Henry fut mieux instruit à juger des atours
Des putains de sa cour, plus propres aux amours:
Avoir ras le menton, garder la face pasle,
Le geste effeminé, l’œil d’un Sardanapale,
Si bien qu’un jour des Rois, ce douteux animal,
Sans cervelle, sans front, parut tel en son bal:
De cordons emperlez sa chevelure pleine,
Sous un bonnet sans bord, fait à l’italienne,
Faisoit deux arcs voutez; son menton pinceté,
Son visage de rouge et de blanc empasté,
Son chef tout empoudré, nous monstrèrent l’idée,
En la place d’un roy, d’une putain fardée.
Pensez quel beau spectacle! et comme il fit bon voir
Ce prince avec un busc, un corps de satin noir
Coupé à l’espagnole, où des dechiquetures
Sortoient des passemens et des blanches tirures,
Et afin que l’habit s’entresuivist de rang,
Il monstroit des manchons gauffrez de satin blanc,
D’autres manches encor qui s’estendoient fendues,
Et puis jusques aux pieds d’autres manches perdues.
Pour nouveau parement, il porta, tout ce jour,
Cet habit monstrueux, pareil à son amour;
Si qu’au premier abord chascun estoit en peine
S’il voyoit un roy-femme ou bien un homme-reine!

L’auteur des Hermaphrodites n’épargne pas les détails sur le costume honteux de ses personnages, sur leurs raffinements de mollesse et de coquetterie; mais il est très-sobre de renseignements et même d’allusions au sujet de leurs mœurs, ce qui donne à penser qu’il existe des lacunes dans l’impression. Il est aisé de supposer quels devaient être les actes secrets des officiers de l’Hermaphrodite, dans cette chambre qu’on appelait l’autel d’Antinoüs, parce que la tapisserie représentait les amours d’Adrian et d’Antinoüs, ou dans cette galerie où étaient peintes à fresque «les lascives occupations de Sardanapale et les méditations de l’Arétin, rapportées aux métamorphoses des dieux, et autres telles infinies représentations fort vivement et naturellement représentées.» On peut imaginer aussi tout ce que l’auteur a omis de dire ou tout ce qui a été retranché par son imprimeur, quand on remarque, dans la galerie dédiée aux législateurs de la débauche, «plusieurs chaires brisées, qui s’allongeoient, s’élargissoient, se baissoient et se haussoient par ressort, ainsi qu’on le vouloit: c’estoit une invention hermaphrodique, nouvellement trouvée en ce pays-là.» Le jugement de Henri IV, qui trouvait cet ouvrage trop libre et trop hardi, tout en reconnaissant qu’il était vrai, n’a pas besoin d’être justifié par des citations. Celle-ci cependant, tirée des ordonnances relatives à la police chez les Hermaphrodites, ne laisse pas de doute sur l’objet principal que l’auteur voulait atteindre dans cette mordante satire des mignons: «Et d’autant que tous les lits sont autant d’autels où nous voulons qu’il se fasse un sacrifice perpétuel à la déesse Salambona, nous désirons qu’ils soient aussi plus riches que le reste, houssés et caparaçonnés pour la commodité des plus secrets amis: sçachant aussi que les actions vulgaires se font sous un ciel qu’on appelle lunaire, et les mystères de Venus estant eslevez de deux degrez au-dessus, nous entendons que chascun ait double ciel en son lit, et que celuy qui sera au dedans ne soit moins riche que celuy du dehors; voulons que l’histoire en soit prise des Métamorphoses d’Ovide, déguisemens des dieux et autres choses pareilles, pour encourager les plus refroidis; que le derrière soit plus remarquable que le devant par sa largeur, comme plus convenable aux Hermaphrodites, estant le lieu le plus propre pour l’entretien. D’autant aussy que la terre n’est pas digne de porter chose si précieuse, nous ordonnons qu’on estendra sous lesdits lits quelques riches cairins (tapis du Caire) ou autres tentures de soie.» L’auteur ne fait qu’effleurer son sujet, avec une délicatesse qui témoigne de l’horreur que lui inspirait la vie débordée des courtisans, et il avoue qu’il se détournait avec dégoût de ceux qui jouoient et folastroient, «de crainte de voir, dit-il, quelque chose qui ne m’eust, par aventure, esté guère agréable.»

