Malgré l’exagération des calculs, malgré la brutalité des réflexions qui les accompagnent, si monstrueuse que soit la donnée de son livre, on est forcé de reconnaître que le statistiqueur huguenot n’a pas seulement fait œuvre d’imagination et qu’il a pris le soin de recueillir des indications précises. Il affecte un air de bonne foi et de conviction, dans la manière dont il dresse ses inventaires et dont il déduit ses systèmes; il est pénétré d’une sainte horreur pour la polygamie ou la Prostitution, à ce compte qu’il voudrait voir non-seulement tous les moines mariés, mais encore tous les maris et toutes les femmes fidèles! C’est ce beau zèle pour le mariage, qui l’inspire sans cesse et qui le rend implacable contre les célibataires, les adultères et les polygames. «Je soutien, dit-il dans sa dédicace au roi, que plus de quatre fois sept cens mil femmes polygamient et concubinent avec ces magiciens et enchanteurs qui ont tenu si longtemps cachées ces Perles dans vostre Cabinet.» Les magiciens et les enchanteurs sont les mauvais prêtres, les faux nobles et les débauchés de toute espèce. L’auteur ne déclare pas autrement, qu’il est huguenot et que, sous prétexte de remettre en ordre les finances de France, il veut remplacer l’Église papale par la Réformation de Calvin, qu’il nomme la vraie parole de Dieu. Mais les détails qu’il prétend avoir puisés aux meilleures sources sur l’état moral du clergé, n’en sont pas moins précieux, même en faisant la part de ce qu’ils ont de calomnieux et d’exagéré. On sait, par le témoignage même des écrivains catholiques, que le clergé, à cette époque de désordre général, ne menait pas une vie plus édifiante que les laïques.

L’auteur du Cabinet du roy de France, après avoir posé en fait que le revenu total du clergé s’élève à deux cents millions d’écus, qui, au taux actuel de l’argent, représenteraient près de deux milliards, essaye de démontrer que cet énorme revenu est dévoré par la Prostitution; car, selon lui, il y a près de cinq millions de personnes «qui, sous le voile de l’Église gallicane, vivent aux despens du crucifix.» Il croit pouvoir constater l’exactitude de ses calculs, en choisissant comme critérium un des archevêchés de France, celui de Lyon, et en faisant l’énumération de tout ce qui compose, dans cet archevêché, le personnel de la Polygamie sacrée. Sans entrer dans tous les détails de cette effrayante statistique, avant d’en présenter le tableau à l’instar de ceux que Parent-Duchatelet a laborieusement dressés dans son ouvrage De la Prostitution, nous pensons que quelques traits suffiront pour caractériser le procédé de statistique, imaginé par l’auteur.

«Il se treuve, dit-il (page 19), par les diocèses d’icelle Archevesché (de Lyon), plus de 45 femmes mariées à d’honorables hommes de toutes qualitez, abusées et qui paillardent épiscopalement avec iceux prelats. Nonobstant tels adultères, iceux prelats ont tenu et tiennent de belles garces et filles, qui leur ont produit de beaux enfans, aucuns desquels engendrent et font tous les jours d’autres enfans; mais icy nous ne cherchons que les bastards yssus de ceste Primauté et évesques, durant l’année de cest Estat, qui sont en nombre vingt sept. Bien se treuve-t-il, en la liste, quarante-deux filles desbauchées.» L’auteur annonce, que les épaves épiscopales ne sont pas mentionnées dans cette liste; il entend par là «les filles, desquelles on a accoustumé de rafraischir messieurs les prelats, lorsqu’ils font leurs chevauchées, c’est-à-dire la visitation de leurs diocèces.» Quant aux serviteurs et domestiques des prélats, ils n’ont garde de ne pas suivre l’exemple de leurs maîtres: «Dans la liste qui nous a esté sur ce présentée, dit l’auteur avec le calme d’un mathématicien, sont particularisées 65 femmes mariées à de notables bourgeois, paillardans avec les dessusdits. Nonobstant lesquelles paillardises, sodomies et adultères, ont empli les ventres de 160 filles, quatre-vingts desquelles ont eu chascune un bastard durant l’année du present Estat.» Or, ces domestiques étaient au nombre de cinquante! Viennent ensuite les secrétaires et chapelains, comprenant 242 personnes, parmi lesquels l’auteur comprenait les argentiers, les joueurs d’instruments, les sommeliers, les veneurs, etc., mais non les pages et laquais: «De ce nombre dessusdit, la liste represente 53 sodomites, sans y comprendre les pages et laquais, qui sont comme contraints d’acquiescer à ces monstres. 300 femmes mariées, et toutes denommées en la liste, se treuvent avoir paillardé avec ces domestiques, qui, outre icelles, entretiennent 500 garces, trois cens desquelles ont fait chascune un bastard durant l’an du présent Estat. Selon qu’il est escrit au Traité de la Polygamie, on n’a peu descouvrir que 48 maquerelles; les autres sont si secrettes, qu’on ne les peut cognoistre ni moins avoir leurs noms et surnoms.» Ce passage nous apprend que le recensement des agents de la polygamie avait été fait par noms et surnoms de personnes.

