La pauvre Marguerite, dans le trajet d’Agen à Carlat, s’était mise en croupe derrière un gentilhomme (voy. le Scaligerana, au mot Navarre). «Elle s’escorcha toute la cuisse, dont elle fut un mois malade et en eust la fièvre.» Le médecin, qui la pansait, «eut les estrivières pour avoir trop parlé,» selon le Dictionnaire général et curieux de César de Rochefort (p. 415, col. 1). Ce qui nous autorise à supposer que cette écorchure avait une origine suspecte. La reine de Navarre, si l’on en croit le Divorce satyrique, manquait de tout dans le château de Carlat, «où elle fut longtemps, non-seulement sans daiz et lit de parade, mais aussi sans chemises pour tous les jours.» Elle se consolait, en se livrant à toute la fougue de son tempérament, dans ce château, «ressentant plus la tannière de larrons, que la demeure d’une princesse, fille, femme et sœur de roy.» Elle ne pouvait renouveller, aussi souvent qu’elle l’eût voulu, le personnel de ses galanteries, et elle se trouvait circonscrite dans le choix de ses amants. En l’absence du seigneur de Duras, «qu’elle avoit envoyé vers le roy d’Espagne querir de l’argent,» elle jeta les yeux successivement sur Choisnin, un des musiciens de son cabinet; puis sur son cuisinier; puis sur Saint-Vincent, son maître d’hôtel; puis sur Aubiac, «le mieux peigné de ses domestiques, qu’elle esleva de l’escurie en la chambre.» Cet Aubiac s’était épris d’elle, en la voyant pour la première fois, sept ou huit ans auparavant. «Je voudrais, dit-il alors à haute voix, en la regardant avec des yeux enflammés d’amour, avoir couché avec elle, à peine d’être pendu quelque temps après!» En parlant ainsi, il tirait lui-même son horoscope; car, après avoir été le favori de cette princesse (quoique ce fût un «chestif escuyer, rousseau et plus tavelé que truitte, dont le nez teint en escarlatte ne s’estoit jamais promis au mirouer, d’estre un jour trouvé dans le lit avec une fille de France, ainsi qu’il le fut à Carlat par madame de Marze, qui, par trop matineuse, fit ce beau rencontre»), il fut fait prisonnier avec sa dame dans le château d’Ivoy, où celle-ci s’était réfugiée, au sortir de Carlat. Le roi de France, irrité contre sa sœur, avait ordonné au marquis de Canillac de s’emparer d’elle, car Marguerite, depuis plusieurs années, avait embrassé le parti de la Ligue, afin de se venger à la fois et de son frère et de son mari. La reine se vit donc conduire au château d’Usson, en Auvergne, où le marquis de Canillac devait la tenir enfermée, tandis que son dernier amant, le malheureux Aubiac, était mené à Aigueperse pour y être jugé. On le condamna, comme ligueur, à être pendu, et il alla au supplice, en baisant un «manchon de velours ras bleu qui lui restoit des bienfaits de sa dame.» Mais déjà Marguerite lui avait donné un successeur, et le marquis de Canillac s’était laissé prendre aux séductions de sa prisonnière. Il devint, de malpropre qu’il était, «coint (soignée) et joly comme un beau petit amoureux de village.» La reine ne l’aimait pas, mais faisait semblant de l’aimer; et lui, jaloux de tous les rivaux qu’on lui laissait soupçonner, négligeait le service du roi pour celui de l’enchanteresse. Celle-ci dirigea si bien ses ruses et ses artifices, qu’elle imagina un prétexte pour se débarrasser de son geôlier amoureux, et qu’elle se saisit du château, pendant qu’il était dehors. A son retour, le marquis de Canillac trouva la porte close, et Marguerite lui fit dire qu’elle n’avait plus besoin de gouverneur. Il s’éloigna d’Usson, en soupirant, et il servit de risée à la cour de Henri III, qui lui pardonna d’avoir si mal rempli sa mission, eu égard à la honte de sa déconvenue. «Pourquoi, lui dit-il pour toute vengeance, ne demandez-vous pas à la reine Margot la grâce d’être son parfumeur?»

