Les poëtes et les romanciers de ce temps-là nous parlent tous de ce prodigieux débraillement, que favorisait l’usage des corsets, armés de buscs d’acier, de baleines et de fil d’archal. Dans le Discours nouveau de la Mode, excellente satire en vers publiée en 1613, l’auteur anonyme, après avoir dépeint sans trop de répugnance

D’un large sein le tetin bondissant,

nous apprend que, si par un reste de pudeur la femme du bourgeois usait encore de points coupés et ouvrages de prix pour s’en couvrir la gorge, au lieu d’avoir, comme autrefois, le haut de la robe fermé avec une agrafe, les dames de qualité,

. . . Au moins pour la plus part, n’ont cure
D’avoir en cest endroit aucune couverture;
Elles aiment bien mieux avoir le sein ouvert
Et plus de la moitié du tetin descouvert;
Elles aiment bien mieux, de leur blanche poitrine,
Faire paroistre à nud la candeur albastrine,
D’où elles tirent plus de traits luxurieux
Cent et cent mille fois, qu’elles ne font des yeux.

On peut dire que jamais, à aucune époque, les femmes de haut parage n’avaient mis tant de recherches et tant d’apprêts dans l’art de se faire une belle gorge et de paraître en bonne conche, comme on disait alors; la plus maigre trouvait moyen, à force de se serrer la taille, de montrer un simulacre d’embonpoint qui reposait sur des coussinets de bourre; la plus grasse ne cherchait pas à dissimuler l’énormité de sa tablature, selon l’expression équivoque empruntée à la notation musicale du temps. Les vieilles elles-mêmes ne se croyaient point exemptes de cet indécent abus des nudités de la gorge. Le Divorce satyrique nous représente la reine Marguerite, à l’âge de cinquante ou cinquante-cinq ans, allant recevoir la sainte communion, trois fois par semaine, «la face plastrée et couverte de rouge, avec une grande gorge descouverte qui ressemble mieux et plus proprement à un cul que non pas à un sein.» (Voy. le Div. satyr., à la suite du Journal de l’Estoile, édit. de 1744, t. IV, p. 511.) Cependant Brantôme, dans ses Dames galantes, qu’il fit lire en manuscrit à la reine Marguerite, n’a pas l’air de craindre une allusion désagréable pour cette princesse, lorsqu’il parle sans ménagement de certaines femmes «opulentes en tetasses avalées, pendantes plus que d’une vache allaitant son veau.» Brantôme ajoute plaisamment que, si quelque orfévre s’avisait de prendre le modèle de ces grandes tetasses pour en faire deux coupes d’or, ces coupes ressembleraient à «de vrayes auges, qu’on voit de bois, toutes rondes, dont on donne à manger aux pourceaux.»