Il faut en revenir aux écrits d’Agrippa d’Aubigné, pour leur emprunter les traits les plus caractéristiques de la Prostitution des mignons. Le grave et judicieux de Thou n’a pas dédaigné de faire entrer dans son Histoire quelques-unes des anecdotes qu’on trouve même dans la Confession de Sancy: celle de la sarbacane, par exemple, prouve au moins que le roi n’était point assez endurci dans le vice, pour s’y livrer sans remords. Ce fut vers 1580, que Saint-Luc et Joyeuse, honteux et fatigués de leur condition, voulurent s’en affranchir, en faisant rougir leur maître de ses débauches, qu’ils ne supportaient plus eux-mêmes qu’avec une invincible répugnance. D’après le conseil de la comtesse de Retz, qu’ils aimaient l’un et l’autre, ils percèrent le mur du cabinet de Henri III, et firent «couler, par la ruelle du lit, entre la contenance et le rideau, une sarbacane d’airain, par le moyen de laquelle ils vouloient contrefaire un ange,» selon le récit que d’Aubigné a fait de l’aventure. (Hist. universelle, liv. II, chap. V, t. III.) Il s’agissait de glisser dans l’oreille du roi les avertissements et les menaces du ciel, pour le corriger de ses hideuses habitudes. Le stratagème réussit au delà des espérances de Saint-Luc et de Joyeuse, car Henri III n’eut pas plutôt entendu la voix mystérieuse qui le sommait de s’amender, sous peine d’être foudroyé comme les habitants pervers de Sodome et de Gomorrhe, qu’il jura de ne plus retomber dans son péché et qu’il fit partager son repentir à ses mignons. Ce pauvre pécheur était devenu si peureux, qu’au moindre coup de tonnerre, il allait se cacher sous son lit, et qu’il s’enfuyait au fond des souterrains du Louvre, quand la foudre continuait à gronder. Mais Joyeuse eut pitié de l’état déplorable dans lequel il avait mis le roi, et pour le guérir de ses terreurs, il lui avoua tout, en accusant Saint-Luc. Celui-ci eut le temps de s’enfuir, avant que la colère de Henri III pût l’atteindre, et il se réfugia dans la ville de Brouage, dont il était gouverneur, en abjurant pour toujours ses hérésies de mignon. De Thou rapporte la même aventure, mais il donne pour complice à Saint-Luc, François d’O, au lieu de Joyeuse, et il attribue à la femme de Saint-Luc, qui était Jeanne de Cossé-Brissac, l’invention de la sarbacane. Au reste, en dépit de sa tache originelle, l’ex-mignon François d’Épinay, seigneur de Saint-Luc, devint grand maître de l’artillerie et maréchal de France, sous le règne de Henri IV. «Ce pauvre garçon avait en horreur cette vilenie, dit Agrippa d’Aubigné, dans la Confession de Sancy, et fut forcé la première fois; le roy luy faisant prendre un livre dans un coffre, duquel le grand prieur et Camille lui passèrent le couvercle sur les reins, et cela s’appeloit prendre le lièvre au colet: tant y a que cet honneste homme fut mis par force au mestier.» Le déshonneur du malheureux favori fut proclamé à la cour par cette anagramme ordurière, que Rochepot avait trouvée dans le nom de Saint-Luc: cats in c...