La forteresse d’Usson, bâtie sur la pointe d’un rocher, était inexpugnable. Henri IV n’eut pas l’idée d’y faire assiéger sa femme: il se tint pour satisfait de ce qu’elle y était captive, quoique souveraine dans l’intérieur de cette espèce de prison. Elle resta plus de vingt ans dans cet asile mystérieux de ses débauches. Un des panégyristes de cette princesse, le père Hilarion de Coste, dans les Éloges des Dames illustres, ne s’est pas fait scrupule de dire, en style de rhéteur, que «ce fort chasteau de l’Auvergne fut un Thabor pour sa dévotion, un Liban pour sa solitude, un Olympe pour ses exercices, un Parnasse pour ses muses, et un Caucase pour ses afflictions.» Bayle remarque, avec raison, que le séjour de la reine de Navarre à Usson eût été plus justement comparé à la retraite de Tibère dans l’île de Caprée. Il est certain, pourtant, que la voluptueuse sirène d’Usson avait eu l’adresse de cacher si bien aux profanes les mystères d’impudicité qui se renfermaient dans l’intérieur de son château, où ne pénétra jamais aucun étranger, que les yeux et les oreilles du public n’y pouvaient rien voir ni rien entendre. Tout ce qui se passait derrière ces murailles épaisses échappait à la curiosité et à la censure du dehors. On ignorait même, aux environs, le genre de vie qu’on menait dans cette retraite inabordable, dont tous les échos furent muets jusqu’à ce que Marguerite l’eût quittée. Voici comment un homme grave et honorable, Jean Darnalt, procureur du roi au siége présidial d’Agen, se faisait illusion sur les mœurs et les habitudes de la dame du lieu: «C’est une chose très-vraye, dit-il dans ses Antiquitez d’Agen (qui ont été imprimées à Paris, en 1606, à la suite de sa Remonstrance ou harangue solennelle faite aux Ouvertures des plaidoyers, d’après saint Luc, en la senechaussée d’Agen), que Sa Majesté garde très-étroitement là-dedans une coustume, depuis qu’elle y est, fort louable. Après s’estre recréée moderement à l’exercice des Muses, elle demeure, la pluspart du temps, retirée en sa chappelle, faisant prieres à Dieu, pleines d’ardeur et de vehemence, se communiant une fois ou deux la semaine.» Le digne magistrat, qui était certainement de bonne foi dans son étrange paranymphe, n’eût pas osé l’écrire, ni surtout le publier, s’il avait pu soupçonner la vérité; car les éloges qu’il adressait à la reine ressemblaient fort à des plaisanteries, et Marguerite dut bien rire avec ses mignons, quand Darnalt lui disait très-sérieusement dans ce beau morceau d’éloquence: «Phenix qui renaissez journellement de vos propres cendres, bruslant et vous consommant en l’amour divin..., vous vivés d’une autre vie, qu’on ne vit pas au monde!... Hermitage saint, monastère devot, où Sa Majesté s’estudie du tout à la meditation, qui ne tend qu’à la fin des fins, à la fin souveraine; rocher tesmoin de la volontaire solitude, très-louable et religieuse, de ceste princesse, où il semble, par la douceur de la musique et par le chant harmonieux des plus belles voix de la France, que le paradis en terre ne puisse estre ailleurs, et où Sa Majesté gouste le contentement et le repos d’esprit que les ames bienheureuses sentent en l’autre monde!»