Ce n’étaient pas seulement les confesseurs et les prédicateurs qui condamnaient ces nudités, c’étaient les philosophes et les moralistes qui conseillaient aux femmes de ne pas perdre une partie de leurs avantages naturels en ne laissant rien désirer au regard. «La satiété engendre le desgoust, disait Montaigne (Essais, liv. II, ch. XV); c’est une passion mousse, hébétée, lasse et endormie.» Puis, comme s’il n’avait pas vu les objets que la mode exposait effrontément à tous les yeux, Montaigne s’imaginait que les dames de la cour de Henri III étaient encore vêtues aussi amplement, aussi décemment, que les matrones romaines: «Pourquoy, disait-il dans sa naïve préoccupation, a-t-on voilé jusque dessoubs les talons ces beautés que chascune desire monstrer, que chascun desire veoir? Pourquoy couvrent-elles de tant d’empeschemens les uns sur les autres les parties où loge principalement nostre desir et le leur?» Montaigne, qui n’avait pas pris garde à cette monstre perpétuelle du sein nu chez ses contemporaines, s’était aperçu pourtant des proportions monstrueuses de leurs vertugales, qui procédaient d’un système de coquetterie tout différent; car Montaigne leur demande avec une malicieuse bonhomie: «Et à quoy servent ces gros bastions, de quoy les nostres viennent armer leurs flancs, qu’à leurrer nostre appetit par la difficulté, et à nous attirer à elles en nous esloingnant?» On est tenté de croire que la pudeur alors consistait moins à cacher certaines parties du corps, qu’à ne point en exagérer la forme sous des voiles qui la faisaient mieux ressortir. La Prostitution, il est vrai, avait sa part dans toutes ces curiosités de la mode, et, comme Brantôme a eu l’audace de le prouver par des anecdotes qu’on ira chercher dans un chapitre intitulé De la veue en amour, les yeux étaient toujours les corrupteurs de l’âme et les complices de l’imagination. L’habitude cependant avait diminué sans doute l’indécence des nudités, qui n’offensaient pas la vue des hommes les plus graves, quand elles accompagnaient, comme un accessoire indispensable, la grande toilette de cour. Ainsi nous avons vu, au château de Chenonceaux, Catherine de Médicis donnant un festin qui était servi par ses filles d’honneur à moitié nues. Les mémoires du temps nous fourniraient une foule de faits analogues: rien n’était plus ordinaire que de voir, dans les ballets, dans les mascarades, dans les banquets, des femmes figurant des nymphes et des déesses, les cheveux épars flottant sur les épaules, la poitrine découverte jusqu’à la ceinture, les jambes et les cuisses nues, le reste du corps se dessinant sous une étoffe souple ou transparente. Il résulterait de bien des exemples semblables, qu’on peut faire remonter aux anciennes entrées solennelles des rois et des reines (car ces jours-là le peuple ne s’indignait pas de voir, sur des échafauds dressés dans les rues et les carrefours de Paris, certains mystères ou tableaux allégoriques représentés par des femmes et des hommes entièrement nus); il résulterait, disons-nous, que la nudité n’était pas considérée comme un outrage à la pudeur, quand on la dégageait de toute idée malhonnête et de toute convoitise charnelle. Gabrielle d’Estrées s’était fait peindre plusieurs fois, d’après nature, par les peintres ordinaires du roi, Raimond Dubreuil et Martin Freminet, dans le simple appareil d’une baigneuse qui sort du bain ou qui y entre; ce qui éloigne de ces tableaux naïfs le soupçon d’une pensée libertine ou même voluptueuse, c’est que la maîtresse de Henri IV, en se faisant peindre toute nue, n’a jamais négligé de faire placer dans le fond de la toile les nourrices et les berceuses de ses enfants.