Les suffragants, vicaires officiaux et autres, formaient un personnel de 245 personnes: la liste de la Polygamie sacrée leur donne 58 bourgeoises mariées et issues d’honorables familles, 19 sodomites, 14 bardaches, 39 vieilles chambrières valétudinaires, 17 maquerelles et 20 filles chambrières et autres, «cent vingt et une desquelles ont eu bastards en l’an de ce present Estat.» Les chanoines, au nombre de 478, ne sont pas, à en croire le faiseur de statistique, plus réservés dans leur conduite. Il s’excuse de n’avoir pu découvrir que 600 femmes mariées «paillardantes canonialement;» mais il signale, d’après la terrible liste, un chanoine «qui, en un an, a débauché et eu à faire à neuf femmes bourgeoises, à sçavoir deux femmes d’avocats, un procureur, trois drapières, une femme d’un changeur, une courtière et une mercière.» Il met en ligne de compte, dans le chapitre des chanoines, 68 sodomites, 38 bardaches, 846 garces et chambrières, tenues à pot et à feu, dont «la pluspart ont fait perdre le fruict qu’elles portoient,» et 62 maquerelles désignées par leurs noms et surnoms. «Outre les chanoines dessusdits, ajoute l’inflexible calculateur, vous en avez 96, la tierce partie desquels sont tous verolez et gouteux, les autres sont sexagenaires, qui ont des chambrières, toutes les dents desquelles crouslent en la bouche, tant à cause de la verole que de vieillesse, et ne font plus d’enfans.» Les chanoines ayant à leur service 900 valets, ces valets, qui sont frais, gras et replets, entretiennent 1,400 filles et paillardent avec 150 femmes mariées. Les chapelains, au nombre de 300, «multiplient grandement en bastards,» et la liste de la Polygamie leur attribue à chacun deux ou trois paillardes mariées ou non; les sociétaires sont plus débauchés encore: on en cite un «qui a paillardé, en un an, avec vingt-huict femmes.» Leurs valets l’emportent sur eux en continence, car, bien qu’ils soient au nombre de 215, leur polygamie ne comprend que 168 filles, qui avaient produit 118 bâtards dans l’année du recensement. Les clercs ou coriaux (il y en avait alors 317 dans l’archevêché de Lyon), tous jeunes et gaillards, recherchent moins les filles que les femmes mariées: 200 de ces dernières ont été enregistrées comme participant aux débauches de ces garçonnets; mais on présume qu’on ne les connaît pas toutes.

Arrêtons-nous dans cette prodigieuse nomenclature; laissons de côté tout ce que l’implacable ennemi de la Prostitution avance sur les déportements des moines et des nonains. Il suffit d’avoir, par des citations textuelles, spécifié le genre de statistique qui avait été si audacieusement relevé dans la Polygamie sacrée. Nous allons maintenant présenter, dans un Tableau synoptique que l’auteur a pris soin de tracer lui-même, l’état numérique et complet des désordres inouïs, qui existaient en 1581 dans l’archevêché de Lyon, choisi entre tous les autres comme un spécimen scandaleux de la dépravation du clergé.

État détaillé de la Polygamie sacrée, dans l’archevêché ou primauté de Lyon, en 1581, d’après les recherches et les calculs de l’auteur du Cabinet du roy de France.