Nous n’avons pas malheureusement la contrepartie de cet incroyable panégyrique; il n’y a, dans le Divorce satyrique, que quelques lignes peu importantes, concernant le séjour de Marguerite à Usson. Lorsqu’elle eut chassé de ce château le marquis de Canillac, «elle se resolut de n’obeir plus qu’à ses volontés, dit Henri IV dans le Divorce satyrique, et d’establir dans ce roc l’empire de ses delices, où, close de trois enceintes et tous les grands portaux murés, Dieu scait, et toute la France, les beaux jeux qui, en vingt ans, se sont joués et mis en usage. La Nanna de l’Aretin ni sa Sainte ne sont rien auprès.» Mais, après ce début, qui promettait des révélations singulières, le factum du roi ne nous fait presque pas connaître quels étaient ces beaux jeux, qui occupèrent si longtemps la dame d’Usson, et qui remplacèrent pour elle les rêves de l’ambition et les jouissances de l’orgueil. On peut conclure cependant, avec certitude, du silence même que l’histoire a gardé sur les détails de cette longue retraite, que l’illustre recluse vivait dans la dissolution la plus monstrueuse: «Il est vrai, dit à ce sujet son royal époux, qu’au lieu des galands qui souloient adoucir sa vie passée, elle y a esté reduite, à faute de mieux, à ses domestiques, secretaires, chantres et metifs de noblesse, qu’à force de dons elle y attiroit, dont la race et les noms, inconnus à leurs voisins mesmes, sont indignes de ma mémoire.» Henri IV n’en cite qu’un, qui donne la mesure des autres, et qui eut aussi un règne plus éclatant, à cause de l’amour forcené qu’il avait su inspirer à sa maîtresse: «C’est de luy, qu’elle dit qu’il change de corps, de voix, de visage et de poil, comme il luy semble, et qu’il entre à huis clos où il luy plaist; c’est pour luy qu’elle fit faire les lits de ses dames d’Usson si hauts, qu’on y voyoit dessous sans se courber, afin de ne s’escorcher plus, comme elle souloit, les espaules ni le fessier, en s’y fourrant à quatre pieds pour le chercher; c’est pour luy, qu’on l’a veue souvent tastonner la tapisserie, pensant l’y trouver, et celuy pour qui, bien souvent, en le cherchant de trop d’affection, elle s’est marquée le visage contre les portes et les parois; c’est pour luy, que vous avez ouy chanter à nos belles voix de la cour ces vers faits par elle-mesme:

A ces bois, ces prez et ces antres,
Offrons les vœux, les pleurs, les sons,
La plume, les veux, les chansons
D’un poëte, d’un amant, d’un chantre.»

C’était un chantre, en effet, nommé Pomony ou Comines, fils d’un chaudronnier auvergnat, qui n’avait de remarquable que son énorme laideur et sa belle voix; il fut d’abord enfant de chœur dans une église de village, avant d’être reçu dans la chapelle de la reine, qui le décrassa un peu pour en faire son secrétaire et son favori. Elle en était éprise jusqu’à la rage, et l’on attribuait à un charme magique cette violente passion, qui prenait parfois le caractère d’une démence furieuse. Henri IV disait ne pouvoir quelquefois s’empêcher de rire «des extravaguantes jalousies et fortes passions qu’on raconte de ses amours, qui la transportent plus souvent à mespriser ce qu’elle voit et croire ce qui n’est point, ores cherchant furieuse et chaude ses rufiens en tous les endroits les plus ecartés de sa maison, bien qu’elle ne puisse ignorer qu’ils sont autre part, et ores les voyant et oyant, et toutesfois, se persuadant que sous leur image ce soient d’autres qui tachent de la decevoir et à luy mesfaire.»

Ce qui faisait croire que la reine, dans ses débordements amoureux, était l’esclave d’un sortilége qui étouffait en elle le sentiment de la pudeur, ce furent moins les folies auxquelles on la vit s’abandonner, que les amulettes étranges qu’elle avait toujours sur elle. On racontait qu’elle avait fait sceller dans des boîtes d’or les cœurs de ses amants morts, comme les reliques de ses amours, et ce bruit se trouvait confirmé, en quelque sorte, par la quantité de cassolettes et de joyaux en forme de cœurs, qu’elle serrait dans ses poches ou qu’elle attachait à sa ceinture. Il n’y avait sans doute que des parfums dans ces boîtes d’orfévrerie. Cependant, lorsqu’elle résidait à Usson, elle portait ordinairement pendue au cou, entre la chemise et la chair, une bourse de soie bleue «en laquelle ses plus privés avoient descouvert une boëte d’argent, dont la superficie gravée représentoit naïvement (outre plusieurs différens et inconnus charactères) d’un costé un portrait, et de l’autre son chauderonnier.» On est autorisé à supposer que cette boîte d’argent n’était pas un talisman de la sorcellerie, mais bien un talisman de l’amour; aussi, serions-nous enclins à rapprocher ce talisman de celui que Brantôme, dans ses Dames galantes, fait porter à une dame de la cour, qu’il ne nomme pas: «Son mary mort, dit-il, elle luy coupa ses parties du devant ou du mitan, jadis d’elle tant aymées, et les embauma, aromatisa et odoriféra de parfums et de poudres musquées et très-odoriférantes, et puis les enchassa dans une boëte d’argent doré, qu’elle garda et conserva comme une chose tres-precieuse.» Suivant la tradition, en effet, Marguerite de Valois avait non-seulement enlevé elle-même la tête coupée de son cher La Mole, qu’elle ne put sauver du supplice, mais elle aurait, de ses propres mains, mutilé le cadavre qui était déjà divisé en quatre quartiers et planté sur des pieux aux quatre coins de la place de Grève; la tête fut enterrée la nuit, par les soins pieux de cette amante désolée, dans la chapelle de Saint-Martin; le cœur et les autres débris, volés au corps du supplicié, furent embaumés et scellés dans des boîtes d’or et d’argent, que la reine portait en guise de joyaux et de reliquaires, à travers tous ses amours, qui ne servaient, disait-elle, qu’à raviver le premier. «Elle portoit, raconte Tallemant des Réaux, qui savait tout de bonne main, un grand vertugadin qui avoit des pochettes tout autour, en chacune desquelles elle mettoit une boîte où étoit le cœur d’un de ses amants trépassés; car elle étoit soigneuse, à mesure qu’ils mouroient, d’en faire embaumer le cœur. Ce vertugadin se pendoit tous les soirs à un crochet, qui fermoit à cadenas, derrière le dossier de son lit.» (Voy. les Historiettes de Tallemant des Réaux, 2e édit. de M. de Monmerqué, t. I, p. 163.)

