La reine Marguerite, satisfaite de la vie tranquille qu’elle menait dans son arche de salut, aurait à peine protesté contre la rupture de son mariage avec le roi, si elle n’eût pas craint de voir la couronne de France passer sur la tête de Gabrielle d’Estrées, qu’elle détestait non comme une rivale digne d’elle, mais comme une ennemie fatale à la royauté: elle refusa donc de s’associer aux intentions et aux démarches de Henri IV, qui avait formé une requête en divorce devant la cour de Rome; mais Gabrielle étant morte subitement, empoisonnée sans doute, le 10 avril 1599, Marguerite consentit aussitôt au divorce. «J’ai cy-devant usé de longueurs, écrivait-elle à Sully le 29 juillet; vous en savez aussi bien les causes que nul autre, ne voulant voir en ma place une telle décriée bagasse, que j’estime indigne de la posséder.» Elle présenta elle-même au pape Clément VIII une requête conforme à celle du roi, et ne garda pas rancune à Henri IV des moyens peu courtois qu’il avait employés pour faire prononcer le divorce malgré elle. Elle lui pardonna les outrages du Divorce satyrique et ceux de l’interrogatoire que les commissaires du pape leur firent subir à l’un et à l’autre. Elle riait de grand cœur, en sachant que son mari avait répondu au cardinal de Joyeuse, qui lui demandait s’ils avaient eu dans le mariage communication ensemble: «Nous étions tous deux jeunes au jour de nos noces, et l’un et l’autre si paillards, qu’il étoit impossible de nous en empêcher.» Elle n’avait jamais aimé Henri IV, qu’elle accusait de sentir le gousset et de puer des pieds. Le roi, au contraire, était encore si pénétré des souvenirs qu’elle lui avait laissés, qu’il s’écria, en apprenant qu’elle avait donné plein consentement à la sentence de divorce: «Ah! la malheureuse, elle sait bien que je l’ai toujours aimée et honorée, et elle point moi, et que ses mauvais déportements nous ont fait séparer, il y a longtemps, l’un et l’autre!» (Voy. les Mém. et anecd. des reines et régentes de France, par Dreux du Radier, t. V.) Marguerite prétendait que le bien de la France l’avait déterminée à rompre une union qui ne pouvait assurer un héritier à la couronne, et elle applaudit la première au mariage du roi avec Marie de Médicis.

Elle était encore, à cette époque, sous le charme d’un nouvel amour, auquel l’absence de Pominy avait cédé la place. On peut présumer qu’elle avait elle-même éloigné ce Pominy, dont elle ne se souciait plus, et qui revint plus tard réclamer ses droits avec tant de brutalité, qu’elle fut obligée de le chasser, en disant que ce méchant homme lui gâtait tous ses serviteurs. Le successeur de Pominy fut d’abord un petit valet de Provence, nommé Julien Date, qu’elle avait anobli, «avec six aunes d’étoffe,» sous le nom de Saint-Julien. Elle l’avait laissé à Usson, lorsqu’elle eut l’idée de reparaître à la cour, après vingt-quatre ans d’exil volontaire. Ce fut au mois d’août 1605, qu’elle arriva tout à coup à Paris et qu’elle alla descendre à l’hôtel de Sens, près de l’Arsenal. Le lendemain de son arrivée, on trouva ces quatre vers écrits sur la porte de cet hôtel, qui appartenait à l’archevêque de Sens:

Comme roine tu devrois estre
En ta royale maison;
Comme putain, c’est bien raison
Que tu sois au logis d’un prestre.

