ne peut douter que ce ne fût là le sabbat, c’est-à-dire une assemblée illicite, dans laquelle on rendait un culte au démon, et ce culte devait être dès lors accompagné des indécences, des énormités et des infamies qui furent les pratiques ordinaires de la sorcellerie; mais, si la chose existait, le mot n’existait pas encore, car nous pensons que le nom de sabbat n’est pas antérieur au douzième siècle. Ce qui n’a pas empêché les savants de dériver ce mot du nom de Bacchus, parce que les Bacchanales avaient quelque rapport avec les orgies nocturnes, célébrées en l’honneur du démon par des danses, des festins et des débauches: il est évident que cette docte étymologie, malgré l’assonance des mots sabbat et Bacchus, tombe devant une impossibilité de date. On doit donc s’en tenir à l’étymologie la plus naturelle: «Le peuple, qui a donné le nom de sabbat aux assemblées de sorciers, dit dom Calmet dans son Traité sur les apparitions des esprits, a voulu apparemment comparer par dérision ces assemblées à celles des Juifs et à ce qu’ils pratiquent dans leurs synagogues le jour du sabbat.» Tous les démonographes, qui auraient eu honte de passer pour des ignares, se sont attachés à retrouver dans les antiques fêtes de Bacchus l’origine du sabbat des démons. Ainsi, selon Leloyer, dans son livre Des Spectres (liv. IV, ch. 3), les initiés chantaient Saboé aux Bacchanales, et les sorcières, au sabbat, criaient à tue-tête: Har sabat! sabat! Mais il est plus probable que les chrétiens, qui n’avaient pas moins d’horreur pour les Juifs que pour les sorciers, ont affecté de les confondre les uns et les autres dans la même réprobation en leur attribuant le même culte, les mêmes mœurs, les mêmes profanations.

La plus ancienne description du sabbat diabolique se trouve dans une lettre du pape Grégoire IX, adressée collectivement à l’archevêque de Mayence, à l’évêque d’Hildesheim et au docteur Conrad, en 1234, pour leur dénoncer les initiations des hérétiques stadingiens: «Quand ils reçoivent un novice, dit Grégoire IX, et quand ce novice entre pour la première fois dans leurs assemblées, il voit un crapaud d’une grandeur énorme, de la grandeur d’une oie ou plus. Les uns le baisent à la bouche; les autres, par derrière. Puis, ce novice rencontre un homme pâle, ayant les yeux très-noirs, et si maigre, qu’il n’a que la peau et les os: il le baise, et le sent froid comme une glace. Après ce baiser, il oublie facilement la foi catholique. Ensuite, ils font ensemble un festin, après lequel un chat noir descend derrière une statue qui se dresse ordinairement dans le lieu de l’assemblée. Le novice baise le premier ce chat par derrière; puis, celui qui préside à l’assemblée et les autres qui en sont dignes. Les imparfaits reçoivent seulement le baiser du maître, ils promettent obéissance; après quoi ils ôtent les lumières, et commettent entre eux toutes sortes d’impuretés.» (Voy. l’Hist. ecclés. de Fleury, t. XVII, p. 53.) Voilà bien le sabbat que le seizième siècle nous a décrit souvent et avec de si minutieux détails; mais cette assemblée d’hérétiques stadingiens, quoique semblable à celles des sorciers, nous montre la Prostitution dans l’hérésie, plutôt encore que dans la sorcellerie.

Le sabbat proprement dit, qu’il remonte ou non à la plus haute antiquité, n’a été bien connu qu’au quinzième siècle, lorsque l’Inquisition s’en est occupée sérieusement dans une multitude de procès où les pauvres sorciers énuméraient avec une sorte d’orgueil les merveilles monstrueuses dont ils avaient été les témoins, les acteurs et les complices. C’est d’après les interrogatoires subis par ces fous pervers, que noue pouvons avec certitude dévoiler les principales œuvres de Prostitution qui avaient pour théâtre le sabbat des sorciers. La plupart des historiens qui ont recueilli ces archives lamentables de la superstition humaine, étaient doués d’une foi robuste, inébranlable, et mettaient volontiers sur le compte du diable tous les crimes que lui imputaient ses crédules sujets. Après avoir rassemblé un petit nombre de ces témoignages attristants, nous demeurerons convaincus que, si l’imagination avait une invincible influence sur les sensations des démonomanes, la fraude et la ruse abusaient souvent de leur faiblesse morale au profit de la lubricité des uns et au préjudice de la pudeur des autres.

Les sorcières qui voulaient aller au sabbat commençaient à s’y préparer par des invocations, se mettaient toutes nues, se graissaient le corps avec certain onguent, et, à l’heure dite, au signal convenu, un ramon ou balai entre les jambes, elles s’élevaient dans les airs à une hauteur considérable, après s’être échappées de leur domicile par la cheminée. Ordinairement, elles rencontraient, à l’orifice du tuyau de la cheminée, de petits diables qui n’avaient pas d’autre métier que de les transporter à travers l’espace. Tantôt elles étaient assises à califourchon sur les épaules de ces diablotins, tantôt elles étaient suspendues à leur queue ou accrochées à leurs cornes. Elles arrivaient, nues, au sabbat, toutes reluisantes de cette graisse magique, qui les rendait invisibles et impalpables, excepté pour les démons et les sorciers. La recette au moyen de laquelle on composait l’onguent destiné aux familiers du sabbat, se trouve encore formulée dans les livres de magie; mais elle a perdu sans doute toute sa vertu, car on ne l’emploie plus guère. Autrefois, elle n’était pas inutile pour décupler les forces que chacun avait à dépenser dans ces orgies infernales.