1Nombre des archevesques, évesques, abbez et prieurs480
2Leurs gentils hommes et serviteurs1,782
3Officiers abbaciaux957
4Leurs valets et serviteurs1,250
5Chanoines478
6Leurs valets et serviteurs900
7Curez ou pasteurs13,200
8Leurs valets6,700
9Vicaires d’iceux curez13,200
10Leurs valets4,200
11Societaires849
12Leurs valets225
13Compagnons d’ordre et officiers claustraux800
14Leurs valets420
15Moynes4,200
16Leurs valets et convers800
17Chartreux150
18Leurs valets169
19Cordeliers700
20Jacopins600
21Leurs valets166
22Carmes452
23Leurs valets180
24Leurs convers et valets160
25Jambonistes ou Anthoniens315
26Minimes, Celestins, etc.500
27Jesuistes et leurs serviteurs62
28Chevaliers, commandeurs (de Malte)692
29Leurs serviteurs1,800
30Nonnains et religieuses2,345
31Leurs valets et peres gardiens600
32Novices et enfans de cueur, tant épiscopaux que abbaciaux2,800
33Clercs ou coriaux estalons317
FEMMES ADULTÈRES.
épiscopales468
canoniales750
des chappelains160
des sociétaires600
des curez, etc.17,000
des vicaires, etc.24,700
monacales12,100
maltoises (de l’ordre de Malte)12,120
francisquines400
jacopines200
carminées (des Carmes)200
augustiniennes130
chartreuses40
jesuistes5
GARCES (OU FILLES NON MARIÉES).
épiscopales900
canoniales2,200
des chappelains800
des societaires600
pastorales ou des curez20,000
de leurs vicaires30,000
monacales ou abbaciales22,000
des bastards des bastards5,000
Ierosolomytes, c’est-à-dire Maltoises2,009
francisquines ou cordeliennes.400
jacopines1,278
carminées410
augustiniennes378
chartreuses166
anthoniennes800
celestines, minimes, etc.600
jesuistes7
des peres gardiens600
des clercs ou coriaux187
MAQUERELLES OU MAQUEREAUX.
épiscopales484
canoniales62
des chappelains45
des societaires411
des curez2,000
de leurs vicaires3,000
monachales et abbaciales2,400
maltoises200
francisquines75
jacopines180
des Carmes130
des Augustins96
chartreuses40
jesuistes3
celestines, etc.24
des peres gardiens38
des clercs ou coriaux59
des nonains300
SODOMITES.
épiscopaux124
chanoines68
chappelains40
societaires prestres112
curez200
vicairesnéant.
abbez et prieurs, etc.411
moynes1,100
francisquins160
jacopins108
augustins60
chartreux50
minimes et celestins9
jesuistes49

Nota. Nous croyons inutile de faire figurer dans ce tableau le dénombrement des Bastards, des Bastards des bastards, des Chevaux, de la Venerie et de la Fauconnerie.

L’auteur de ces étranges calculs, empruntés au Traité de la Polygamie sacrée (liv. V, ch. 9 et 10), ne nous révèle pas de quelle manière s’est fait le recensement mystérieux, qu’il assure avoir existé, non-seulement pour toute l’Église gallicane, mais encore pour toute la chrétienté; il va pourtant à la rencontre de l’objection qui s’offrira d’abord à l’esprit de ses lecteurs: «Qui est-ce, lui diront-ils, qui peut avoir compté et descouvert qu’en une telle primauté ou archevesché y ait tant et tant d’ecclesiastiques, tant de putains, tant de maquerelles et tant et tant d’autres personnes qualifiées au sommaire de l’Estat et denombrement ci-dessus designé?» La réponse n’est pas très-concluante, si elle est spécieuse. L’auteur dit qu’il n’a pas été plus difficile de dresser l’état de la Polygamie sacrée, que de faire le catalogue des étoiles et l’inventaire de la monarchie diabolique, laquelle comprend 72 princes et 7,405,926 diables, sans compter les petits. Nous avouerons que cette statistique-là était moins aisée à faire que l’autre, «veu, comme le dit l’auteur de celle-ci, que nous fréquentons, beuvons, mangeons ordinairement avec les complices de la Polygamie sacrée.» Après avoir défendu de la sorte l’authenticité de son enquête et de son inventaire, le contrôleur général de la Polygamie sacrée fait un recueil, par diocèses, des «prélats et bénéficiers, leurs domestiques et autres personnes masles ou femelles qui vivent aux despens du crucifix.» Ce recueil, auquel nous sommes loin d’accorder une entière créance, mérite cependant d’être conservé, à défaut de renseignements plus sérieux et moins entachés de partialité calviniste. Nous avons dressé ainsi un Tableau, à la manière de Parent-Duchâtelet, pour établir le bilan de la Prostitution dans chaque diocèse, avec la recette et la dépense des polygames de l’Église gallicane. (Voir ce Tableau à la page suivante.)