C’est ainsi, selon le Divorce satyrique, que «un fourrier bien instruit lui marqua son hostel.» Mais elle n’y logea que peu de jours, et, pour faire taire tous les bruits que son brusque retour avait motivés, en réveillant, comme le dit Pierre de l’Estoile, les esprits curieux, elle alla passer six semaines au château de Madrid, dans le bois de Boulogne. Henri IV l’avait revue avec plaisir, et ils s’étaient si bien réconciliés, que «le roi l’avoit requise de deux choses: l’une que, pour mieux pourvoir à sa santé, elle ne fist plus, comme elle avoit de coustume, la nuit du jour et le jour de la nuit; l’autre, qu’elle restraignist ses libéralités et devinst plus mesnagère.» Henri IV lui donna souvent des marques d’affection et d’intérêt. Il lui rendait visite de temps en temps, et il se divertissait à causer librement avec elle; mais, quand il revenait au Louvre, il avait coutume de dire en plaisantant «qu’il revenoit du bordeau.» (Mém. et journaux de Pierre de l’Estoile, sous le règne de Henri IV, édition de MM. Champollion, p. 425.) La reine Marguerite, en se fixant à Paris, avait eu probablement le projet de changer de vie et de renoncer à la galanterie; «mais, dit l’impitoyable auteur du Divorce satyrique, ne se pouvant plus passer de masle, plaignant le temps et ne voulant plus demeurer oisive,» elle envoya chercher à Usson ce Date ou ce Saint-Julien, «tant de fois réclamé durant ses voluptés.» Saint-Julien se mit en route aussitôt, et vint reprendre le poste de mignon qu’il avait occupé auparavant près de la reine. Celle-ci, dont la passion pour ce jeune homme s’était exaltée jusqu’à la rage, congédia Pominy et tint à distance tous ceux de ses officiers qu’elle avait plus ou moins rapprochés d’elle. Un d’eux, nommé Vermond, âgé de dix-huit ans, conçut une telle jalousie contre le favori, qu’il le tua d’un coup de pistolet, à la portière du carrosse de la reine. L’assassin fut arrêté; on le fouilla, et l’on trouva, dit le Journal de l’Estoile, «trois chiffres sur luy: l’un pour la vie, l’autre pour l’amour, et l’autre pour l’argent.» On fit son procès sur-le-champ, car la reine avait juré «de ne boire ni manger, qu’elle n’en eust veu faire la justice.» Quand on l’amena devant le corps sanglant de la victime, Marguerite, tout en larmes, avait voulu être présente à cette confrontation: «Ah! que je suis content, puisqu’il est mort! s’écria-t-il en regardant le cadavre; s’il ne l’était pas, je l’achèverais!—Qu’on le tue, ce méchant! interrompit cette amante désolée; tenez, tenez, voilà mes jarretières: qu’on l’étrangle!» Le lendemain, Vermond, condamné à avoir la tête tranchée devant l’hôtel de Sens, marcha gaiement au supplice, en disant qu’il ne se souciait pas de mourir, puisque son rival était mort.

Aussitôt après cette exécution, la reine Marguerite abandonna l’hôtel de Sens, dont le séjour lui rappelait trop la perte de son mignon. Elle acheta dans le faubourg Saint-Germain un grand hôtel, situé au bord de la rivière, près de la tour de Nesle et à l’entrée du Pré aux Clercs. Elle fit reconstruire à grands frais les bâtiments, peindre et orner les appartements, dessiner et planter les jardins, de manière à se créer une île de Cythère, où Vénus Uranie voulait établir son temple et son culte. Ce n’étaient qu’emblèmes et devises d’amour, chiffres, armes et portraits de ses amants anciens et nouveaux; car, par une singulière faculté de son imagination licencieuse, elle mêlait si bien le fait matériel avec le souvenir, qu’elle appelait sans cesse à l’aide de ses plaisirs les émotions et les jouissances d’autrefois, comme si tous les galants qu’elle avait eus dans le cours de sa vie, fussent toujours là en humeur de la satisfaire, sans jamais la contenter. Ainsi, Julien Date conservait encore des droits et des priviléges, tout mort qu’il fût, lors même que Bajaumont eut pris sa place active. Voici comment le Divorce satyrique nous dépeint le successeur de Date: «Ce Baujemont (ou plutôt Bajaumont, de la maison de Duras), mets nouveau de ceste affamée, l’idole de son temple, le veau d’or de ses sacrifices, et le plus parfait sot qui soit arrivé dans sa cour, introduit de la main de madame d’Anglure, instruit par madame Roland, civilisé par Lemayne (ou Le Moine), et naguère guéri de deux poulains par Penna, le médecin, et depuis souffleté par Delin (ou de Loue), maintenant en possession de cette pécunieuse fortune, sans laquelle la pauvreté luy alloit saffraner tout le reste du corps, ainsi que la barbe.» Elle aima Bajaumont, son bec jaune, comme elle avait aimé Date, Pominy, Aubiac et La Mole. Elle faillit le perdre aussi, et elle s’en serait bientôt consolée de la même façon. Le sieur de Loue mit l’épée à la main contre le favori et voulut le tuer en pleine église, mais on s’empara de ce furieux, qui fut envoyé prisonnier au For-l’Évêque, et qui eut à soutenir un procès, dans lequel la reine se porta partie civile. Bajaumont était tombé malade de peur, et il avait une jaunisse dont il ne se débarbouilla jamais entièrement. Marguerite ne quittait pas le chevet de son bec jaune; le roi vint la voir sur ces entrefaites, et il la trouva si triste de cette maladie, qu’il dit, en sortant, aux filles de la reine «qu’elles priassent toutes Dieu pour la convalescence dudit Bajaumont, et qu’il leur donneroit leurs estrennes ou leur foire: Car, s’il venoit une fois à mourir, ventre-saint-gris! s’escria-t-il avec gaieté, il m’en cousteroit bien davantage, parce qu’il me faudroit acheter une maison toute neuve, au lieu de celle-cy, où elle ne voudroit plus tenir.» (Journ. de Henri IV, par Pierre de l’Estoile.) Bajaumont n’en mourut pas, et la tendresse de Marguerite, pour lui, ne devint que plus furieuse et plus excentrique: comme elle avait depuis longtemps deux loups (ulcères malins) aux jambes, elle exigea que Bajaumont se fît mettre deux cautères aux bras, afin qu’ils n’eussent rien à se reprocher l’un l’autre!