L’historien Dupleix, que Marguerite avait attaché à sa maison en qualité de maître des requêtes, «avec honneste appointement,» comme il le dit lui-même, ne crut pas devoir jeter le manteau sur les déréglements de la vie de cette princesse, lorsqu’il eut à parler d’elle dans l’Histoire de Henri IV; néanmoins, il revêtit d’un voile discret le tableau de Prostitution, qu’il avait eu sous les yeux durant vingt ans: «Tout le monde la publiant déesse, dit-il dans l’Histoire de Louis XIII (p. 53), elle s’imaginoit aucunement de l’estre, et de cà prist plaisir toute sa vie d’estre nommée Vénus Uranie, c’est-à-dire céleste, tant pour monstrer qu’elle participoit de la divinité, que pour faire distinguer son amour de celuy du vulgaire, car elle avoit un autre ordre pour l’entretenir, que celuy des autres femmes, affectant surtout qu’il fust plus pratiqué de l’esprit que du corps, et avoit ordinairement ce mot en bouche: «Voulez-vous cesser d’aimer, possédez la chose aimée!» J’en pourrois faire un roman plus excellent et plus admirable, que nul qu’aist esté composé es siècles précédents, mais j’ai des occupations plus sérieuses.»

Dupleix se justifia d’avoir révélé ou plutôt d’avoir laissé deviner l’incontinence de la reine, en déclarant qu’il n’écrivait pas des panégyriques pour les princes et princesses, mais «une vraie histoire, qui doit exprimer leurs vertus et ne supprimer pas leurs vices, afin que leurs successeurs, craignant une pareille flétrissure pour leur mémoire, imitent leurs louables actions et s’esloignent des mauvaises.» Mais il fut généralement blâmé, et Bassompierre se fit la trompette de ce blâme, dans ses Remarques sur l’ouvrage de Dupleix, qu’il interpelle sur ce sujet avec l’accent du mépris et de l’indignation: «Infâme vipère, qui par ta calomnie déchire les entrailles de celle qui t’a donné la vie! Ver, qui mange la mesme chair qui t’a procréé!... Quelle honte fais-tu à la France de publier à tout le monde et de laisser à la postérité des choses si infâmes d’une des plus nobles princesses du sang royal, qui peut estre sont fausses, ou, au pis aller, n’estoient connues que de peu de personnes?»

Ainsi, Bassompierre lui-même, en prenant si vivement la défense de Marguerite, avoue que les calomnies qu’il reproche à Dupleix pouvaient bien n’être que des médisances et des indiscrétions; mais Dupleix n’avait fait que répéter avec une extrême réserve ce qui se disait partout, à la cour et même dans le peuple, depuis que la reine de Navarre eut quitté son château enchanté d’Usson, en 1605, pour revenir se fixer à Paris: son état hystérique ou hypocondriaque était devenu tel, à cette époque, que les scandales qu’il engendrait tous les jours furent l’entretien et l’étonnement de la France entière. «Ceste foiblesse, dit Dupleix, ne paroissoit au commencement qu’en certains objets cognus à ses domestiques; mais, depuis son dernier voyage à la cour, ils ne furent que trop divulgués, elle-même les faisant cognoistre à tout le monde.»