Sorciers et sorcières, une fois oints de leur graisse magique, arrivaient donc nus au sabbat et en revenaient nus. Cette nudité complète témoigne assez que le sabbat était un rendez-vous de Prostitution abominable. Bodin raconte plusieurs histoires, dont il faut lui laisser la responsabilité, pour nous apprendre comment femmes et hommes s’en allaient à ces assemblées nocturnes. Un pauvre homme, qui demeurait près de Loches en Touraine, s’aperçut que sa femme s’absentait la nuit, sous prétexte de faire la lessive chez une voisine; il la soupçonna de se débaucher, et il la menaça de la tuer si elle ne lui déclarait pas la vérité. La femme avoua qu’elle se rendait au sabbat, et elle offrit d’y mener son mari avec elle. «Ils se graissèrent tous deux,» et le diable les transporta, dans l’espace, de Loches aux landes de Bordeaux. Le mari et la femme se virent là en si belle compagnie de sorciers et de démons, que l’homme eut peur, se signa et invoqua le nom de Dieu. Aussitôt tout disparut, même la femme de cet apprenti sorcier, qui «se trouva tout nud, errant par les champs, jusqu’au matin.»

Voici une autre anecdote à peu près semblable: Une damoiselle était couchée à Lyon avec son amant; celui-ci ne dormait pas. La fille se lève sans bruit, allume une chandelle, prend une boîte d’onguent, et s’en frotte tout le corps; après quoi, elle est «transportée.» Le galant se lève ensuite, se sert de la même graisse comme il a vu sa ribaude s’en servir, et prononce les paroles magiques qu’il a retenues. Il arrive au sabbat sur les pas de cette fille; mais sa frayeur est si grande, à la vue des diables et de leurs hideuses postures, qu’il recommande son âme à Dieu. «Toute la compagnie disparut, dit Bodin, et luy se trouva seul, tout nud, qui s’en retourna à Lyon, où il accusa la sorcière, qui confessa et fut condamnée à estre brûlée.»

Cependant l’emploi d’un onguent sur le corps nu de celui qui voulait être transporté au sabbat, n’était pas toujours indispensable, surtout pour les sorcières de profession, lesquelles n’avaient qu’à mettre entre leurs jambes un balai ou un bâton pour voler comme une flèche à travers les airs jusqu’au lieu de la réunion diabolique. Bodin assure que ce bâton ou balai suffisait aux sorcières de France, qui le chevauchaient très-habilement, «sans graisse et sans onction,» tandis que les sorcières d’Italie se graissaient de pied en cap avant de monter sur un bouc qui les menait au sabbat. Cette différence des moyens de transport aérien usités par les sorcières, explique la différence de leur costume dans les anciennes gravures qui représentent les mystères du sabbat: les unes sont nues, ce sont celles qui ont été ointes; les autres sont vêtues, ce sont celles qui, comme le dit De Lancre, «vont au sabbat sans estre oinctes ni graissées de chose quelconque, et ne sont tenues de passer par les tuyaux des cheminées.» On remarque la même distinction parmi les sorciers, dont les plus jeunes n’ont aucun vêtement, tandis que les vieux portent de longues robes à capuchon.

Les démonologues ne sont pas d’accord sur ce qui se passait au sabbat: d’où l’on peut conclure qu’il s’y passait beaucoup de choses la plupart ridicules, quelques-unes infâmes. Après avoir lu et comparé toutes les descriptions qui nous restent du sabbat, on reconnaît que cette horrible promiscuité des sexes et des âges ne devait avoir qu’un seul objet, la débauche, et que cette débauche se traduisait de quatre manières: par l’adoration du bouc, par des festins sacriléges, par des danses obscènes, par le commerce impudique avec les démons. Ces quatre principales fonctions du sabbat, à toutes les époques et en tous les pays, sont dûment établies et constatées dans les interrogatoires et les enquêtes des procès de sorcellerie.

On ne saurait trop dire en quoi consistait l’adoration du bouc, et l’on est autorisé à croire que les pratiques, toujours détestables, de cette adoration, variaient suivant les lieux et les temps; elle se composait ordinairement d’une sorte d’hommage, suivi d’investiture diabolique et accompagné de redevance, le tout imité des usages de la féodalité. Le nouveau feudataire du diable l’acceptait pour seigneur et maître, lui prêtait le serment de vasselage, lui offrait une redevance ou un sacrifice, et recevait en échange les stigmates ou les marques de l’enfer. C’était là le fond de la cérémonie, qui se pratiquait de bien des façons, avec une prodigieuse recherche de libertinages effroyables...

Le diable, qui présidait partout au sabbat ou qui s’y faisait représenter par un de ses lieutenants, affectait ordinairement de prendre la figure d’un bouc gigantesque blanc ou noir, cet animal impur qui fut toujours le symbole de la lubricité. Ce bouc avait pourtant plus d’une particularité caractéristique. Selon les uns, il portait deux cornes au front et deux à l’occiput, ou seulement trois cornes sur la tête, avec une espèce de lumière dans la corne du milieu; selon les autres, il avait au-dessus de la queue «un visage d’homme noir.» (Voy. le Traité de l’inconstance des démons, par De Lancre, p. 73 et 128.) Le diable prenait aussi la forme de quelques autres animaux non moins lubriques que le bouc. «J’ay veu quelque procédure, estant à la Tournelle, raconte le bonhomme De Lancre, qui peignoit le diable au sabbat comme un grand levrier noir, parfois comme un grand bœuf d’airain couché à terre, comme un bœuf naturel qui se repose.» Quelquefois, Satan ou Belzebut venait recevoir l’adoration de ses sujets ou sujettes, sous la forme d’un oiseau noir, de la grandeur d’une oie.