Cette description, que nous extrayons d’un libelle qui parut alors sous ce titre: Les Sorcelleries de Henri de Valois et les oblations qu’il faisoit au diable dans le Bois de Vincennes, avec la figure des démons d’argent doré, aux quels il faisoit offrandes (Paris, Didier Millot, 1589), annonce tout simplement deux cassolettes à brûler de l’encens, placées, dans un oratoire, de chaque côté d’un crucifix!

L’auteur du pamphlet indique l’usage impur et sacrilége qu’il assigne à ces prétendues idoles, en disant: «On scait que les payens reveroient les satyres pour dieux des bois et lieux escartés, à cause qu’ils pensoient que d’eux leur venoit l’habileté à la paillardise.»

Il est impossible de laver la mémoire de Henri III des souillures qui la déshonorent, mais on peut affirmer que les turpitudes dont ce prince et ses mignons sont restés flétris devant le tribunal de l’histoire, ne furent pas aussi fréquentes, ni aussi éhontées, ni aussi inouïes, qu’on le suppose, en s’en rapportant aux accusations des ligueurs et des huguenots. Ainsi, nous pensons que, dans bien des circonstances, l’attachement du roi pour ses mignons était dégagé de toute impureté avilissante, et nous n’avons pas le courage de voir une passion honteuse dans les témoignages d’amitié et de regret que Henri III donna publiquement à Caylus et à Maugiron, en les pleurant, en les baisant tous deux morts, raconte l’Estoile, en faisant tondre leurs têtes pour emporter leurs blonds cheveux, et en ôtant à Caylus les pendants d’oreilles qu’il lui avait donnés et attachés de sa propre main. Rien n’est plus touchant aussi que cette mort de Caylus, répétant à son dernier soupir: «Ah! mon roi! mon roi!» Rien n’est plus respectable que la douleur d’un roi à la perte d’un ami. Mais le peuple en jugeait autrement et voyait de mauvais œil les tombeaux fastueux érigés en l’honneur de ces jeunes efféminés qu’il abhorrait. Le peuple, aveuglé et irrité par les manœuvres des partis anarchiques, avait pris en aversion tout ce qu’il considérait comme la cause de ses maux et de ses misères; il n’était que trop disposé à croire aux horreurs qu’il entendait dire sur les mœurs du roi et de son entourage; il se laissait abuser par les apparences et il se sentait prévenu d’avance en mauvaise part contre les courtisans, qu’ils fissent des mascarades ou des processions. Les prédicateurs, par leurs déclamations furieuses, eurent alors la plus funeste influence sur l’opinion, et Henri III dut se repentir de ne leur avoir pas fermé la bouche: après l’avoir avili et diffamé, ils le firent assassiner par Jacques Clément. «Le jour de quaresme prenant, lit-on dans le Journal de Henri III, sous la date du 20 février 1583, le roy avec ses mignons furent en masque par les rues de Paris, où ils firent mille insolences, et la nuit allèrent roder de maison en maison, voir les compagnies, jusques à six heures du matin du premier jour de quaresme, auquel jour la pluspart des prescheurs de Paris en leurs sermons le blasphémèrent ouvertement desdites veilles et insolences.»

Ce fut sans doute pour faire pénitence de ces folies de carnaval, que le roi, peu de jours après, institua la confrérie des Pénitents et fit des processions, à l’instar de celles des Battus de Rome, dans lesquelles les confrères, vêtus de sacs de toile blanche, marchaient sur deux files, en chantant des psaumes et en se fustigeant. Mais les mignons figuraient encore dans ces processions, et leur présence en gâta l’effet. «J’ay esté adverty de bon lieu, s’écria le moine Poncet, qui prêchait le carême à Notre-Dame, qu’hier au soir la broche tournait pour le soupper de ces bons pénitens, et qu’après avoir mangé le gras chappon, ils eurent pour leur collation de nuit le petit tendron qu’on leur tenoit tout prest!» Le prédicateur fut emprisonné par ordre du roi, et les processions n’en continuèrent que mieux aux flambeaux; le roi y assistait, toujours revêtu du costume de la confrérie et entouré de ses mignons: «Y en eust quelques uns, mesmes des mignons, à ce qu’on disoit, rapporte P. de l’Estoile, qui se fouettèrent en ceste procession, ausquels on voioit le pauvre dos tout rouge des coups qu’ils se donnoient. Sur quoy on fit courir plusieurs quatrains et pasquils, sornettes et vilainies semblables, qui furent faites et semées sur ceste fouetterie et pénitence nouvelle du roy et de ses mignons.» Henri III, selon les historiens, avait imaginé ces processions et ces pénitences publiques, pour expier les vilains péchés qu’il se reprochait tout bas et dans lesquels il retombait sans cesse; il obligeait les mignons, comme ses complices, à paraître dans ces cérémonies et à y jouer le rôle de pénitents; il allait avec eux visiter les églises et les couvents, faire des stations et des prières, écouter des sermons et gagner des indulgences. Ce n’était, disait-on dans le peuple, que des préparatifs et des encouragements pour mieux pécher ensuite. On assurait que le roi avait fait peindre, dans ses Heures, les portraits de ses mignons en habit de cordelier. (Voy. la Confession de Sancy, chap. VIII). On racontait qu’il faisait fouetter devant lui, dans son cabinet, les compagnons de ses dévotions et de ses débauches; on prétendait même que la confrérie des Pénitents n’avait été instituée que pour recruter de vils complaisants d’impudicité et pour propager, sous le manteau d’une association religieuse, les principes infâmes de la sodomie. Le Journal de Henri III nous apprend, en effet, qu’un des maîtres des cérémonies de la confrérie était le nommé Du Peirat, «chassé et fugitif de Lyon, pour crime d’athéisme et de sodomie.» On devine pourquoi le peuple appelait les Pénitents confrères du cabinet et ministres de la bande sacrée.

