Brantôme nous fait connaître encore un des raffinements les plus ingénieux de la Prostitution à la cour des Valois. «Un grand prince que je scay, dit-il dans le deuxième discours de ses Dames galantes, faisoit coucher ses courtisannes ou dames dans des draps de taffetas noir bien tendus.....» Brantôme aurait pu ajouter que cette invention, attribuée à la belle Impéria, et souvent mise en pratique par les grandes courtisanes italiennes, s’était introduite en France sous les auspices de la reine Marguerite, première femme de Henri IV. L’auteur du Divorce satyrique raconte, dans ce factum, écrit au nom du roi, que cette impudique adultère «continuant son opiniastre inclination à sa volupté, et voulant l’exercer avec plus de délices et hors des rudesses de la toile,» recevait son amant, le seigneur de Champvalon, «dans un lit esclairé de divers flambeaux, entre deux linceuls de taffetas noir, accompagné de tant d’autres petites voluptés que je laisse à dire.» Les lits du seizième siècle étaient quelquefois larges de sept à huit pieds, car, dans certaines circonstances, l’étiquette, la politesse ou l’amitié exigeaient qu’un gentilhomme offrît une place dans son lit à quelqu’un, pour lui faire honneur ou lui témoigner une confiance fraternelle. C’était un vieil usage de la chevalerie: le partage du lit équivalait à tous les serments de l’ancienne fraternité d’armes. La nuit qui précéda la bataille de Montcontour, une relation, citée par Mayer, nous apprend que «M. de Guise bailla son lit à M. le Prince (de Condé) et couchèrent ensemble.» L’auteur de la Galerie philosophique du seizième siècle (Paris, 1783, in-8o, 3 v.) ajoute: «La coutume d’offrir son lit n’est passée de mode qu’à la minorité de Louis XIV. Louis XIII venoit partager le lit du connétable de Luynes: le connétable couchoit au milieu, le roi à sa droite, la duchesse à sa gauche.» Cette coutume singulière, qui paraît s’être conservée dans la petite bourgeoisie jusqu’à la révolution, et qui prouve seulement la simplicité des mœurs de nos ancêtres, n’était peut-être pas toujours aussi respectable. Il est difficile, par exemple, de ne pas s’arrêter devant un doute et un soupçon, quand la tradition licencieuse de Louis XIV nous rappelle que la charmante veuve de Scarron, qui fut depuis la sévère et irréprochable madame de Maintenon, partageait souvent le lit de son amie, la belle Ninon de Lenclos. Quoi qu’il en soit, devenue favorite du roi, et presque reine de France, elle se souvenait elle-même, en soupirant, des intimes et folles conversations de la chambre jaune du quartier Saint-Paul.

A une époque de démoralisation générale, telle que celle qui régnait en France sous Henri III, tout était ou pouvait être un prétexte ou une occasion de scandale. La Prostitution la plus audacieuse avait fait irruption dans la vie publique comme dans la vie privée. Le roi, qui donnait lui-même l’exemple du vice, et qui faisait parade de sa honteuse dépravation, publiait inutilement des édits contre le luxe des habits; les ordonnances somptuaires de ses prédécesseurs étaient «si mal pratiquées et observées, qu’il ne s’est jamais veu de mémoire d’homme, disait-il dans son édit du 24 mars 1583, un tel excez et licencieux desbordement esdits habits et autres ornements, qu’il est à présent.» Mais ce qui motivait ces ordonnances successives, c’était moins l’indécence de l’habillement, que l’usage immodéré des étoffes de soie, des broderies d’or et d’argent, des joyaux et de tous les produits de l’art étranger; ce qui préoccupait surtout la noblesse, que ces ordonnances intéressaient particulièrement, c’était moins de voir disparaître les modes impudiques, que de forcer les gens riches, qui n’étaient pas nobles, à subir une réglementation tyrannique dans le prix, la matière et la forme de leurs vêtements. Henri III disait, dans l’exposé de son grand édit de 1583, que ses sujets se detruisoient et appauvrissaient «par la dissolution et superfluité qui est es habillemens, et, qui pis est, et dont nous portons le plus de desplaisir, Dieu y est grandement offensé, et la modestie s’en va presque du tout esteinte;» mais il ne pensait pas à glisser parmi les articles de l’ordonnance une seule disposition répressive contre l’immodestie du costume. Il interdit, avec un soin minutieux, les «bandes de broderie, piqueures ou emboutissemens, passemens, franges, houppes, tortils ou canetilles, bords ou bandes, de quelque soye que ce soit, chesnettes et arrière-poincts» sur toute espèce d’habillement; il énumère, avec la même sévérité, les différences notables que la condition des personnes doit autoriser dans la richesse de leur accoutrement; il défend aux femmes à chapperon de drap, de porter plus d’une chaîne d’or au cou et plus d’une rangée de boutons, fers, aiguillettes ou nœuds, aux corps et fentes de leurs robes; mais il ne cherche pas à remédier aux abominations et déguisements de la mode, ainsi que les qualifiait alors le bonhomme Jean des Caurres, qui suppliait les magistrats et gouverneurs de la chose publique d’aviser à ce scandaleux relâchement des mœurs.

Déjà, en 1576, Henri III avait tenté de remettre en vigueur les édits somptuaires de Charles IX; il les avait fait lire et publier, «à son de trompe et cri public,» par les carrefours de Paris et des autres villes du royaume. Une amende de mille écus d’or devait être appliquée à quiconque, homme ou femme, serait trouvé en contravention, c’est-à-dire vêtu d’habillements que sa condition sociale ne lui permettait pas de porter. Mais, au moment même où le roi regardait comme une nécessité de renouveler les saintes ordonnances de ses ancêtres contre l’excès du luxe, «avec défense aux personnes non nobles d’usurper les habits des gentilshommes et faire leurs femmes damoiselles,» il ne prenait pas garde à l’incroyable indécence du costume des femmes. Le parlement, qui ordonnait alors la fermeture du théâtre italien des Gelosi, parce que «toutes ces comédies n’enseignoient que paillardises et adultères, et ne servoient que d’escole de desbauche à la jeunesse de tout sexe de la ville de Paris,» n’osait pas arrêter et réformer la mode qui court. «Le desbord (désordre), écrivait Pierre de l’Estoile dans ses registres-journaux, à la date du 26 juin 1577, en annonçant l’expulsion des Gelosi, le desbord y estoit assez grand, sans tels précepteurs, principalement entre les dames et damoiselles, lesquelles sembloient avoir appris la manière des soldats de ce temps, qui font parade de monstrer leurs poictrinals (cuirasses) dorés et reluisans, quand ils vont faire leurs monstres, car tout de mesme elles faisoient monstres de leurs seins et poictrines ouvertes, et autres parties pectorales, qui ont un perpétuel mouvement, que ces bonnes dames faisoient aller par compas ou mesure, comme un orloge, ou, pour mieux dire, comme les soufflets des mareschaux, lesquels allument le feu pour servir à la forge.» (Voy. le Journal de Henri III, dans l’excellente édition de MM. Champollion.)

Les ordonnances somptuaires, qui furent si multipliées dans le cours du dix-septième siècle, ne s’attaquèrent jamais qu’au luxe, et ne réglèrent que la valeur des habits et la qualité des étoffes, selon la condition des personnes; elles ne s’adressaient pas aux caprices déshonnêtes de la mode, et elles restaient même indifférentes aux scandaleux abus des nudités. Mais la religion, d’une part, et la morale, de l’autre, suppléaient au silence des lois relatives au costume; elles aidèrent, l’une et l’autre, aux progrès de la décence publique, et les femmes de bien, qui auraient eu honte de s’assimiler par leur habillement à des courtisanes, se chargèrent, mieux que ne l’eussent pu faire les rois et les parlements avec des édits, de soumettre la mode aux lois de la pudeur et de l’honnêteté. Cependant, comme le dit Joly dans ses Avis chrestiens pour l’institution des enfans, «une des plus difficiles choses à gagner sur les filles est de leur oster la curiosité des habits et des ornemens du corps. La raison de cela est que les femmes aiment naturellement à estre parées.» Le débordement était allé si loin en fait d’habits et de parure, que l’excès du mal produisit une heureuse et salutaire réaction: chacun voulut que sa manière de se vêtir ne fût pas un fâcheux indice pour ses mœurs, et personne, excepté les gens de mauvaise vie, ne chercha plus à se distinguer par des caractères extérieurs de débauche et d’impudicité. La bienséance reprit peu à peu son empire dans le domaine de la mode, et les dames et demoiselles, tout en réservant les nudités de la gorge et des épaules pour les bals et les galas, ne se montrèrent plus effrontément dans les rues, comme au seizième siècle, avec l’impure livrée de la Prostitution.

[CHAPITRE XXXVI.]