L’ange de la sarbacane avait laissé dans l’esprit du roi une disposition salutaire à redouter le châtiment de Dieu: de là, ces processions, ces pénitences, ces expiations solennelles. Mais nous hésitons à croire, comme le dit d’Aubigné, que «la frayeur croissoit avec l’artifice exquis des voluptés;» nous repoussons avec horreur les monstrueuses calomnies, que les ligueurs, plutôt encore que les huguenots, avaient distillées, ainsi qu’un affreux poison, pour anéantir la royauté, en stigmatisant le roi; on a peine à concevoir comment d’Aubigné a pu s’obstiner à répéter ces indignités, dans ses Tragiques, dans son Histoire universelle et dans sa Confession de Sancy. Il aurait dû laisser, dans les libelles de la Ligue, ces chapelets venus de Rome, ces grains bénits, que le roi aurait distribués à tous les confrères du cabinet, en leur ordonnant que «leurs voluptés s’exerceroient à travers lesdits chapelets;» cette messe sacrée, qui se disait au-dessus du lit du cabinet et dont «les ornements estoient accommodez à ce péché;» ces «lavemens d’eschine,» et ces clystères d’eau bénite que les mignons employaient en guise de préservatif contre le feu du ciel! Sauval, dans ses mémoires historiques et secrets sur les amours des rois de France, n’a pas hésité, en présence des hideuses profanations alléguées par d’Aubigné, à prendre la défense de Henri III: «Toutes ces abominations de Gomorrhe, dit-il, dont on le noircissoit, et que les satyriques appeloient les amours sacrés, comme défendant l’amour des femmes, estoient plustost les vices des grands et surtout de ses favoris, nommés la sacrée société et la bande sacrée, que les siens. Aussi, étoit-ce d’eux et de leur monstrueuse paillardise dont ils faisoient leurs délices, qu’on disoit en ce temps-là: In Spania, los cavalieros; in Francia, los grandes; in Almania, pocos; in Italia, todos.» Cependant, il faut accepter comme vrai une partie des aveux de la Confession de Sancy, tout infâmes qu’ils soient, et l’on est forcé de ne pas confondre avec les ignobles libellistes de la Ligue le brave et loyal Agrippa d’Aubigné, qui fut l’ami et le compagnon d’armes du roi béarnais, lors même qu’il s’écrie avec un profond sentiment d’indignation: «Si je contois ce que m’a dit en secret le prince de Condé, quand ils furent toute une nuit très-contens de l’apprentissage du comte d’Auvergne à son nombril; ou si je contois le banissement du jeune Rosny, pour estre mal garny; de Noailles, pour avoir escrit sur son lit ces vers:

Nul heur, nul bien ne me contente
Absent de ma divinité!

»Le roy de Navarre y avoit apostillé de sa main:

N’appellez pas ainsi ma tante:
Elle aime trop humanité.

»On connut par là qu’il aimoit les femmes, contre les règles de l’amour sacré: cela le fit chasser à coups de pied, comme le duc de Longueville, pour avoir demandé au roy ses couleurs en une lettre de papier illuminé; si je contois les espousailles de Quélus, l’autre contrat signé du sang du roy et du sang de d’O pour tesmoin, par lequel il espousoit monsieur le Grand; de plus, si je redisois les paroles de ce prince agenouillé sur Maugiron mort, ayant la bouche collée entre les deux parties honteuses!...» (Voy., dans la Confession de Sancy, le chap. VII des reliques et dévotions du feu roy.)

Quand d’Aubigné écrivait, sous une forme facétieuse, ces horribles révélations de l’histoire secrète du Louvre, il avait été condamné à mort deux ou trois fois par contumace, comme huguenot incorrigible; il était en haute faveur à la cour de Henri IV; il avait barbe grise au menton, et il sentait encore bouillonner dans ses veines la haine implacable que lui inspirait le vice couronné; mais, plus de trente ans auparavant, alors que, durant les guerres de 1577, il résidait à Casteljaloux, commandant quelques chevau-légers de l’armée protestante, et «se tenant pour mort pour les plaies reçues en un grand combat,» il avait formulé, presque dans les mêmes termes, les mêmes accusations contre Henri III et ses courtisans, dans le recueil des Tragiques, qui ne furent publiés que vingt-cinq ans plus tard. C’était donc sur un lit de douleur, et en face d’une mort prochaine, qu’il vouait à l’exécration de la postérité les faits et gestes hideux des mignons et de leur royal maître. Voici comment le poëte préparait alors la tâche de l’historien:

Quand j’oy qu’un roy transy, effraié du tonnerre,
Se couvre d’une voute et se cache sous terre,
S’embusque de laurier, fait les cloches sonner;
Son peché, poursuivy, poursuit de l’estonner;
Qu’il use d’eau lustrale, il la boit, la consomme
En clystères infects; il fait venir de Rome
Les cierges, les agnus, que le pape fournit;
Bouche tous ses conduits d’un charmé grain-benit;
Quand je voy composer une messe complete,
Pour repousser le ciel, inutile amulete;
Quand la peur n’a cessé, par les signes de croix,
Le braïer de Massé ny le froc de François:
Tels spectres inconnus font confesser le reste;
Le peché de Sodome et le sanglant inceste
Sont reproches joyeux de nos impures cours.
Triste, je trancheray ce tragique discours,
Pour laisser aux pasquils ces effroyables contes,
Honteuses veritez, trop veritables hontes!