La nudité de la gorge n’était donc, à cette époque, qu’un ornement indispensable du costume d’apparat, et personne, excepté les ecclésiastiques et les protestants, ne songeait à s’en formaliser. La plupart des beaux portraits, aux trois crayons, que Dumoustier et ses imitateurs ont exécutés à la fin du seizième siècle, constatent la généralité de cette mode, qui avait atteint dès lors ses dernières limites; car les robes, du moins celles de gala, étaient ouvertes, de manière à laisser paraître la moitié du sein, et quelquefois plus, les épaules et le haut des bras jusqu’aux aisselles, le dos jusqu’au-dessous des omoplates. L’étiquette de la cour autorisait cet oubli de toute pudeur, que la morale publique et la religion condamnaient à la fois, sans obtenir une réforme qui semblait tant intéresser les mœurs. Les femmes qui allaient au sermon pour entendre un discours dirigé contre les habits dissolus, ne craignaient pas de rester le sein découvert sous les yeux du prédicateur. Elles attribuaient au rigorisme des huguenots la guerre continuelle que l’Église faisait à ces pompes de Satan et à ces vanités du monde; c’était Genève, en effet, qui avait commencé à poursuivre de ses anathèmes les modes déshonnêtes. Dès l’année 1551, un ami de Calvin publia, sans se nommer toutefois, une Chrestienne instruction touchant la pompe et excez des hommes desbordez et femmes dissolues, en la curiosité de leurs parures et attiffements d’habits. Cette instruction avait été, quelques années plus tard, refaite à l’usage spécial des calvinistes, sous ce titre: Traité de l’estat honneste des chrestiens en leur accoustrement (Genève, Jean de Laon, 1580, in-8o), et à l’usage des catholiques, par Jérôme de Chastillon, sous ce titre: Bref et utile discours sur l’immodestie et superfluité des habits (Lyon, Séb. Gryphius, 1577, in-4o). Les casuistes catholiques s’attachaient de préférence à réprimander le luxe au point de vue de l’orgueil; les hétérodoxes se montraient plus préoccupés de la chasteté et de la décence, lorsqu’ils attaquaient la dissolution des habits. Il faut donc reconnaître un bon et austère protestant dans ce François Æstienne, qui fit imprimer en 1581, à Paris, un petit traité de morale somptuaire intitulé Remonstrance charitable aux dames et damoiselles de France, sur leurs ornements dissolus, pour les induire à laisser l’habit du paganisme et prendre celui de la femme pudique et chrestienne. Mais les théologiens catholiques se piquèrent au jeu et ne laissèrent plus rien à faire aux protestants pour dénoncer au mépris des personnes pieuses ces effroyables nudités, que le père Jacques Olivier n’avait pas oubliées dans son Alphabet de l’imperfection et malice des femmes (Paris, 1623, in-12). Cette croisade des écrivains ecclésiastiques contre les nudités se continua sans interruption pendant tout le dix-septième siècle, et l’on peut signaler, comme un de ses résultats les plus disputés, l’emprisonnement d’une partie du sein et des épaules dans le corsage de la robe. Il ne faut pas perdre de vue que les ennemis implacables des modes impudiques avaient abordé le point délicat de leur controverse. Polman rompit la glace le premier, en mettant au jour le Chancre ou couvre-sein féminin (Douai, 1635, in-8o); après lui, Pierre Juvernay toucha de plus près encore la question, dans son Discours particulier sur les femmes desbraillées de ce temps (Paris, Lemur, 1637, in-8o). Ce discours eut du succès, sans qu’on puisse dire à quelle espèce de lecteurs il dut ce succès; mais, en 1640, la quatrième édition paraissait avec ce nouveau titre: Discours particulier contre les filles et les femmes découvrant leur sein et portant des moustaches. Tout n’avait pas été dit sur ce sujet, puisqu’un anonyme, sous le voile duquel on a voulu reconnaître l’abbé Jacques Boileau, docteur en Sorbonne, frère du grand satirique, publia enfin le chef-d’œuvre du genre: De l’abus des nudités de la gorge (Bruxelles, 1675, in-12). La seconde édition (Paris, 1677, in-12) est augmentée de l’Ordonnance des vicaires généraux de Toulouse contre la nudité des bras, des épaules et de la gorge. Le marquis du Roure a donné, dans son Analecta-Biblion, une curieuse analyse de ce traité célèbre, où l’auteur examine en 113 paragraphes la nuisance et culpabilité de la nudité des épaules et de la gorge: «Les femmes ne savent-elles pas, dit l’analyse du marquis du Roure, que la vue d’un beau sein n’est pas moins dangereuse pour nous que celle d’un basilic?—Quand on montre ces choses, ce ne peut être que dans un mauvais dessein.—Si les femmes et les filles se veulent bien souvenir de ce que dit saint Jean Chrysostome, elles se couvriront.—Ne veulent-elles plaire qu’aux libertins? Mais elles deviendront leurs victimes. Veulent-elles plaire aux honnêtes gens? Mais alors qu’elles se couvrent.—La femme est un temple dont la pureté tient les clefs.—Ses discours seraient chastes et sa parure ne le serait pas, quelle inconséquence!—Un sein et des épaules nus en disent plus que les discours.—Dieu compare la nation corrompue à la femme qui élève son sein pour lui donner plus de grâce.—Couvrez-vous donc, mais tout à fait, et ne couvrez pas ceci pour découvrir cela.»

