Rien n’y vaut herbe ne racine;
Seul fuir en est la médecine.

Il savait, peut-être par expérience, que l’amour, qu’il dépeint avec tant de séduction, était épidémique chez les poëtes de l’époque:

Maints y perdent, bien dire l’oz,
Sens, temps, chastel, corps, ame et loz.

Guillaume de Lorris eut soin de tempérer la contagion voluptueuse de son sujet, par des réflexions pleines de sagesse et par des sentiments de noble prud’homie; mais il manque son but, et la folle jeunesse, qui s’était enthousiasmée pour le Roman de la Rose,

Où l’art d’amour est tout enclose,

y chercha des exemples et des aliments de libertinage, plutôt que des préceptes de vertu et des enseignements de morale. Le poëte s’était arrêté, dans son travail érotique, après avoir fait quatre mille vers; un autre poëte se présenta pour compléter l’œuvre. Jean de Meung, dit Clopinel, parce qu’il était boiteux, continua le roman commencé par Guillaume de Lorris. Jean de Meung s’écarta sans doute du plan primitif. Il ne se piqua pas, non plus, de s’inspirer d’Ovide et des poëtes classiques de l’amour: sous prétexte de moralité et de satire, il se jeta dans un sale torrent d’injures contre les femmes, et, pour détourner ses lecteurs du dangereux écueil de la galanterie, il n’imagina rien de mieux que de leur montrer à nu, pour ainsi dire, toutes les amorces amoureuses des sirènes qui s’acharnent à la des âmes et des corps. Jean de Meung ne fut certainement pas un moine dominicain, ainsi qu’on l’avait supposé, parce qu’il fut enterré dans le cloître du couvent des Jacobins de la rue Saint-Jacques. C’était un docteur, un maître ès arts de l’Université de Paris; car son apologiste, le Prieur de Salon, nous le représente assis dans son jardin de la Tournelle et vêtu d’une chape fourrée d’hermine, «comme quelque homme d’honneur,» dit le bibliographe Antoine Duverdier. Il avait appris, dans les écoles, à nommer les choses par leur nom, et il ne se faisait pas scrupule, fort qu’il était de sa bonne intention, d’user des termes les plus obscènes et de peindre l’amour sous les couleurs les plus lubriques, en dédaignant toute espèce de voile. Il se vantait pourtant, malgré cette intempérance de poésie, d’être un honnête seigneur,

Au cœur gentil, au cœur isnel (dispos).

Mais si le Roman de la Rose était la lecture favorite des jeunes libertins, les dames et les demoiselles, qui le lisaient aussi en cachette, ne pardonnaient pas à l’auteur de les avoir outragées, notamment dans une longue déclamation contre le sexe féminin, laquelle se termine par ces deux vers:

Saiges femmes, par saint Denis!
En est autant que de phénix.

Ces dames, celles de la cour particulièrement, résolurent de le châtier de leurs propres mains, car elles avaient sur le cœur ce jugement, un peu bien rigoureux, que le poëte avait osé porter sur leur sexe, en général: