Les trouvères du treizième siècle, comme nous l’avons dit, avaient été les poëtes de la Prostitution; leurs lais et leurs fabliaux, qui reflétaient la licence de leurs mœurs et l’obscénité de leur langage, eurent une funeste influence sur la langue écrite, comme sur les mœurs du peuple: les mœurs, loin de s’épurer, se pervertirent davantage, à l’exemple de celles que la joyeuseté française avait mises en honneur dans ces contes orduriers; la langue non-seulement resta surchargée d’une nombreuse famille de vilains mots et de locutions impudiques, mais encore elle apprit à exprimer de préférence les lieux communs de l’amour charnel, si l’on peut désigner ainsi ce fade et monotone débordement de poésie amoureuse qui fit les délices des quatorzième et seizième siècles. Les éditeurs de Rutebeuf, M. Achille Jubinal et son devancier Méon, n’ont pas osé publier, même en remplaçant les mots libres par des points, plusieurs pièces singulières, qui prouvent que ce trouvère effronté ne se préoccupait guère de respecter les oreilles de ses auditeurs. Nous renvoyons les curieux de ce genre de littérature, au célèbre manuscrit de la Bibliothèque impériale, coté 7218, Ancien Fonds du roi, dans lequel on trouvera, au folio 215, le Dit du c. et de la c., qui commence ainsi:

Une c..... et un v.. s’esmurent
A un marchié où aller durent...;

au folio 24, le Dit des c., dont voici le début, adressé à un seigneur peu délicat:

Signor, qui les bons c... savés,
Qui savés que li c... est tels...;

et, au folio 183, le Dit du c. et du c., dont les deux premiers vers annoncent une controverse licencieuse:

L’autre hier, me vint en avison
Que li c.. demandoit au c...

Les termes graveleux et les images indécentes, que les trouvères employaient si volontiers, n’avaient rien de déplacé peut-être dans des contes gaillards; mais, par la force de l’habitude, on les voyait figurer aussi dans les ouvrages les plus sérieux et même les plus moraux. Nous avons déjà cité divers passages d’une ancienne traduction de la Bible, pour montrer comment les écrivains et les poëtes profanes se sentaient toujours de la mauvaise compagnie qu’ils fréquentaient. Cette inconvenance dans les mots n’était pourtant pas sensible à tout le monde, et bien des femmes de bonnes vie et mœurs, bien des hommes graves et vénérables personnes, poussaient la candeur jusqu’à ne pas se scandaliser de ces locutions triviales ou déshonnêtes qui avaient fait irruption à la fois dans la langue parlée et dans la langue écrite. Il fallait une délicatesse, exceptionnelle à cette époque, pour rougir et s’offenser de cette grossièreté naïve, que l’usage avait rendue presque générale, en la faisant passer des livres dans le discours.

Voici de quelle manière la sage et preude dame Christine de Pisan se défendait de salir ses ouvrages de poésie et de morale, par cette honteuse prostitution de langage. Elle répond à très-notable et suffisante personne maître Gontier Col, secrétaire du roi Charles V: «Tu exposes que, sans raison, je blasme ce qui est dit au Roman de la Rose, au chapitre de Raison, là où elle nomme les secrès membres d’hommes par leurs noms, et relates ici ce que autrefois ai dit ailleurs: que voirement créa Dieu toutes choses bonnes, mais, par la pollucion du péché de nos premiers parens, devint homme chose immonde; et ai donné exemple de Lucifer, dont le nom est bel et la personne horrible; et, en concluant, ai dit que le nom ne fait pas la déshonnesteté de la chose, mais la chose fait le nom déshonneste; et, de ceci, tu dis que je semble le pélican, qui s’occit de son bec. Si fais ta conclusion et dis: Se la chose doncques fait le nom déshonneste, quel nom je puis bailler à la chose, qui ne soit déshonneste? A ce je répondrai, sans passer oultre, grossement, car je ne suis logicienne, et à vraye vérité dois: n’est jà besoing de telles discussions. Sans faillir, te confesse que je ne pourroye en nulle manière parler de déshonnesteté ne voulonté corrompue, ne afin que quelconque nom je lui baillasse, ou fust aux secrès membres ou aultre chose déshonneste, que le nom ne fut déshonneste, et toutesfois, si, pour certains cas de maladie ou aultre nécessité, il convenoit le faire, j’en parleroys en manière que on entendist ce que je voudroye dire et ne parleroys point déshonnestement.»

Christine de Pisan ne craint pas de se livrer à une dissertation très-ardue et très-épineuse sur les cas où il est permis de nommer par leur nom les choses déshonnêtes, et elle finit par établir en principe que la malhonnêteté du cœur seule a fait la malhonnêteté des expressions; mais, en traitant ce sujet difficile, elle ne s’aperçoit pas qu’elle tombe elle-même dans le défaut qu’elle reproche à Jean de Meung et aux poëtes de son école; car elle se sert de mots bas et indécents qui contrastent avec la pureté de son intention. Le Roman de la Rose, que Christine de Pisan attaque ainsi dans ses épîtres (Ms. de la Bibl. Imp., coté 7217, Ancien Fonds), pouvait être accusé à bon droit d’avoir exercé une fâcheuse influence sur la pudeur du langage et sur l’état des mœurs publiques. On peut dire, cependant, que le Roman de la Rose fut pendant plus de deux siècles l’évangile de la galanterie française.

L’auteur de la première partie de ce roman fameux, Guillaume de Lorris, qui mourut vers la fin du treizième siècle en laissant son poëme inachevé, avait voulu composer, sous la forme allégorique, une espèce d’Art d’aimer dans le goût de son temps; néanmoins, il ne s’aveuglait pas sur les dangers d’une passion, qui est parfois un mal terrible et incurable: