On ne saurait nier que l’arrivée des Italiens en France, à la suite de Catherine de Médicis, n’ait eu certaine influence détestable sur les mœurs de la cour; mais, si de jeunes seigneurs débauchés se livraient quelquefois à l’imitation des vilaines coutumes de Chouse (comme on appelait l’italianisme français), ils se gardaient bien d’abord de se vanter de leurs désordres infâmes, trop contraires à la galanterie nationale; ils se défendaient même avec énergie d’un vice qui faisait horreur à tous les honnêtes gens. Mais on se relâcha peu à peu de cette vergogne toute française, et il y eut de la tolérance là où il n’y avait eu jusqu’alors qu’une implacable indignation. «Et quand il n’y auroit autre chose que la sodomie telle qu’on la voit pour le jourdhuy, s’écriait Henri Estienne dans son Apologie pour Hérodote, publiée en 1576, mais écrite auparavant, ne pourrions-nous pas à bon droict nommer nostre siècle le parangon de meschanceté, voire de meschanceté détestable et exécrable?» Le peuple, le cœur de la nation, était resté pourtant, il faut le dire, pur de cette méchanceté, et le déplorable exemple de la cour n’avait pas eu le pouvoir de corrompre la vieille candeur de la bourgeoisie. La sodomie, qui n’était qu’un péché ordinaire en Italie, où le pécheur pouvait se faire absoudre en payant 36 tournois et 9 ducats (voy. la Taxe des parties casuelles de la boutique du pape, trad. par A. du Pinet, édit. de Lyon, 1564, in-8o), devenait en France un crime capital qui conduisait son homme au bûcher. Il est vrai que les tribunaux appliquaient bien rarement la peine, portée dans la loi, lorsque ce crime, qu’on regardait comme un fait d’hérésie, ne se mêlait pas à des actes de magie, de sorcellerie ou d’athéisme. «Que je soye ladre, dit maître Janotus de Bragmardo dans sa harangue à Gargantua (liv. I, ch. 20), s’il ne vous fait pas brusler comme bougres, traistres, hérétiques et séducteurs, ennemis de Dieu et de vertus!» Les libertins, qu’on soupçonnait seulement de cette macule indélébile, étaient donc partout montrés au doigt, «fuis et abhorrés,» comme dit Rabelais. On ne pardonnait pas aux Italiens établis en France depuis le mariage du Dauphin Henri avec la fille de Laurent de Médicis, duc d’Urbin, une nouveauté de débauche, qu’ils avaient, disait-on, apportée avec eux. L’auteur du Cabinet du roy de France, dans son épître à Henri III, n’hésitait pas à dénoncer: l’athéisme, sodomie et toutes autres sinistres ou puantes académies, que l’estranger a introduites en France... Mais, quinze ans avant lui, Henri Estienne avait fait semblant de vouloir réhabiliter l’Italie et les Italiens, pour lancer cette cruelle épigramme contre le sorbonniste Nicolas Maillard: «Or ne veux-je pas dire toutesfois que tous ceux qui se trouvent entachez de ce péché l’ayent appris ou en Italie ou en Turquie, car nostre maistre Maillard en faisoit profession et toutesfois il n’y avoit jamais esté.»

