Etat général de la Polygamie sacrée, par diocèses, en 1581, avec la recette et la dépense, d’après les recherches et les calculs de l’auteur du Cabinet du roy de France.
| PRIMAUTÉS. | Ecclésiastiques, y compris tous leurs officiers et serviteurs. | Femmes adultères sacerdotales. | Filles de mauvaise vie. | Bâtards et bâtards des bâtards. | Maquereaux et maquerelles. | Sodomites. | Recettes (escus). | Dépenses (escus). |
| Lyon | 65,230 | 67,888 | 88,078 | 59,138 | 8,839 | 2,083 | 4,657,784 | 3,820,873 |
| Rheims | 66,740 | 88,500 | 63,700 | 9,700 | 9,700 | 2,600 | 4,988,788 | 3,807,684 |
| Sens | 66,712 | 68,852 | 96,200 | 60,500 | 11,000 | 1,800 | 4,987,998 | 4,100,020 |
| Rouen | 62,600 | 73,714 | 70,026 | 70,000 | 15,700 | 2,200 | 5,348,648 | 4,237,537 |
| Beauvais | 58,300 | 58,500 | 76,400 | 64,000 | 12,200 | 1,500 | 4,686,474 | 3,973,232 |
| Tours | 67,300 | 68,500 | 77,900 | 69,700 | 12,300 | 1,900 | 4,980,642 | 4,260,111 |
| Bourges | 62,400 | 75,200 | 111,500 | 67,300 | 14,700 | 2,000 | 5,776,144 | 4,993,321 |
| Bordeaux | 53,700 | 80,200 | 100,400 | 71,000 | 15,600 | 1,200 | 4,988,676 | 4,127,123 |
| Thoulouse | 58,600 | 79,800 | 103,009 | 70,000 | 18,400 | 1,600 | 5,468,877 | 4,647,530 |
| Narbonne | 58,900 | 71,200 | 94,600 | 63,500 | 15,600 | 1,600 | 4,887,622 | 4,112,610 |
| Aix ou Arles | 56,300 | 67,200 | 95,400 | 58,900 | 14,800 | 1,500 | 4,752,600 | 4,111,200 |
| Vienne | 55,000 | 62,200 | 58,900 | 57,400 | 12,000 | 1,600 | 3,875,666 | 3,214,443 |
| Autres diocèses, non distingués, au nombre de 69, y compris ceux qui sont ès pays bas de Flandres. | 287,000 | 300,000 | 370,000 | 400,000 | 100,000 | 18,000 | 41,500,000 | 35,600,000 |
| TOTAL. | ||||||||
| Nombre universel des personnes vivans aux despens du crucifix en l’Église gallicane. | 5,155,102 | personnes. | ||||||
| Somme toute de la recepte | 100,530,119 | escus. | ||||||
| Somme toute de la despense | 84,596,089 | » | ||||||
L’auteur du Cabinet du roy de France renvoie toujours ses lecteurs au Traité de la Polygamie sacrée, dont il tire les éléments de ses monstrueux calculs; mais il ne dit pas que ce traité ait été imprimé: on ne saurait donc apprécier les circonstances qui l’ont empêché de paraître ou qui en ont détruit tous les exemplaires. Ce qui nous démontre l’existence dudit traité, c’est que l’auteur, qui le cite sans cesse en indiquant les livres et les chapitres auxquels il fait des emprunts, n’a pas de renseignements précis sur la polygamie des gentilshommes, et ne peut, à cet égard, présenter une statistique analogue à celle qu’il trouvait toute préparée dans le dénombrement général de la polygamie sacrée. Il s’attache, de préférence, avec une sorte de malin plaisir, à la première partie de son sujet, et il ne se lasse pas d’y revenir dans tout le cours de l’ouvrage, qui semble n’avoir d’autre but que de faire passer les biens du clergé dans le domaine du roi, en mariant, bon gré, mal gré, tous les ecclésiastiques et tous les religieux, tant masles que femelles. La manière dont il établit la preuve du nombre des agents de Prostitution, qu’il a mis en ligne de compte dans ses registres, n’a rien de sérieux ni d’authentique, il est vrai, et l’on reconnaît, dans ce procédé d’insinuation et d’induction, la mauvaise foi des huguenots enragés, comme on les qualifiait alors; mais cependant ces calomnies mêmes, toutes pleines qu’elles soient de haine venimeuse, ne semblent pas tout à fait à dédaigner, car elles nous peignent certainement la vie débauchée que menaient certains membres indignes du clergé catholique, à cette époque.