Quelle que fût la notoriété des désordres de la reine Marguerite, Brantôme, qui avait été aussi un de ses domestiques, et qui conservait pour elle autant de respect que d’admiration, ne se permit pas, à l’exemple de Dupleix, de trahir les secrets de la conduite privée de cette princesse. S’il raconta dans ses Dames galantes, peut-être de l’aveu de Marguerite, plusieurs faits assez équivoques qui la concernaient et qu’il tenait directement des confidences de Vénus Uranie, il se garda bien de la nommer, et il eut souvent la précaution de dérouter le lecteur, en modifiant diverses particularités de son récit. La notice qu’il a consacrée à Marguerite dans les Vies des femmes illustres est un panégyrique resplendissant, où l’auteur n’a pas même admis une ombre de galanterie, comme s’il avait pour objet d’opposer ce brillant éloge au Divorce satyrique, qui circulait à la cour vers ce temps-là. Ainsi, Brantôme évite de réfuter une à une les accusations que le rédacteur du Divorce satyrique avait accumulées dans ce factum contre les mœurs de Marguerite; il n’aborde pas seulement cette thèse difficile et délicate, mais il se jette à corps perdu dans les généralités laudatives, et il s’attache presque exclusivement à mettre en relief les charmes de séduction qui avaient toujours été l’apanage de la reine: «Voilà, disait-on, une princesse qui, en tout, va par-dessus le commun de toutes les autres du monde!» Brantôme se plaît à dépeindre cette merveilleuse beauté, cette grâce incomparable, ce goût exquis dans la toilette, cette richesse de taille, cette noblesse de maintien, toutes ces perfections extérieures, qui faisaient dire à un honnête gentilhomme, nouveau venu à la cour: «Je ne m’estonne pas, si vous autres, messieurs, vous vous aymez tant à la cour, car, quand vous n’y auriez autre plaisir tous les jours que de veoir ceste belle princesse, vous en avez autant que si vous estiez en un paradis terrestre.» L’auteur du Divorce satyrique, entre toutes les épigrammes cruelles qu’il adresse à l’épouse déjà répudiée de Henri IV, ne lui avait peut-être pas lancé de traits plus sensibles à l’amour-propre de la femme, que dans deux ou trois passages, où il ne craint pas de s’attaquer à une beauté que l’âge n’avait pas épargnée. Ce sont ces passages injurieux que Brantôme s’efforce principalement de combattre et d’effacer, comme s’ils intéressaient seuls l’honneur de Marguerite. Le libelliste avait reproché à la reine de se farder et de se plâtrer outre mesure, pour cacher ses rides: Brantôme rappelle adroitement une comparaison qu’il avait faite de cette belle reine avec la belle Aurore, «quand elle vient à naistre, avant le jour, avec sa belle face blanche et entournée de sa vermeille et incarnate couleur.» Le libelliste s’était raillé, en termes fort grossiers, de l’indécente exhibition qu’elle faisait de sa gorge: Brantôme, sans faire allusion à un reproche qui tombait moins sur la reine que sur les modes de son temps (voy. plus haut, t. VI, p. 32), approuve et glorifie ces nudités, qu’il ne voyait pas du même œil que Henri IV: «Ses beaux accoustremens et belles parures, dit-il, n’osèrent jamais entreprendre de couvrir sa belle gorge ny son beau sein, craignant de faire tort à la veue du monde qui se passoit sur un si bel objet; car jamais n’en fut veue une si belle ny si pleine de charme, si pleine ny si charnue, qu’elle monstroit si à plein et si descouverte, que la pluspart des courtisans en mouroient, voire des dames, que j’ay veues aucunes de ses plus privées, avec sa licence, la baiser par un grand ravissement.» Brantôme, vieux et infirme alors, était demeuré fidèle au service de son ancienne maîtresse, qui, dans une lettre écrite d’Usson, lui transmettait en ces termes l’expression d’une affection inaltérable: «J’ay sceu que, comme moy, vous avez choisi la vie tranquille, à laquelle j’estime heureux qui s’y peut maintenir, comme Dieu m’en a fait la grâce depuis cinq ans, m’ayant logée en une arche de salut où les orages de ces troubles ne peuvent, Dieu mercy! me nuire; à laquelle, s’il me reste quelque moyen de pouvoir servir à mes amys et à vous particulièrement, vous m’y trouverez entièrement disposée et accompagnée d’une bonne volonté.»