Nous avons démontré, ailleurs, que les expéditions d’Italie avaient été fatales aux mœurs françaises; les relations continuelles qui existaient entre les deux pays, depuis le règne de Charles VIII, ne pouvaient manquer de répandre d’odieux éléments de corruption parmi la noblesse et parmi l’armée. Henri Estienne signale ainsi le hideux enseignement que l’Italie avait offert à la France: «Pour retourner à ce péché infâme, dit-il dans son Apologie pour Hérodote (p. 107 de l’édit. originale de 1566), n’est-ce point grand’pitié qu’aucuns, qui, auparavant que mettre le pied en Italie, abhorrissoyent les propos mesmement qui se tenoyent de cela, après y avoir demeuré, ne prennent plaisir aux paroles seulement et en font profession entre eux comme d’une chose qu’ils ont apprise en une bonne eschole?» Mais, quoique le vice italien eût fait de tristes progrès à la cour de France, tous les hommes d’honneur avaient un profond mépris pour ces indignes déserteurs de l’amour français, qui était seul «approuvé et recommandé,» selon l’expression de Brantôme. Nous trouvons, dans les écrits de Brantôme, la preuve du sentiment de répulsion, qui s’attachait à ces sales et ignobles égarements, lors même que la Prostitution ne connaissait plus de bornes: «Ainsy que j’ay ouy dire à un fort gallant homme de mon temps, dit-il dans ses Dames galantes, et qu’il est aussy vray, nul jamais bougre ny bardache ne fut brave, vaillant et généreux, que le grand Jules César; aussy, que, par la grande permission divine, telles gens abominables sont rédigés et mis à sens reprouvé. En quoy je m’estonne que plusieurs, que l’on a vous tachés de ce meschant vice, ont esté continués du ciel en grand’prospérité, mais Dieu les attend, et, à la fin, on en voit ce qui doibt estre d’eux.» Brantôme, qui avait la conscience si large et si peu timorée en affaire de galanterie, manifeste hautement son dégoût à l’égard des vices contre nature; c’est au moment même où la cour de Henri III affichait effrontément les mœurs italiennes, qu’il les condamne et les flétrit dans ses Dames galantes, qu’on peut considérer cependant comme le répertoire de la débauche du seizième siècle. Brantôme écrivait, il est vrai, ce traité de morale lubrique, sous l’inspiration de la reine de Navarre, Marguerite de Valois, qui s’était mise à la tête de la bande des dames. On appelait ainsi à la cour de Charles IX une sorte de coalition féminine qui s’efforçait de s’opposer aux honteux débordements de la jeunesse italianisée. «Je ne m’esbahy pas trop, dit Henri Estienne dans ses Deux dialogues du langage françois italianizé, si les dames, italianizans en leur langage, à l’exemple des hommes, ont voulu aussi italianizer en autres choses.»

Quand Henri III, qui était roi de Pologne, fut appelé à succéder à son frère Charles IX, les Italiens avaient déjà pris un grand pied à la cour de France; mais leurs vilaines mœurs ne s’y propageaient qu’en cachette, et personne n’osait encore s’avouer de leur bande. Ainsi, le poëte du roi, Étienne Jodelle, qui passait pour le héraut de l’amour antiphysique, s’était déshonoré, même aux yeux de ses amis de la Pléiade, en prostituant sa muse à composer, par ordre de Charles IX, dit-on, le Triomphe de Sodome. «Il fut employé par le feu roy Charles, raconte Pierre de l’Estoile, qui a consigné dans ses Registres-journaux la fin très-misérable et espouvantable de ce poëte parisien, comme le poëte le plus vilain et lascif de tous, à escrire l’arrière hilme (hymne), que le feu roy appeloit la Sodomie de son prevost de Nantouillet.» (Voy. le Journal de Henri III, édition de MM. Champollion, p. 29, sous l’année 1573.) Lorsque Henri III avait quitté la France, pour se rendre en Pologne, où l’attendait une couronne, on peut assurer qu’il n’était pas entaché du vice honteux qui le dégradait à son retour dans le royaume de ses pères. Il avait toujours été, dès sa plus tendre jeunesse, enclin à la luxure, ardent au plaisir, sensuel et libertin; mais, quoique entouré de courtisans pervers et voluptueux, il ne s’abandonnait pas encore aux coupables erreurs de la débauche italienne. Nous serions en peine de dire si ce goût infâme lui vint en Pologne ou à Venise, où il passa quelques jours, en revenant prendre possession du trône de France. «Depuis la mort de la princesse de Condé, dit Mézeray dans son Abrégé chronologique de l’histoire de France (t. V, p. 251), Henri III avoit eu peu d’attachement pour les femmes, et son avanture de Venise lui avoit donné un autre penchant.» Cette aventure de Venise n’était autre qu’une maladie vénérienne, que le roi voyageur avait prise en passant, et dont il eut beaucoup de peine à se délivrer. La princesse de Condé, Marie de Clèves, que Henri III aimait éperdument, en effet, mourut à Paris, le samedi 30 octobre, six semaines après avoir revu son royal amant, qui lui était revenu en assez piteux état, à la suite de l’aventure de Venise. Voici des dates, qui nous permettent de fixer, d’une manière à peu près certaine, l’époque où commença l’affreux désordre du roi.

