Mais, dans bien des circonstances, le diable s’attribuait la forme humaine, en y ajoutant certains attributs de sa puissance infernale: tantôt il était rouge et tantôt noir; tantôt il avait un visage au bas des reins, tantôt il se contentait d’un double visage devant et derrière la tête, comme le dieu païen Janus. En certains cas il adoptait une configuration très-étrange, dont un passage du traité de Prierias, que nous citons plus loin, sans oser le traduire, nous donnera la raison. «D’autres disent, rapporte De Lancre, qu’au sabbat le diable est comme un grand tronc d’arbre, obscur, sans bras et sans pieds, assis dans une chaire, ayant quelque forme de visage d’homme grand et affreux.» Enfin, après avoir recueilli religieusement toutes les opinions relatives à la personne du diable, De Lancre trace lui-même ce portrait d’après le vif. «Le diable, au sabbat, est assis dans une chaire noire, avec une couronne de cornes noires, deux cornes au cou, une autre au front avec laquelle il esclaire l’assemblée, des cheveux hérissez, le visage pasle et trouble, les yeux ronds, grands, fort ouverts, enflammez et hideux, une barbe de chèvre, la forme du col et tout le reste du corps mal taillez, le corps en forme d’homme et de bouc, les mains et les pieds comme une créature humaine, sauf que les doigts sont tous esgaux et aiguz, s’appointans par les boutz, armez d’ongles, et ses mains courbées en forme d’oye, la queue longue comme celle d’un asne, avec laquelle il couvre ses parties honteuses. Il a la voix effroyable et sans ton, tient une grande gravité et superbe, avec une contenance d’une personne mélancholique et ennuyée.»

Tel était le terrible maître à qui les sorcières et sorciers prêtaient serment de foi et hommage dans les assemblées du sabbat. «Il se trouve nombre infiny de telles gens qui adorent le bouc et le baisent aux parties de derrière.» Ce fut le fameux sorcier Trois-Échelles qui le déclara en ces propres termes au roi Charles IX. (Voy. la Démonomanie, liv. II, chap. IV.) De Lancre parle, en plusieurs endroits, de ce baiser déshonnête, qui s’adressait souvent aux parties honteuses du diable: «Le cul du grand maître, dit-il (p. 76), avoit un visage derrière, et c’est le visage de derrière qu’on baisoit, et non le cul.» Mais, selon les aveux d’une fille nommée Jeanne Hortilapits, demeurant à Sare, laquelle n’avait pas quatorze ans lorsqu’elle fut livrée à la Prostitution du sabbat, «les grands baisent le diable au derrière, et luy, au contraire, baise le derrière aux petits enfants.» Le diable urinait ensuite dans un trou, et les vieilles sorcières venaient tremper des plumes de coq dans le liquide infect et brûlant, dont elles aspergeaient l’assistance. C’était là, on le voit, une exécrable parodie des cérémonies de la messe. «Parfois, au sabbat, raconte encore De Lancre, on adore le diable, le dos tourné contre luy; parfois, les pieds contre-mont, ayant allumé quelque chandelle de poix fort noire à la corne du milieu, et on lui baise le derrière ou le devant.» Dans le procès de plusieurs sorcières qui furent jugées et condamnées au feu, à Verdun, en 1445, ces malheureuses avouèrent qu’elles étaient «servantes de tous les ennemys d’enfer,» et qu’elles avoient fait très-énormes péchez. Elles avaient toutes un nom de diablerie: «l’une faisoit hommage à son maistre de baisier son dos; l’autre, de baisier son par-derrière; une autre, de baisier en la bouche.» (Voy. l’Histoire des sciences dans le pays Messin, par Émile Bégin.)

Outre le baiser, il y avait l’offrande; et les écrivains ex professo ne disent pas exactement en quoi elle consistait. Était-ce simplement une petite pièce de monnaie, en potin, offrant une image fantastique, comme on en a trouvé dans des fouilles en Alsace? Était-ce un emblème mystérieux, comme un œuf de serpent, une branche de buis ou de verveine, une dent de loup, ou tel autre objet accrédité dans les œuvres de magie noire? Nous ne sommes pas loin de regarder cette offrande comme une initiation impudique, par laquelle le néophyte se donnait corporellement à Satan, et s’inféodait à lui par un acte charnel. Aussi prétendait-on que le diable «délivre un pou d’argent à ceux qui lui ont baisé le derrière.» (Voy. les Chroniques de Monstrelet, édit. de Paris, 1572, in-fol., t. III, fol. 84).