Sommaire.—Le Cabinet du roy de France.—Nicolas Barnaud n’est pas l’auteur de cet ouvrage.—La Monnoye réfuté.—Le Secret des finances de France.—Quel en est l’auteur.—Analyse du Cabinet et explication des trois perles précieuses qu’il contient.—Le Traité de la Polygamie sacrée.—Statistique singulière de la Prostitution en 1581.—Le personnel de l’archevêché de Lyon.—Curieuses citations extraites du livre de la Polygamie.—État détaillé des désordres d’un seul diocèse.—L’auteur prouve l’exactitude de ses calculs, par le catalogue de la Monarchie diabolique.—État détaillé des diocèses de France, au point de vue de la Prostitution, avec la recette et la dépense.—Singulières preuves fournies par l’auteur, à l’appui de sa statistique.—Le cardinal de Lorraine excusé par Brantôme.—Les valets des cardinaux.—Personnel d’une maison épiscopale.—Le bal de l’évêque.—Les valets des abbés, des prieurs, des moines, etc.—Cinq articles du Colloque de Poissy.—Polygamie des nobles.—Prostitution de la noblesse du Berry.—La collation de l’abbé.—Le maquignon.—Revenus du clergé.—Conclusion de ce pamphlet huguenot.—Les mœurs ecclésiastiques au seizième siècle.—Témoignages de Jean de Montluc et de Brantôme.—Enquête contre l’abbé d’Aurillac.—Le clergé subit l’influence morale de la Réformation.

Nous possédons un document bien curieux et bien étrange sur l’état de la Prostitution vers la fin du seizième siècle. C’est un ouvrage intitulé le Cabinet du roy de France, dans lequel il y a trois perles précieuses d’inestimable valeur, par le moyen desquelles Sa Majesté s’en va le premier monarque du monde et ses sujets du tout soulagez. Cet ouvrage rare, dont il n’existe qu’une seule édition, forme un volume in-8o de 647 pages, avec 8 feuillets préliminaires et 5 de table non chiffrés; il ne porte pas de nom de lieu ni de nom de libraire; il est daté de 1581, sur le titre, et l’épître dédicatoire à Henri III, dans laquelle l’auteur se cache, sous les initiales de N. D. C., se termine par la date du premier novembre 1581. Les bibliographes n’ont fait que citer ce livre, sans daigner s’occuper de ce qu’il contient, et nous ne connaissons que le recueil des Mélanges tirés d’une grande bibliothèque (t. XVII, p. 362 et suiv.) où l’on trouve une espèce d’analyse très-succincte et très-imparfaite de cette singulière publication, sortie de l’officine secrète des réformés. Il suffit d’examiner ce volume et d’en comparer les caractères et le mode d’impression, avec les livres imprimés vers la même époque à la Rochelle, pour être certain qu’il a été fabriqué dans un des ateliers typographiques de cette ville qui était alors la capitale de la huguenoterie. Quant à l’auteur du Cabinet du roy de France, le savant la Monnoye, dans ses remarques sur les Auteurs déguisés de Baillet, veut que ce soit Nicolas Barnaud, auquel il attribue également le Miroir des François, contenant l’estat et le maniement des affaires de France, publié sous le pseudonyme de Nicolas de Montand; mais rien n’autorise ni ne justifie cette attribution, que la Monnoye ne s’est pas donné la peine d’appuyer de quelques preuves ou de quelques raisons plausibles. L’opinion mise en avant par le commentateur de Baillet n’en est pas moins restée comme un fait acquis à la bibliographie. On a même cru expliquer les initiales de l’auteur inconnu, en les traduisant par Nicolas de Crest et en fondant cette bizarre conjecture sur ce que Nicolas Barnaud était né à Crest en Dauphiné!