Voici, par exemple, comment l’auteur se justifie d’avoir attribué à chaque cardinal français un sérail composé de six maîtresses, sans compter les femmes adultères: «Mais par qui prouver, dit-il, ce nombre de six? Par les cardinaux eux-mesmes; ils ne sont pas si honteux, qu’ils n’en puissent confesser davantage. Le plus ancien de leur collége en a abusé, pour une année, plus de trente. Il y a cardinal qui ne fait que venir, par manière de dire, et qui est des plus jeunes, lequel ne fait autre chose que servir d’estalon à rechange. Les trois premiers mois qu’il prit le chapeau rouge, qui sont les jours de sa plus grande continence, encores cardinaliza-t-il deux femmes mariées et trois jeunes damoiselles. Comment prouver cela? Par luy mesme.» Brantôme, en effet, qui se piquait d’être très-bon catholique, ne parle pas en autres termes, du grand cardinal de Lorraine, qui dressait de sa main les nouvelles venues à la cour. Puis, l’historiographe des Dames galantes n’imagine rien de mieux pour l’excuser de son incontinence, que de dire «qu’il estoit un homme de chair, comme un autre,» et que «le roy le vouloit ainsy et y prenoit plaisir.» L’auteur du Cabinet du roy est donc d’accord avec Brantôme, quand il en arrive à cette conclusion rabelaisienne qui rappelle le style de la Confession de Sancy: «Autant doncques qu’il y a de cardinaux en cour, ce sont autant d’estalons pour les dames; autant de cornes qu’il y a en leurs bonnets, autant de cornards font-ils la semaine. Que voudriez-vous qu’ils fissent? De prescher, ils ne scauroient; la pluspart d’entre eux ne scavent ce que c’est de presches; de disputer en théologie? les dames n’y sont pas trop bien nourries, ni les cardinaux aussi. Si faut-il bien, quand ils sont ensemble, qu’ils parlent de quelque chose: ce n’est pas des affaires d’Estat ni encores moins des finances.... De quoy parlent-ils donc? de rire et de danser. Pourquoy faire? pour paillarder. Comment le prouverez-vous? en ce que le plus souvent le ventre de madamoiselle enfle et le ventre de la bourse cardinale desenfle; les marchans mesmes, qui leur vendent les draps d’or et d’argent et de soye, scavent aussi bien pour qui sont telles estraines, comme ceux qui les font acheter.»