Cette polémique sorbonnicale finit par entraîner la cour de Rome et par décider le pape Innocent XI à lancer une bulle d’excommunication contre l’abus des nudités de la gorge; mais, à cette époque, l’Église n’était plus, comme au seizième siècle, intéressée dans des questions de vie et de mort. On comprend donc que les modes licencieuses de ce siècle dépravé, tant invectivées par les écrivains protestants, aient presque échappé aux censures des théologiens catholiques, qui ne descendaient pas à ces menus détails de la vie mondaine, et qui se fortifiaient plutôt dans les sphères nuageuses du dogme; mais il y avait alors des moralistes qui se posaient en défenseurs de l’honnêteté publique et qui ne faisaient pas grâce à ces honteux débordements du costume. Le vénérable Jean des Caurres, principal du collége d’Amiens, ce singulier prototype de Michel de Montaigne, revient souvent sur les indécences de l’habillement de ses contemporains, dans le volumineux recueil de ses Œuvres morales et diversifiées en histoires (2e édition, Paris, G. de la Noue, 1584, in-8o de 1,396 pages). Tantôt il s’écrie: «Le desguisement est si grand et superflu, que ce jourdhuy on prend la femme pour l’homme et l’homme pour la femme, sans aucune différence d’habit!» Tantôt il blâme les miroirs que les courtisanes et damoiselles masquées portaient à la ceinture, et qu’il nomme des mirouers de macule pendans sur le ventre: «Et pleust à la bonté de Dieu qu’il fust permis à toutes personnes d’apeller celles qui les portent, paillardes et putains, pour les en corriger!... Qu’on lise toutes les histoires divines, humaines et profanes, il ne se trouvera point que les impudiques et mérétrices les ayent jamais portez en public jusques à ce jourdhuy que le diable est deschaisné par la France!»

L’honnête Jean des Caurres revient souvent sur l’usurpation du costume sexuel, sur le déguisement des sexes par l’habit; il s’indigne, par exemple, de voir «porter aux filles et femmes robes et manteaux à usage d’homme, qui est un habit fort malséant auxdites filles et femmes, défendu de Dieu au Deutéronome, qui dit: Non induetur mulier veste virili, nec vir utetur veste femineâ; abominabilis enim apud Deum est.» Mais les courtisans de Henri III, à l’instar du roi et de ses mignons, avaient poussé plus loin encore que les femmes cette mascarade honteuse, dans laquelle ils s’étudiaient à ne rien garder des caractères ni des attributs de leur sexe. Nous en parlerons plus à propos dans le chapitre que nous sommes forcé de consacrer à la hideuse coterie des Hermaphrodites.

Brantôme, qui n’était pas un moraliste, quoiqu’il fût abbé comme Jean des Caurres, nous fait connaître aussi quelques-uns des excès de la mode de son temps; mais il les cite et il se plaît à les développer avec une indulgence qui accuse le dévergondage de ses mœurs. Il rapporte, sans s’émouvoir, sans s’indigner, les plus étranges témoignages de la dépravation des gens de cour. Nous renonçons, par exemple, à traduire d’une manière supportable ce qu’il dit des coussinets et de leur usage en amour; nous n’essayerons pas davantage d’exposer, même avec autant de réserve que possible, ses théories scandaleuses sur les caleçons que portaient les femmes, et ses étranges révélations sur les arcanes de la toilette galante. Nous aurions voulu pourtant indiquer, comme un des stigmates de la Prostitution de ce siècle, l’incroyable parure que les femmes débauchées avaient inventée pour faire fête à leurs amants, mais le lecteur voudra bien aller chercher, dans les Dames galantes de Brantôme, au chapitre de la veüe en amour, les détails de cette mode secrète, que les dames de la cour n’avaient pas dédaigné d’emprunter aux courtisanes de profession. Brantôme avait ouï parler d’une belle et honnête dame, qui ne rougissait pas de prendre de pareils soins, et qui se vantait d’être ainsi plus plaisante aux yeux de son mari. La mort tragique de madame de la Bourdaisière révéla une indécence de cette espèce, et causa un scandale qui eut des échos par toute la France. Tous les mémoires contemporains rapportent le fait, qu’on peut considérer comme un trait de mœurs acquis à l’histoire de cette époque corrompue. Pierre de l’Estoile s’est empressé de le recueillir dans ses registres-journaux. On le trouve aussi consigné dans les Observations que l’éditeur du Journal de Henri III (édition de 1744) a imprimées à la suite des Amours du grand Alcandre, en nous apprenant que ces Observations «viennent d’une personne qui connaissait exactement la cour du roi Henri IV.» Françoise Babou de la Bourdaisière, tante de Gabrielle d’Estrées, vivait en concubinage avec le baron Yves d’Alègre, qui périt avec elle, en 1592, massacré par le peuple, à Issoire, dont il était gouverneur pour Henri IV.