Puis, venaient les stigmates diaboliques. Le chef du sabbat, Satan ou Belzebut, marquait ses adorateurs comme on marque les moutons d’un troupeau. Cette marque était faite avec l’extrémité ardente du sceptre que le roi des ténèbres portait à la main, ou bien avec une de ses cornes. Les sorciers se trouvaient ainsi marqués entre les lèvres ou sur la paupière, sur l’épaule droite ou aux fesses; les femmes, sur la cuisse ou sous l’aisselle, ou à l’œil gauche, ou aux parties secrètes. Cette marque indélébile représentait soit un lièvre, soit une patte de crapaud, soit un chat, soit un chien. C’était à ces différents signes qu’on reconnaissait les prostitués du démon.

L’adoration terminée, avec une foule de pratiques aussi bizarres que révoltantes, on célébrait la fête, par des banquets, des chants et des danses, pour se préparer aux œuvres de la Prostitution. Au dire de quelques sorcières plus candides que les autres, ces repas, servis sur une nappe dorée, offraient à l’appétit des convives «toutes sortes de bons vivres avec pain, sel et vin.» Mais, selon la plupart des témoins oculaires, ce n’était que crapauds, chair de pendus, charognes déterrées dans les cimetières, corps d’enfants non baptisés, bêtes mortes, le tout sans sel et sans vin. On n’en bénissait pas moins la table; on faisait à l’entour une procession, avec chandelles allumées, et l’on chantait des chansons impudiques en l’honneur du démon, qui était le roi du festin. Il est donc probable que ces orgies mensales avaient pour objet d’échauffer les sens de rassemblée, et de la préparer aux actes monstrueux de Prostitution qui accompagnaient ou complétaient la ronde du sabbat.

Cette ronde s’exécutait de bien des manières, et chacun de ceux qui y avaient figuré la décrivait avec des particularités nouvelles. On ne peut douter néanmoins que le but principal de la danse, si toutefois c’était une danse, ne fût une odieuse surexcitation à la débauche: car cette danse donnait lieu aux postures les plus indécentes, aux pantomimes les plus infâmes; la plupart des danseurs et danseuses étaient tout à fait nus; quelques-uns, en chemise, avec un gros chat attaché au derrière; presque tous, ayant des crapauds cornus sur l’épaule. On criait en dansant: Har, har, diable, diable, saute ici, saute là, joue ici, joue là; et tous les spectateurs, les vieux nécromans, les sorcières centenaires, les démons vénérables, répétaient en chœur: Sabbat, sabbat! Il y avait des coryphées des deux sexes, qui faisaient de prodigieuses culbutes et des tours de force incroyables, pour animer la lubricité des assistants, et pour donner satisfaction à la malice impure de Satan.

La ronde continuait ainsi jusqu’aux premières lueurs du matin, jusqu’au chant du coq; et tant qu’elle durait, au bruit des voix et des instruments infernaux chaque couple se livrait tour à tour, avec une ardeur frénétique, à la plus épouvantable Prostitution. C’est alors que se commettait le quinzième crime capital, dont les sorciers pouvaient se rendre coupables vis-à-vis de la loi divine et humaine: la copulation charnelle avec le diable. (Voy. la Démonomanie, liv. IV, chap. 5.) Les jurisconsultes de la démonomanie ont cherché à caractériser la nature de ce crime, d’après les témoignages des patients qui l’avaient commis. Voici ce que Nicolas Remy (Remigius) avait cru pouvoir constater, au sujet des caresses immondes que les habitués du sabbat déclaraient avoir reçues des démons: «Hic igitur, sive vir incubet, sive succubet fæmina, liberum in utroque naturæ debet esse officium, nihilque omnino intercedere quod id vel minimum moretur atque impediat, si pudor, metus, horror, sensusque aliquis acrior ingruit; illicet ad irritum redeunt omnia e lumbis, effæaque prorsus sit natura.» (Demonolatriæ libri tres, Lugd., 1595, p. in-fol., p. 55.) Il résulte de là que les sorciers n’étaient pas moins exposés que les sorcières à la souillure diabolique. Cependant, plus d’un théologien, plus d’un criminaliste a voulu prendre la défense des démons, et prouver qu’ils avaient en horreur le péché contre nature; mais on ne paraît pas avoir réussi à réhabiliter à cet égard l’Esprit du mal; car Sylvestre Prierias, qui écrivait son fameux traité De strigimagarum dæmonumque mirandis, sous les yeux de l’Inquisition romaine, a soutenu doctoralement que la sodomie était une des prérogatives du diable: «Universaliter strigimagæ, quæ in ejusmodi spurcitiis versantur, aliquid turpissimum (quod tamen scribam) astruunt, videlicet dæmonem incubum uti membre genitali bifurcato, ut simul in utroque vase abutatur.» (Édit. de Rome, 1575, p. 150.) Bayle, pour exprimer ces énormités qui s’étaient produites dans l’imagination effrénée des démonomanes, avait forgé un mot que les théologiens et les criminalistes ne paraissent pas avoir adopté: il appelle péché sur-contre-nature l’emploi alternatif ou simultané que le diable hermaphrodite faisait ordinairement de l’un et de l’autre sexe, au sabbat.

L’inquisiteur lorrain Nicolas Remy s’était attaché curieusement à reconnaître les caractères de la copulation charnelle avec les démons; il avait interrogé avec soin les malheureuses victimes de l’impureté diabolique, et il finit par conclure que rien n’était plus douloureux que de subir les caresses de l’Esprit immonde: At hoc qui nobis istos concubitus, succubitusque dæmonum memorant, uno ore loquentur omnes, nihil iis frigidius, ingratiusque quicquam fingi aut dici posse. Tous étaient d’accord sur l’impression d’horreur glaciale, qu’ils avaient ressentie dans les bras du démon: frigido, injucundo, atque effœto coitu. Un grand nombre de sorcières en restaient infirmes ou malades pour le reste de leurs jours. Nicolas Remy, qui n’imposait aucun frein de décence à ses questions, avait obtenu d’incroyables aveux, de la part des ribaudes du diable; ces pauvres folles, que le sabbat vouait de bonne heure à une mystérieuse Prostitution, ne rougissaient plus de dévoiler tous les détails de l’affreux commerce qu’elles avaient eu avec les démons. On peut faire, en quelque sorte, la physiologie érotique de Satan, d’après les déclarations formelles que Nicolas Remy tenait de la bouche même des sorcières émérites de son temps, notamment d’Alice, de Claudine, de Nicole et de Didace, qui avaient fréquenté les assemblées nocturnes dans les montagnes des Vosges.

Le latin seul nous autorise à citer ce singulier passage, dans lequel le démonologue passe en revue avec une naïveté licencieuse les reproches amers que la plupart des sorcières adressaient à leurs incubes: «Alexia Drigæa recensuit dæmoni suo penem, cum surrigebat tantum semper extitisse, quanti essent subices focarii, quos tum forte præsentes digito demonstrabat; scroto, ac coleis nullis inde pendentibus. Claudia Fellæa expertam esse se sæpius instar fusi in tantam vastitatem turgentis, ut sine magno dolore contineri à quantumvis rapace muliere non posset. Cui astipulatur et illud Nicolææ Moreliæ, conquerentis sibi, quoties à tam misero concubitu discedebat, decumbendum perinde fuisse, ac si diutina aliqua, ac vehementi exagitatione fuisset debilitata. Retulit et Didatia Miremontana, se, licet virum multos jam annos passa esset, tamen tam vasto, turgidoque dæmonis sui inguine extensam semper fuisse, ut substrata lintea largo cruore perfunderet. Et communis fere est omnium querela, perinvitas se à dæmone suo comprimi, non prodesse tamen quod obluctantur.» On croirait que Nicolas Remy se proposait de démontrer que les sorcières, dans les actes de la Prostitution diabolique, étaient moins criminelles que malheureuses; car elles ne cédaient jamais qu’à la contrainte et à l’obsession; elles ne cherchaient pas même dans le péché les délices qui en font l’attrait; elles servaient passivement, malgré elles et en gémissant, aux exécrables plaisirs du démon, sans pouvoir se soustraire à cette servitude avilissante et maudite. On n’en brûlait pas moins sans pitié toutes les sorcières convaincues d’avoir chevauché avec le diable.

Il était donc avéré que le sabbat, sous prétexte de sorcellerie et de magie, ouvrait un sombre et vague champ à la Prostitution la plus coupable; ainsi, ce n’étaient pas seulement les démons qui en faisaient les frais et qui en avaient l’odieux profit: on doit supposer même que bien souvent le diable n’y figurait qu’en peinture; mais il en était toujours l’âme et la pensée. Le sabbat, en général, dégagé de son appareil infernal et fantastique, se réduisait à un congrès de débauche, dans lequel l’inceste, la sodomie et la bestialité se donnaient pleine carrière. De Lancre, sans vouloir atténuer les torts qu’il attribue à l’inconstance des démons, est bien obligé lui-même d’avouer que le diable avait moins de part qu’on ne disait aux abominations du sabbat. «La femme, dit-il (p. 137), se joue en présence de son mary, sans soupçon ni jalousie; voire il en est souvent le proxénète; le père dépucelle sa fille, sans vergogne; la mère arrache le pucelage de son fils, sans crainte; le frère, de sa sœur, etc.» On comprend que tout sorcier était, aux yeux de la loi, réputé incestueux, par cela seul qu’il avait assisté au sabbat, n’eût-il ni père ni mère, ni frère ni sœur. Le neuvième crime commun aux sorciers, selon les canons de l’Église, fut toujours l’inceste, «qui est le crime, dit Bodin, duquel les sorciers sont blasphemez et convaincus de toute ancienneté, car Satan leur fait entendre qu’il n’y eust oncques parfait sorcier et enchanteur, qui ne fust engendré du père et de la fille, ou de la mère et du fils.»