Toutes estes, serez ou fustes,
De faict ou de volonté, putes.

La vengeance des dames a été racontée par André Thevet dans les Vrais Portraits et Vies des hommes illustres (Paris, Kerver, 1584, 2 tom. in-fol.); et la tradition du fait était encore tellement présente à la mémoire de tout le monde, qu’Antoine Duverdier, sieur de Vauprivas, qui publiait presque en même temps à Lyon sa Bibliothèque françoise, y a consigné la mésaventure de Jean Clopinel. Le récit de Duverdier est beaucoup moins connu que celui d’André Thevet; il est aussi mieux circonstancié, et c’est surtout à ce titre que nous le rapporterons textuellement, pour prouver que du temps de Philippe le Bel les dames de la cour n’avaient pas meilleure renommée que les femmes amoureuses de profession:

«Maître Jean de Meung, raconte le sieur de Vauprivas, étant venu à la cour pour quelque occasion, fut par les dames arrêté en une des chambres du logis du roi, étant environné de plusieurs seigneurs, lesquels, pour avoir leurs bonnes grâces, avoient promis le représenter et n’empêcher la punition qu’elles en voudroient faire; mais Jean de Meung, les voyant tenir des verges et presser les gentilhommes de le faire dépouiller, il les requit de lui vouloir octroyer un don, jurant qu’il ne demanderoit pas rémission de la punition qu’elles entendoient prendre de lui (qui ne l’avoit pas méritée), ains, au contraire, l’avancement. Ce qui lui fut accordé à grand’ peine et à l’instante prière des seigneurs. Alors maître Jean commença à dire: «Mesdames, puisqu’il faut que je reçoive châtiment, ce doit être de celles que j’ai offensées. Or, n’ai-je parlé que des méchantes, et non pas de vous, qui êtes ici toutes belles, sages et vertueuses; partant, celle d’entre vous qui se sentira la plus offensée, commence à me frapper comme la plus forte putain de toutes celles que j’ai blâmées?» Il ne s’en trouva pas une d’elles qui voulût avoir cet honneur de commencer, craignant d’emporter ce titre infâme, et maître Jean échappa, laissant aux dames une vergongne et donnant aux seigneurs là présents assez grande occasion de rire, car il s’en trouva aucuns d’eux à qui il sembloit que telle ou telle devoit commencer.»

Le Roman de la Rose, dans lequel abondent les détails érotiques et les mots obscènes, fut pour les Français des quatorzième et quinzième siècles ce que le poëme d’Ovide avait été pour les Romains. On le trouvait, écrit sur beau vélin, et orné de miniatures, dans toutes les librairies des hôtels et des châteaux; on le savait par cœur, on le citait à tout propos, et on y puisait, comme à une source de galanterie raffinée, tous les enseignements de l’art d’aimer. Mais ce roman célèbre, qui avait cependant un but moral, n’en fut pas moins mis à l’index par les preudes femmes et par les gens de bonne vie; il y eut une foule de poëtes et de prosateurs, qui, sans doute à l’inspiration des dames, réfutèrent les accusations partiales et malhonnêtes qu’il renfermait contre elles.

Les deux plus fameux antagonistes du Roman de la Rose furent Christine de Pisan et Martin Lefranc, qui, tout en rendant pleine justice au talent de l’auteur, lui reprochèrent également d’avoir été injuste à l’égard des femmes, et de s’être fourvoyé dans les sentiers perdus de la Prostitution. Voici le jugement que la vertueuse Christine portait sur ce livre, qu’elle eût voulu faire rentrer dans le néant: «Pour ce que nature est plus descendante au mal, je dis qu’il peut estre cause de mauvaise exortacion en très-abominables meurs, confortant vie dissolue, doctrine pleine de depcevance, voire de dampnation, diffameur publique, cause de souspicion et mécréantise, et honte de plusieurs personnes, et peut estre d’erreur, et très-déshonneste lecture en plusieurs points.»

Christine de Pisan vivait à une époque moins dépravée que celle où Jean de Meung représentait la femme comme vaissel, retrait et héberge de tous vices. Les mœurs, sous le règne de Charles le Sage, étaient plus décentes que sous les règnes précédents; néanmoins, la Prostitution civile menait toujours son train, au dire de cette bonne dame Christine qui, dans sa Cité des dames, voulait démontrer que son sexe l’emportait sur l’autre, en tous genres de mérites, et qui, dans son Livre des trois vertus, donnait des leçons de morale et de preuderie aux femmes de toutes conditions. Elle n’oubliait pas même la femme de mauvaise vie; elle proposait de la convertir au bien et de lui rendre l’estime du prochain avec sa propre estime: «Hélas! disait-elle, sans faille, toute femme ainsi donnée à honte et péché debveroit bien désirer estre remise en cestuy estat, laquelle chose seroit se disposer si elle vouloit, car, si elle a corps fort et puissant pour mal faire et souffrir maintes batures et assez de meschances, elle l’auroit bien pour gaigner sa vie: que ainsi elle fust disposée comme nous disons, car chascun la prendroit voluntiers, lui donneroit à gaigner, mais bien gardast qu’on ne veist en elle ordure ne mauvaistié en nul endroit, fileroit, garderoit des accouchées et des malades, demoureroit en une petite chambre, en bonne rue et entre bonnes gens, là vivroit simplement et sobrement, si que on la veist nulle fois ivre, ne malle, ne tenceresse, ne grande quaquetêresse, et gardast bien que de sa bouche n’issit quelconques paroles de puterie ne déshonnesteté, mais tousjours fort courtoise, humble, douce et de bon service à toutes bonnes gens, et bien se gardast que homme n’attraist, car elle perdroit tout. Et, par ceste voie, pourroit servir Dieu et gaigner sa vie: si luy feroit plus de bien ung denier que cent receuz en péché.»