Sully, en donnant, dans ses Œconomies royales, une liste des mignons, dans laquelle on remarque, outre ceux que nous avons déjà nommés, Bellegarde, Souvré, du Bouchage et Thermes, ne fait aucune allusion à leurs mœurs et dit seulement que chacun d’eux avait été successivement le favori du roi. Le savant Le Duchat, dans ses notes sur la Confession de Sancy, nomme encore quatre autres mignons, d’après les Mémoires de l’estat de la France sous Charles IX et les lettres d’Estienne Pasquier: «Le Voyer, sieur de Lignerolles; Pibrac, Roissy et Vic de Ville, lesquels, ajoute le commentateur, ne passoient pas pour être également vicieux et corrompus.» Quoi qu’il en fût, tous les gentilshommes que le roi honorait d’une sympathie et d’une intimité particulières étaient aussitôt déshonorés du titre de mignons ou d’hermaphrodites. Ce dernier surnom, moins populaire et plus raffiné que l’autre, caractérisait l’espèce de Prostitution à laquelle ils devaient, disait-on, leur crédit et leur fortune. Agrippa d’Aubigné, le Juvénal de cette époque qu’il nous représente comme plus dépravée encore que celle de Néron et de Domitien, a consacré ses vers et sa prose à flétrir les mignons de Henri III. Oui, s’écrie-t-il dans ses Tragiques (liv. II, p. 83):

Oui, les Hermaphrodites, monstres effeminez,
Corrompus bourdeliers, et qui estoyent mieux nez
Pour valets de putains que seigneurs sur les hommes,
Sont les monstres du siècle et du temps où nous sommes!

Les Tragiques donnez au public par le larcin de Prométhée ne furent imprimés qu’en 1616 (Au désert, in-4), sans nom d’auteur, mais ces admirables satires avaient été écrites dans la jeunesse d’Agrippa d’Aubigné, qui, pour être un trop zélé calviniste, n’en était pas moins un homme d’honneur et un grand historien. Un autre ouvrage, aussi satirique, mais moins passionné et moins cruel que celui du poëte des Tragiques, avait été composé aussi, vers le même temps, pour mettre au pilori les mœurs dissolues de la cour de Henri III: il ne vit le jour que longtemps après sa rédaction, mais bien avant le poëme de d’Aubigné. On peut donc le considérer comme un document contemporain, qui mérite plus de confiance que les libelles et les pasquils du temps, quoique ce ne soit qu’une ingénieuse et spirituelle allégorie.

Le livre dont nous voulons parler, et qui ne permet pas de réhabiliter les mignons, est intitulé seulement les Hermaphrodites, dans la première édition qui fut publiée à Paris, en un petit volume in-12, sans nom de lieu et sans date, vers l’année 1604. Le frontispice gravé offre le portrait de Henri III, debout, portant à la fois les habits et les attributs d’un homme et d’une femme, avec cette devise assez significative: à tous accords. On lit, au bas, ces six vers énigmatiques:

Je ne suis male ny femelle,
Et si je sçay bien en cervelle
Lequel des deux je dois choisir;
Mais qu’importe à qui je ressemble?
Il vaut mieux les avoir ensemble:
On en reçoit double plaisir.

La publication de ce volume fit une grande sensation, surtout à la cour, où plusieurs des anciens mignons de Henri III, tels que Bellegarde, d’Épernon, etc., avaient conservé tout leur crédit, sans le devoir désormais à des moyens si honteux; le pamphlet fut dénoncé au roi, et l’on essaya d’obtenir contre l’auteur une éclatante condamnation. Mais Henri IV, après s’être fait lire les Hermaphrodites, ne voulut pas qu’on en recherchât l’auteur, bien qu’il trouvât l’ouvrage trop libre et trop hardi, «faisant conscience, disoit-il, de chagriner un homme pour avoir dit la vérité.» C’est Pierre de l’Estoile qui nous répète cette belle parole de Henri IV, dans laquelle nous sommes forcés de voir la constatation des faits historiques, qui se trouvent signalés par l’auteur des Hermaphrodites. Quel était cet auteur? L’Estoile le nomme Artus Thomas; on a cherché à établir que c’était Thomas Artus, sieur d’Embry, littérateur obscur et ampoulé. Sorel, dans sa Bibliothèque françoise, rapporte qu’on attribuait ce livre, «où l’on trouva de si bonnes choses,» au cardinal du Perron. Il nous importe peu de savoir quelle est la plume élégante et acerbe qu’il faut reconnaître dans cette pièce, qui fut réimprimée avec ce titre plus explicatif: l’Isle des hermaphrodites nouvellement descouverte, avec les mœurs, loix, coustumes et ordonnances des habits d’icelle. Ce nouveau titre annonce que l’auteur s’était proposé de critiquer surtout la bizarrerie et l’indécence des modes de la cour; ces modes efféminées sont décrites, en effet, si prolixement dans l’ouvrage, que nous préférons citer un passage des Tragiques, dans lequel d’Aubigné a résumé en fort bons vers plusieurs pages des Hermaphrodites.