Il n’y a pas lieu de s’étonner, après ce honteux portrait des mœurs cardinales, que l’annaliste de la Polygamie sacrée ne se fasse aucun scrupule de peindre avec les mêmes couleurs les serviteurs domestiques des cardinaux: «Les prélats et cardinaux, dit-il en s’autorisant du proverbe: Tels maistres, tels valets, sont lascifs, aussi bien sont les valets; les prélats sont paillards, les valets sont de mesmes: ils ne sont pas cardinaux, mais cardinalement ils servent. Au plus grand et plus profond bourdeau de France, les vilains et sales propos ne s’y tiennent, comme on fait en la maison d’un cardinal. J’appelle, sur ce, à tesmoins tous ceux qui les fréquentent. Là-dedans, de jour et de nuict, vous ne voyez autre chose qu’amener de la chair fraische: ainsi appellent-ils les povres filles et femmes qu’ils desbauchent, et après qu’ils en ont fait, ils s’en moquent à bouche ouverte, sinon qu’ils soient prévenus de vérole ou bouche chancreuse.» Dans le Traité de la Polygamie sacrée, il était fait mention «de la manifeste paillardise que les domestiques des cardinaux exercent à l’endroit des courtisanes (quelques damoiselles qui suivaient la cour), jusques aux muletiers qui, après en avoir pris leurs déduits, ont fait que les cardinaux ont eu leurs restes.» C’était surtout dans les voyages des cardinaux ou prélats, visitant leurs archevêchés ou leurs abbayes, que ces domestiques donnaient carrière à leur libertinage effréné; car ils logeaient, comme leurs maîtres, chez les habitants notables, dans chaque ville où ils s’arrêtaient pour y passer la nuit ou pour y séjourner, «et bien peu partent-ils de leur logis, raconte l’implacable réformateur, qu’ils n’ayent fait un coup au deshonneur de leur hoste ou hostesse, et s’ils n’en peuvent venir à bout, susciteront un plus grand qu’eux, afin de leur servir de planche et exécuter ce qu’ils prétendent. Si la fille de la maison est riche, on la mariera à quelque maquereau ou à monsieur le secrétaire. Est-elle mariée, la voilà perdue, car elle voit une telle et si grande corruption en telles canailles, qu’il est impossible qu’elle ne glisse en telle polygamie.»
On peut croire, en effet, que les nombreux domestiques qu’un prélat traînait à sa suite n’étaient pas des modèles de continence et de moralité, quand on apprécie les tristes résultats du mauvais exemple et des mauvais conseils dans une réunion d’hommes libertins et fainéants. La maison d’un cardinal se composait de plus de cent personnes; celle d’un évêque n’en comprenait pas moins de 50 à 60, vivant de la marmite épiscopale. Ainsi, tout évêque, qui menait le train de son rang, avait à son service un ou deux chapelains, un maître d’hôtel, un écuyer, un médecin, trois protonotaires, trois ou quatre gentilshommes, quatre ou cinq pages, un ou deux secrétaires, un ou deux valets de chambre, un argentier, un cuisinier, un sommelier, deux ou trois chantres, deux ou trois joueurs d’instruments, un tailleur, un apothicaire, un vivandier, huit serviteurs «tant des prothonotaires que des maistres d’hostel, escuiers et gentilshommes,» un fauconnier, un veneur, trois ou quatre laquais, un «hacquebutier (arquebusier) pour tirer au gibier et qui a la conduite d’un chien couchant,» un palefrenier avec deux garçons d’écurie, un muletier avec un serviteur, et un charretier. Dans cette curieuse énumération, que l’auteur avait vérifiée, «sur plus de cinquante-six évesques,» il ne compte pas encore le cocher ni les garçons ou laquais du secrétaire, de l’argentier, du sommelier et autres. Tous ces hommes, jeunes la plupart, voués ordinairement au célibat, avaient les mœurs les plus dépravées, quelle que fût d’ailleurs la sainteté du prélat, à la maison duquel ils étaient attachés. On conçoit qu’ils aient pu, dans bien des circonstances, faire rejaillir sur leur respectable patron la honte de leurs déréglements, et, dans ce chapitre-là du moins, l’auteur du Cabinet du roy de France n’a peut-être pas trop enflé les chiffres de la Prostitution qui rayonnait autour de la maison des prélats: «Monsieur l’évesque est homme, dit-il huguenotiquement, monsieur son valet n’est pas cheval. On ne veut pas qu’ils se marient. Il faut bien qu’ils en prennent sur le commun.»