Mais le nom de l’auteur ne nous importe guère, et nous n’entrerons pas dans de plus longs détails pour démontrer que Nicolas Barnaud, médecin, théologien sociniste et surtout chercheur infatigable de la pierre philosophale, n’aurait jamais pu rassembler les immenses matériaux statistiques, qui ont servi à composer le Cabinet du roy de France. Il suffit de constater, d’après une lettre de ce Barnaud, écrite à Leyde en 1599, qu’il avait voyagé en Espagne pendant plus de quarante ans, avant d’aller se fixer en Hollande (voy. cette lettre, en tête de son recueil d’alchimie, intitulé: Quadriga aurifera, nunc primum a Nicolao Bernaudo (sic), Delphinate, in lucem edita. Lugd. Batav., ap. Christ. Raphelengium, 1599, in-8o). Nous ne serions pas éloignés d’attribuer plutôt le Cabinet à Nicolas Froumenteau, dont le nom figurait en toutes lettres sur le titre d’un ouvrage du même genre, publié la même année: le Secret des finances de France, descouvert et departi en trois livres et maintenant publié pour ouvrir les moyens légitimes et nécessaires de purger les dettes du roy, descharger les subjets des subsides imposés depuis trente-un ans et recouvrer tous les deniers pris à Sa Majesté. Une première édition, beaucoup moins complète que celle-ci, qui forme trois tomes in-8o, avait déjà paru, avec le millésime de 1581, sous ce titre différent: Le Secret des thresors de la France, descouvert et departy en deux livres. L’imprimeur, dans un avis qui est au revers du frontispice, dit que cet ouvrage était attendu avec une si vive impatience, qu’on s’arrachait les feuilles encore humides au sortir de la presse. Cette circonstance indique suffisamment que l’impression avait lieu dans une ville protestante, où elle ne se faisait pas en cachette. Le Secret des finances, en effet, paraît avoir été imprimé, comme le Cabinet du roy de France, à la Rochelle, et il est très-probable que ce dernier ouvrage anonyme, publié après le premier qui est dédié également à Henri III et daté de Paris, le 1er janvier 1581, a pour auteur ce même Nicolas Froumenteau dont le nom ne se retrouve sur aucun autre livre. Il resterait à rechercher si Froumenteau n’est pas un pseudonyme, sous lequel s’est caché un des plus terribles champions de ce temps-là, soit Agrippa d’Aubigné, soit du Plessis-Mornay, soit Lancelot-Voesin de la Popelinière, soit enfin le fougueux ministre réformé, Guillaume Reboul, qui a fait plusieurs livres aussi violents et non moins excentriques. Mais nous n’avons pas à nous occuper ici du Secret des finances, quoiqu’il pût fournir beaucoup de faits curieux pour l’histoire de la Prostitution, comme, par exemple, le «nombre des filles et femmes violées» pendant les guerres civiles. Le Cabinet du roy de France est assez rempli de choses et de renseignements, pour que nous n’en cherchions pas ailleurs sur le même sujet et sur la même époque.

Voici d’abord l’analyse sommaire du livre. Les trois perles précieuses, que l’auteur se propose d’examiner, sont la Parole de Dieu, la Noblesse et le Tiers-état, qu’il nous montre renfermées dans un étui ou un écrin qui n’est autre que le royaume de France. Il fait d’abord le dénombrement des biens et des revenus du clergé; il veut que le roi s’en empare et les réunisse à son domaine, afin de pouvoir, à l’aide de ces ressources nouvelles, entretenir des armées, secourir les pauvres, faire prospérer l’agriculture et mettre fin aux désordres qui déshonorent l’Église catholique. Il signale ensuite les vices et les déportements de la noblesse; il indique les réformes qui peuvent la rétablir dans son ancienne splendeur. Enfin il parle du tiers état, avec une prédilection toute particulière; suivant le plan de finances qu’il a rêvé, le tiers état se rendra fermier des terres ecclésiastiques et nobiliaires, puis se chargera de payer les dettes de la république, de remplir les coffres du roi et de fournir des dots convenables pour marier tous les prêtres et tous les moines. D’après ce simple exposé des idées principales de l’auteur, qui était évidemment un huguenot intraitable, on se demandera peut-être quel rapport peut avoir un pareil ouvrage avec l’histoire de la Prostitution? Mais il suffit d’ouvrir ce Cabinet du roy de France, pour juger ce qu’il contient de documents intéressants à ce sujet, quoiqu’il ne faille pas prendre à la lettre toutes les accusations que l’auteur y a entassées contre les mœurs du clergé et de la noblesse de son temps. Il paraîtrait, toutefois, que cet auteur avait réuni, sous le titre de Traité de la Polygamie sacrée, une immense quantité de notes et de matériaux statistiques pour établir par des chiffres le véritable état de la démoralisation de l’Église catholique; ce traité ne remplissait pas moins de trois mille rôles, et il aurait formé plus de trois volumes in-folio, s’il eût été livré à l’impression; mais on peut présumer qu’il n’a jamais été imprimé, bien que plusieurs bibliographes, notamment le Duchat dans ses remarques sur la Confession de Sancy, l’aient cité comme un ouvrage qui avait vu le jour. C’est de cet ouvrage, que l’auteur du Cabinet du roy de France a tiré ce qu’il dit de la polygamie et de la Prostitution sous le règne de Henri III.