Le projet de réforme, imaginé par Christine de Pisan pour détruire la Prostitution, n’eut pas d’autre résultat que de faire honneur à la moralité de son auteur. On ne vit pas les femmes folles renoncer à leur métier dégradant, attendu que la charité publique ne leur offrit pas de les mettre chacune dans une petite chambre en bonne rue, et de les employer à des travaux honnêtes. Elles restèrent donc ce qu’elles étaient, souvent ivres et méchantes, toujours querelleuses et babillardes, avec des paroles obscènes à la bouche, et vivant de leur péché. Christine n’eut pas plus de succès dans ses attaques contre Jean de Meung, et le Roman de la Rose, toujours lu et admiré, continua de servir de bréviaire aux amoureux et aux libertins. Martin Franc, l’auteur du Champion des dames, échoua également dans la guerre qu’il fit à la poésie érotique, en prenant le Roman de la Rose pour texte de ses déclamations morales, à la défense du sexe féminin.

Martin Franc était, dit-on, prévôt et chanoine de l’église de Leuse en Hainaut; il n’avait, à ce titre, rien à voir dans les mystères des femmes, mais comme il était d’un naturel galant et d’humeur accorte, il prit fait et cause pour ces dames contre les insolences de Jean de Meung. Son Champion des dames n’est qu’un long panégyrique de la vertu féminine, mais il emprunte trop souvent son vocabulaire à Jean de Meung lui-même, et il ne craint pas d’offenser les oreilles chastes auxquelles il s’adresse en toute pureté. Ce fait prouve ce que nous avons dit de la prostitution du langage littéraire et de l’immodestie des poëtes. Dès qu’on abordait le gai savoir, on était obligé de se servir de son style, qui s’était traîné dans les mauvais lieux. Le bon frère Guillaume-Alexis, moine de Lyre en Normandie, dans son Grand blason des fausses amours, composé au milieu du quinzième siècle, n’a pas été plus décent dans son langage, que l’auteur anonyme du livre de Matheolus, poëme français, composé au quatorzième siècle contre le mariage et les femmes par un évêque de Térouenne. Aussi, Martin Franc, qui croyait user, en tout bien et tout honneur, du jargon poétique au profit des dames, condamne sans appel les poëtes profanes et leurs académies, qu’ils appelaient Puys d’amour, parce que tous leurs vers semblaient sortir de là. Voici un échantillon de sa colère contre les Puys d’amour, qui avaient le privilége d’attirer la foule, surtout en Picardie et en Hainaut:

Pour Amours balladent et riment,
Leur hault engin tout y employent,
En celle estude leurs jours liment:
Là toute vertu y desployent,
Au service d’Amours s’employent,
Comme s’il fut omnipotent:
Mal font, quant ils ne se reploient
Contre luy qui est impotent.
Avez-vous point leu en vos livres
Comment les folz payens rimoient,
Autour de Bacchus, dieu des yvres,
Et de Vénus que tant amoient?
Devant eux leurs motetz semoient,
Leurs rondeaux et serventois:
Or, fait-on pis qu’ils ne souloient
En Picardie et en Artois.

C’est donc chez les poëtes des quinzième et seizième siècles, qu’il faut rechercher l’état des mœurs et les particularités de la vie dissolue, à ces mêmes époques; c’est aussi d’après le genre de vie de certains poëtes, qu’il faut juger ce que pouvaient être les habitudes débauchées de ces beaux diseurs, qui étaient la plupart, selon l’expression de Clément Marot, parlant de son valet Frippelippe, coureurs de bordeaux et beaux joueurs de quilles. Presque tous les poëtes pourraient fournir quelques traits à une enquête sur les mœurs publiques de ce temps-là; mais comme nous ne pouvons ici les passer tous en revue, nous nous bornerons à extraire des œuvres de Coquillart et de Villon, les deux meilleurs poëtes du quinzième siècle, ce qui peut intéresser l’histoire de la Prostitution.