Une aventure scandaleuse, racontée avec beaucoup de verve par l’auteur, qui la présente comme un tableau de l’intérieur des maisons épiscopales et qui déclare en avoir connu personnellement la principale héroïne, nous donnera une idée de ce qu’étaient quelquefois les mœurs d’un prince de l’Église à cette époque de dissolution et de licence générales. «Pour une après souppée, dit le narrateur (p. 79), s’est trouvé femme d’honneur, qui, pour plaisir, accompagnée de vingt-trois femmes, neuf filles et huict servantes, allèrent présenter un mommon (c’est-à-dire, se masquèrent pour jouer une partie de dés) à monsieur l’évesque, en son logis, qui les attendoit sans doute, sans toutesfois que ceste femme honorable en sceust autre chose (car, autrement, tiens-je bien tant d’elle, qu’elle n’y fust point allée): l’évesque perdit trois escus. Pour récompense de sa perte, fit sonner les violons; dansèrent de telle sorte, qu’il n’y eust femme, filles ny servantes, qui ne jouast des orgues. Ceste exécution se fit par l’évesque, deux prothonotaires, le secrétaire, sept ou huict chanoines atitrez pour jouer la partie; quant aux valets, chascun estoit assorty de mesmes. Bref, depuis les dix heures jusques à minuit, le bal continua, et des confitures à la collation, tant que c’estoit merveilles. Ceste femme honorable se trouva surprise, sans y penser, car une vilaine maquerelle l’ayant fait entrer dans le cabinet de Monsieur, faignant que d’autres femmes y estoyent, trouva là un prothonotaire qui la saisit et fit d’elle, comme est à présumer, ce que bon luy sembla, parce que la bonne femme, sortant de là, chanta mil injures à ceste maquerelle, jurant qu’elle l’en feroit repentir, et à l’instant mesme, les larmes à l’œil, sortoit de ceste vénérable compagnie, qui fut maquignonnée de mesmes. L’évesque, pour saouler ses plaisirs, fit venir jusques à ses palefreniers; et, gaussant avec eux, confessoyent libéralement les bransles qu’ils avoient dansés en ceste danse macabrée, et monsieur l’évesque de rire.» On croirait lire un chapitre du Moyen de parvenir de Beroalde de Verville. L’auteur ajoute que le mari de cette femme, qui se plaignait d’avoir été victime d’un lâche guet-apens, avait juré de se venger de l’évêque et s’était fait huguenot. Il est possible, néanmoins, que l’évêque ne fût nullement complice d’un acte de violence commis par un de ses serviteurs, et qu’il n’ait point eu d’autre reproche à se faire que d’aimer un peu trop la danse et les bons contes; mais il n’en était pas moins responsable de la conduite désordonnée des gens de sa maison.
Le Traité de la Polygamie sacrée accusait des mêmes débordements les serviteurs des chanoines, des officiaux, doyens, chantres et autres dignitaires ecclésiastiques, ceux des abbés et des prieurs, ceux des moines de tous les ordres religieux ou militaires. Ces valets «sont si bien traictez, dit l’auteur du Cabinet du roy de France, qu’au visage, du premier coup, on peut juger à leur troigne s’ils sont serviteurs de chanoines ou de moynes, tant ils sont gras et en bon poinct, et comme tels n’ont pas beaucoup de peine à conquérir des garces, car celles de leurs maistres en amènent le plus souvent d’autres, et quand elles n’en ameneroyent, ils savent bien où les prendre. Le mestier de ces garces est tellement usité dedans et à l’environ de leurs cloistres, que, passant par là, vous sentez la venaison à pleine gorge, c’est-à-dire qu’il y a bien de quoy mestier mené en matière de paillardise.» Il est certain que cette multitude de domestiques mâles, bien nourris et souvent désœuvrés, n’était que trop favorable aux progrès de la Prostitution libre et secrète, surtout depuis que la Prostitution légale avait été supprimée par l’ordonnance de Charles IX. «Il n’y a fille de povres artisans, manouvriers, gaigne-deniers et autres, sur lesquelles ces vilains ne facent bresche, et le plus souvent, pour une bricque de pain blanc, defloreront une povre fille: si elle est belle, c’est pour monsieur le chanoine; si elle est moyennement belle, et le maistre n’en