Quoique des personnages éminents et du plus honorable caractère aient été, on ne sait comment, victimes reconnues de cette maladie impudique, il est difficile de nier que la Prostitution fût le principal intermédiaire de la contagion, et que les mauvais lieux servissent de foyer permanent à ses plus redoutables fléaux. La Prostitution n’était nulle part réglementée sous le rapport sanitaire, et il faut descendre jusqu’en 1684, pour trouver une ordonnance qui semble avoir en vue la salubrité des établissements de débauche. On peut donc apprécier les fâcheux effets que cette insouciance de l’autorité ne manqua pas d’exercer sur la santé publique; car, en abandonnant aux hasards de leur incontinence les malheureux libertins, qui s’en allaient, pour ainsi dire, à la source du mal, on exposait à d’inévitables dangers les femmes légitimes de ces imprudents et leurs pauvres enfants, auxquels ils léguaient un virus héréditaire et incurable. Dans les commencements de l’épidémie, comme nous l’avons vu, on enfermait les malades dans des espèces de ladreries, et on les expulsait des villes, où leur présence seule passait pour contagieuse. Cette expulsion générale des paovres vérolés contribua nécessairement à répandre l’infection dans les campagnes.
Mais, quand l’expérience eut démontré que le mal vénérien ne pouvait se gagner que par le commerce charnel ou par quelque contact intime et immédiat, on ne vit plus d’inconvénients à laisser séjourner dans les villes et parmi les personnes saines ces tristes et honteuses infirmités, dont l’aspect était fait pour effrayer le libertinage. Il n’y a pas de date certaine qu’on puisse attacher à ce changement d’opinion et de police, vis-à-vis du mal de Naples et des infortunés qui en étaient atteints. Dans les registres du parlement de Paris, on lit, à la date du 22 août 1505, un arrêt, qui autorise à prendre sur le fonds des amendes la somme nécessaire à la location d’une maison «pour y loger les verolez.» Cet arrêt, le dernier qui fasse mention de ces hospices temporaires, nous apprend que l’asile ouvert aux malades dans le faubourg Saint-Germain n’était déjà plus suffisant. On peut supposer que, peu d’années après, sous la garantie de la médecine, qui avait mieux étudié le principe des maux vénériens, on admit, indifféremment avec les autres malades, à Hôtel-Dieu, ceux qui avaient contracté à Paris, soit la grosse vérole, soit quelque teigne ou rogne syphilitique. On passa ainsi d’une extrémité à l’autre, et l’on tomba d’un excès dans un pire. A l’Hôtel-Dieu, les malades étaient couchés au nombre de quatre et même six dans le même lit: la syphilis en gâta un grand nombre, qui étaient entrés à l’hôpital fiévreux ou catarrheux, et qui en sortaient perclus et courbassés par le virus ou par le mercure. Cette catégorie de malades se multipliait donc, quoique le mal diminuât de gravité. L’Hôtel-Dieu de Paris ne fut bientôt plus assez vaste pour les contenir: il fallut songer à créer des hôpitaux spécialement destinés au traitement vénérien. Le premier hôpital fut établi en 1536, par arrêt du parlement, sur le rapport des commissaires chargés de la police des pauvres. Deux salles du grand hôpital de la Trinité reçurent cette destination: la grande salle haute, «où l’on a accoustumé de jouer farces et jeux,» fut appliquée «à l’hébergement des infectz et verollez; la basse salle, à l’hébergement et retrait de ceux qui sont malades de teignes, du mal que l’on dict saint Main, saint Fiacre, et autres maladies contagieuses.»
Quelques mois après l’ouverture de cet hospice, la place manquait pour y recueillir tous les malades qui se présentaient. Le parlement, par arrêt du 3 mars 1537, ordonna aux marguilliers de l’église de Saint-Eustache, de consacrer l’hôpital de la paroisse, au logement des «pauvres malades verollez et des maladies que l’on dict de saint Main, saint Fiacre et autres de cette qualité contagieuses.» Mais il n’y avait pas encore à Paris, malgré ces fondations, un hôpital exclusivement réservé à la maladie vénérienne, tandis que la ville de Toulouse en possédait un, depuis l’année 1528, appelé dans le langage du pays l’houspital das Rognousés de la rongno de Naples. (Voy. les Mém. de l’hist. du Languedoc, par Guill. de Catel, p. 237.) A mesure qu’on ouvrait de nouveaux refuges aux pauvres malades de vérole, on constatait de la sorte les ravages du mal dans les classes inférieures, et surtout parmi les vagabonds: l’humanité conseilla d’aviser au soulagement de cette multitude souffrante, en délivrant de la vue et du contact de ces malades les gens sains et les honnêtes gens. On fit partout des hôpitaux, et on y accumula comme dans des prisons tous les pauvres qu’on jugeait affligés de maladies contagieuses. On commençait à se repentir d’avoir supprimé trop légèrement les mesures de police relatives aux lépreux et aux vérolés; on s’aperçut un peu tard que la différence n’était peut-être pas si grande entre ces deux sortes de malades, et l’on eut la pensée de reconstituer l’ancien régime des léproseries. Ce fut dans cette pensée qu’on organisa, pour les povres vérollez, à Paris, le grand hôpital de Saint-Nicolas, près de la Bièvre, sur la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Mais les ressources de cet hôpital n’avaient pas été calculées d’après l’accroissement journalier du nombre des malades, et ce nombre s’élevait à 660, en 1540; le linge et autres choses nécessaires, que les maîtres et gouverneurs de l’Hôtel-Dieu étaient tenus de leur fournir, vinrent à manquer tout à fait. Le parlement de Paris eut pitié de ces malades, qui estoient en grosse nécessité; il cita devant lui les maîtres et gouverneurs de l’Hôtel-Dieu, et les somma de pourvoir aux besoins de l’hôpital de Saint-Nicolas. (Voy. les Preuves de l’Hist. de Paris, de Félibien et Lobineau, t. IV, p. 689 et 697.)
Cet hôpital prit le nom d’hôpital de Lourcines, et on y envoyait tous les vérollez qui se présentaient au Bureau des pauvres et à l’Hôtel-Dieu de Paris, où jusqu’alors ils étaient «couchez au mesme lit que ceux qui ne sont atteints de cette maladie.» Telle fut l’origine de l’hôpital des Vénériens, et un arrêt du parlement, en date du 25 septembre 1559, nous apprend que M. Pierre Galandius «naguere souloit tenir» ledit hôpital de Lourcines, où l’on nourrissait, logeait, pansait et médicamentait les gens verolés. (Preuves de l’Hist. de Paris, t. IV, p. 788.) En même temps qu’on cherchait à mettre en chartre privée tous les malades de cette espèce, on s’occupait de faire rentrer dans les maladreries ou léproseries les lépreux errants, qui n’avaient que trop contribué à corrompre la santé publique, en vivant librement au milieu de la population saine. François Ier, par une ordonnance du 19 décembre 1543, voulut remédier au grand désordre de ces léproseries, et il essaya d’y faire renfermer, comme autrefois, les lépreux qui mendiaient et cliquetaient par les villes et villages. Il était trop tard pour restituer au domaine de l’État les biens appartenant à la charité publique, mais envahis et accaparés depuis plus d’un siècle par des particuliers; d’ailleurs, à quoi bon des léproseries, quand il n’y avait plus de lépreux? En effet, même les porteurs de cliquettes et de barils, ce n’étaient que vénériens récents ou invétérés. Lèpre et vérole avaient fait cause commune: si bien qu’Henri IV, par un édit de 1606, attribua ce qui restait des léproseries «à l’entretenement des pauvres gentilshommes et soldats estropiez.» Mais on ne voit pas qu’Henri IV, malade des suites d’une gonorrhée virulente, qui le fit souffrir pendant plus de dix ans, ait considéré la grosse vérole comme l’héritière naturelle de la lèpre, et lui ait assigné quelques revenus pour soigner ses malades. A cette époque, tous les syphilitiques n’étaient pas dans les hôpitaux, et l’on peut dire que la Prostitution, qui peuplait les cours des Miracles, se chargeait aussi de les dépeupler, en y ravivant sans cesse l’ancien virus de la lèpre et le nouveau virus de la grosse vérole.
- A. Racine del. d’après de Waël.
- Drouart Imp.
- Ed. Rosotte Sc.
BOUGE FLAMAND (XVIIe Siècle)
[CHAPITRE XXII.]
Sommaire.—Les poëtes de la Prostitution, au treizième siècle.—Corruption obscène de la langue.—Christine de Pisan fait la guerre aux vilains mots.—Influence du Roman de la Rose sur les mœurs.—L’Art d’aimer de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung.—Les femmes putes.—Vengeance des dames.—Les antagonistes du Roman de la Rose.—Projet de réforme des filles publiques.—Le Champion des dames.—Les Puys d’amour de Picardie et de Hainaut.—Le jargon des galloises.—Guillaume Coquillart, official de Reims.—Les Droits nouveaux, code du libertinage.—Facio ut des.—Tromperie sur la qualité de la marchandise.—Stellionat amoureux.—Le Plaidoyer d’entre la Simple et la Rusée.—Ne rien prendre sans payer.—Portrait d’une vieille courtière.—Nomenclature des mignonnes de Reims, avec leurs sobriquets.—Olive de Gâte-Fatras.—Marion de Traîne-Poetras.—Mort de Coquillart.—Son épitaphe.—Digression sur ses coquilles.