LES ÉCOLIERS AU BOURG ST. MARCEL

A peine Henri III fut-il au Louvre, que l’on vit se former autour de lui la cour des mignons et des Italiens. Ces derniers soulevèrent d’abord dans le peuple de Paris une sourde irritation, qui ne tarda point à se changer en haine implacable. Les écoliers de l’université se firent les interprètes de cette haine toute nationale, et poursuivirent la bande italienne, par des chansons, des pasquils et des placards injurieux. Il y eut des rixes et des meurtres, à l’occasion d’une querelle qui avait mis en cause les mauvaises mœurs de ces étrangers. Dans le mois de juillet 1575, un brave capitaine, nommé La Vergerie, fut condamné à mort et pendu, pour avoir dit publiquement que, dans cette querelle, «il falloit se ranger du costé des escoliers, et saccager et couper la gorge à tous ces bougres d’Italiens, qui estoient cause de la ruine de la France.» Pierre de l’Estoile, qui nous raconte la triste fin du capitaine, affirme que le roi assistait à l’exécution, quoique n’ayant point approuvé cet inique jugement; mais on peut supposer que le procès bien court de ce malheureux n’avait pas été expédié sans l’ordre exprès de Henri III, puisque le chancelier René de Birague s’en était chargé lui-même. Depuis la condamnation et le supplice de La Vergerie, «on deschira, par toutes sortes d’escrits et de libelles (ne pouvant faire pis) les messires italiens et la royne (Catherine de Médicis), leur bonne patronne et maistresse.» Pierre de l’Estoile avait recueilli plusieurs de ses satires, entre autres des stances et des sonnets contre les Italiens, à qui l’on imputait tous les maux et tous les désordres du royaume.

Mais, l’année suivante, il n’était déjà plus question des Italiens, comme si les Mignons les eussent fait disparaître. Pierre de l’Estoile, ce fidèle écho de tous les commérages de son temps, écrivait, à la date de juillet 1576, dans ses Registres-Journaux: «Le nom de mignons commença, en ce temps, à trotter par la bouche du peuple, auquel ils estoient fort odieux, tant pour leurs façons de faire, qui estoient badines, et hautaines, que pour leurs fards et accoustremens effeminés et impudiques, mais surtout pour les dons immenses et libéralités que leur faisoit le roy, que le peuple avoit opinion estre cause de sa ruine, encores que la vérité fut que telles libéralités, ne pouvans subsister en leur espargne un seul moment, estoient aussy tost transmises au peuple, qu’est l’eau par un conduict. Ces beaux mignons portoient leurs cheveux longuets, frisés et refrisés par artifices, remontans par-dessus leurs petis bonnets de velours, comme font les putains, et leurs fraizes de chemises, de toile d’atour, empezées et longues de demi-pied, de façon qu’à voir leur teste dessus leur fraize, il sembloit que ce fust le chef saint Jean dans un plat. Le reste de leurs habillemens faits de mesme: leurs exercices estoient de jouer, blasphemer, sauter, danser, volter, quereller et paillarder, et suivre le roy partout et en toutes compagnies; ne faire, ne dire rien, que pour luy plaire; peu soucieux, en effet, de Dieu et de la vertu, se contentans d’estre en la bonne grâce de leur maistre, qu’ils craignoient et honoroient plus que Dieu.» (Voy. le Journal de Henri III, édit. de MM. Champollion.)

Ce passage est très-important, en ce qu’il fixe d’une manière positive la date de l’apparition des mignons, ou du moins l’époque où ils commencèrent à être signalés à la haine du peuple. Au reste, Pierre de l’Estoile ne dit rien qui caractérise leurs mœurs dénaturées, et le portrait qu’il fait d’eux pourrait s’appliquer à tous les courtisans. A la suite de ce portrait, il enregistre un poëme, composé de quinze strophes, «qui fut semé, en ce temps, à Paris, et divulgué partout sous ce titre: Les vertus et propriétés des mignons, 25 juillet 1576.» Les éditeurs du Journal de Henri III n’ont publié que six strophes de ce poëme, qui est imprimé en entier, avec le titre des Indignitez de la cour, dans le Cabinet du roy de France (page 297). Il existe quelques différences entre les deux textes, mais nous remarquerons que, dans l’un et l’autre, l’accusation de sodomie n’est formulée contre les mignons, que sous la forme d’un doute injurieux:

Ces beaux mignons prodiguement
Se veautrent parmy leurs delices,
Et peut-estre dedans telz vices
Qu’on ne peut dire honnestement.