veuille, le valet sçait bien comment il faut se substituer en sa place... Et, de faict, qui jettera la veue sur telle vermine, il n’y a père ny mère qui ne doive trembler du péril et extresme danger où sont leurs povres filles et servantes, car autant de tels et semblables valets que vous voyez, ce sont autant de taureaux bannaux parmi des génisses et vaches au milieu d’une prairie.» Les valets des abbés avaient, dans leur déportement, certains priviléges que leur enviaient les valets des chanoines: «Il y a mesme de ces canailles, dit l’abréviateur du Traité de la Polygamie sacrée, qui, après avoir abusé des femmes, qui aucunement estoient honorables, sous le crédit, faveur et authorité de leur abbé et maistre, ont espousé leurs filles, contre le gré et consentement de leurs pères.» Quant aux valets de moines, qui, selon la statistique, étaient au nombre de cent mille et faisaient alors «un terrible charivariz en faict de paillardise,» ils sont réprésentés comme des infâmes qui «entrent aux plus honnorables maisons, pour y desbaucher les filles et servantes, et pour toute récompense, nous astraindre à nourrir leurs bastards.» L’écrivain protestant achève ce hideux portrait, par un dernier coup de pinceau: «Ceux qui sont si chastes, dit-il, que de n’avoir qu’une ou deux paillardes, asseurez-vous que dans leurs cahuets et hauts-de-chausses vous y sentez la fumée de sodomie à pleine gorge.» Enfin, il constate que, dans les villages voisins de l’abbaye de Cluny, on avait compté 7 à 800 femmes débauchées, servant exclusivement à l’ordinaire des moines et de leurs valets: «Ne faut que lire au Traité de la Polygamie sacrée, s’écrie-t-il après avoir signalé ce compte fait, et on y verra des subtilitez monastiques et debendades de moynes les plus voluptueuses qu’il est possible de penser.»
A tant de turpitudes, à tant d’excès patents ou cachés, le zélé huguenot oppose un seul remède qu’il juge infaillible, le mariage. Il voudrait que tous les ecclésiastiques et leurs serviteurs célibataires répondissent aux questions suivantes: «1º S’ils sont puceaux. 2º Si jamais ils ont eu cognoissance à femmes ny à filles; combien ils en ont entretenu et entretiennent.» Dans le cas où les réponses seraient négatives sur ce dernier point, on en viendrait à d’autres questions plus pressantes, et on leur demanderait: «1º S’ils ont jamais eu copulation avec les dæmons; 2º s’il se sont jamais jouez de la sodomie; 3º s’ils sçavent pas bien que continence est un don singulier de Dieu, lequel il ne donne point à tous, mais à certaines personnes et quelquefois pour un temps seulement, et que ceux auxquels il n’est pas donné, doivent recourir précisément au mariage, qui est le remède ordonné du Seigneur pour la nécessité humaine.» En conséquence, le mariage des gens d’église serait requis et ordonné par la loi religieuse, d’autant plus que les cinq articles, proposés et adoptés au Colloque de Poissy, comme une sauvegarde nécessaire à la moralité publique, n’avaient jamais pu recevoir d’exécution de la part du clergé. Ces cinq articles renfermaient toutes les garanties morales qu’on avait pu inventer contre la luxure et ses effets désastreux. Premièrement, les ecclésiastiques, qui n’auraient pas le don divin de la continence, étaient tenus de jeûner au pain et à l’eau, pendant neuf jours, «à toutes les fois qu’ils se sentiront piquez ou esguillonnez des desirs de la chair;» secondement, ils ne pouvaient «parler ny communiquer à femmes ny filles, sinon en présence de leurs maris ou parens,» sous peine d’être dégradés et révoqués; troisièmement, ils ne devaient boire du vin, que deux fois par semaine, «pour avoir meilleur moyen de se contenir;» quatrièmement, s’ils étaient invités à quelque festin de noces, ils se contenteraient de danser un simple bransle, avec les plus beaux, saincts et gracieux gestes, desquels ils se pourront adviser;» cinquièmement, la confession auriculaire n’aurait lieu que dans une chapelle, pour cinq ou six personnes à la fois, «à ce que le confesseur ne se puisse remuer que bien à poinct.»
L’auteur du Cabinet du roy de France, en démasquant et en poursuivant de la sorte les scandales de la Polygamie sacrée, s’imagine avoir prouvé que la première perle précieuse qu’il faut retirer de cette fange, c’est «la parole de Dieu ou vraye religion, par le moyen de laquelle le roy peut repurger ce royaume, de ceste vilaine et détestable Polygamie.» La seconde perle, la Noblesse, paraît moins embourbée que l’autre; cependant le rigide réformateur, après avoir posé en principe que «la vraye noblesse est ennemie entiérement de ceste detestable Polygamie,» gourmande et incrimine les gentilshommes, «qui font si grand cas de la noblesse du sang, qu’ils font bien peu d’estat de la noblesse de vertu, de sorte qu’il semble à aucuns que nuls vices ne sauroyent deshonnorer ny polluer la noblesse, qu’ils tiennent de leurs pères et ancestres.» Il regarde donc les faux nobles comme les plus dangereux soutiens de la Polygamie, et l’énumération qu’il fait de ces faux nobles nous apprend le caractère et le calibre de chacun: ce sont des «gentilshommes de la mort-Dieu et autres semblables blasphesmes,» des «gentilshommes faits à la haste,» des «gentilshommes enfilleurs de soye,» des «gentilshommes de la foy saincte marmite,» des gentilshommes loups blancs, loups garoux, taquins, maraux, etc. La Prostitution sans doute ne jouait pas un médiocre rôle dans toute cette gentilhommerie; mais l’auteur manque de matériaux et de chiffres exacts; il est obligé de s’en tenir à de vagues généralités, et il se contente ainsi, dans son enquête de la noblesse française, de mentionner les qualités distinctives, bonnes ou mauvaises, qui appartiennent aux nobles de telle ou telle province. Ceux de la Touraine sont surtout jureurs et blasphémateurs, athéistes ou épicuriens; ceux de la Guyenne, pillards et faux monnayeurs; ceux de la Gascogne, cruels et sanguinaires, etc. «Le vice qui preside le plus en Berry entre les gentilshommes, c’est la paillardise. Combien que les nobles des autres provinces n’en sont pas exempts, non pas toutesfois si fort entachez comme ceux de Berry, n’en pouvant sur ce dire la raison, puisqu’ils se conforment entierement au train de ceux qui exercent la polygamie; qu’ils sçachent que s’ils abondent en d’autres sales et vilains vices, que cestuy-cy n’est pas des plus petits, et suis contraint m’y arrester, pour leur dire que, comme ils empruntent sur les femmes de leurs parens ou voisins, que sur les leurs on fera tout de mesmes.» Ce correcteur de la noblesse rentre alors dans son sujet favori, en accusant le clergé berrichon de tous les désordres que les gentilshommes du pays se permettent à l’instar de la Polygamie sacrée. Il dénonce l’immoralité qui préside aux relations des dames nobles avec les ecclésiastiques; il flétrit l’insouciance du mari à l’égard de la conduite de sa femme: «C’est une dissolution trop manifeste, s’écrie-t-il avec la sainte indignation d’un prédicateur, se lever auprès de son mary, aller trouver à minuict un monsieur l’abbé, prieur ou autre, habillez de telles couleurs, et toute la nuit avec des femmes, à l’insceu de leurs maris, baller, danser, se veautrer parmy eux, avec les impudiques leçons de faire, si estranges et monstrueuses, que les inveterées putains des bourdeaux rougiroyent de honte d’en faire le semblable; c’est une dissolution, voire maquerellage, que de presenter à boire à ces garnemens et à leurs paillardes, puis prendre la coupe et boire à eux. Si le mestier continue plus gueres, comme il fait en Berry, voilà une province confite en toute meschanceté et ordure.»