«Qui sera celui qui lira ses actes héroïques, disait l’auteur du Divorce satyrique, car ils ne manqueront pas d’escrivains, qui n’admire son inclination au putanisme et qui n’approuve qu’ils doivent estre enregistrés au bordel?» Cependant le train de vie débauchée qu’on menoit à l’hôtel de la reine Marguerite, n’a pas été décrit dans les mémoires contemporains, à moins qu’il ne faille en chercher une peinture allégorique dans quelque roman du genre de l’Astrée. On sait seulement que la reine, qui ne sortait presque jamais de son pourpris amoureux, s’y occupait de dévotion autant que de galanterie. Elle avait fait bâtir le couvent des Augustins à sa porte, pour avoir, disait-on, des moines sous sa main. Elle entretenait à son service quarante prêtres anglais, écossais ou irlandais, à quarante écus par an. Elle distribuait tous les ans des dons considérables à différentes communautés religieuses. Elle répandait des aumônes avec une folle prodigalité, à laquelle n’eussent pas suffi des revenus dix fois plus forts que les siens. Le but avoué de ces pieuses libéralités était de racheter tous les péchés qu’elle pourrait faire avec ses galants et ses mignons, notamment avec le dernier, qui fut un musicien, nommé Villars, qu’on appelait le roi Margot. (Voy. les Histor. de Tallemant des Réaux.) Néanmoins, Dupleix affirme que, «dans les amours de Marguerite, il y avoit plus d’art et d’apparence, que d’effet; car elle se plaisoit merveilleusement à donner de l’amour, à s’en entretenir avec décence et discrétion, et de voir et d’ouïr des hommes faisant les passionnés pour elle, cela mesme se faisoit ordinairement par manière de divertissement, selon la coustume de la cour, où à grand’peine celui-là passe pour habile homme, qui ne sait pas cajoler les femmes, ni pour habile femme, qui ne sait pas donner quelque atteinte au cœur des hommes.» On peut dire que la reine, nonobstant ses œuvres pies et quoiqu’elle employât souvent des sommes notables, au dire du P. Hilarion de Cosse, «pour marier des pauvres filles,» tenait une école raffinée de Prostitution dans son délicieux hôtel du faubourg Saint-Germain, où sa petite cour, composée de poëtes, de philosophes, de musiciens, de gentilshommes libertins et de dames dévergondées, vivait comme elle dans le désordre, et se faisait gloire d’imiter son exemple en suivant ses leçons. Henri IV, à la fin du Divorce satyrique, lui souhaitait quelque amendement, et priait Dieu «de luy despartir quelque goutte de repentir, car, dit-il, sans lui, l’eau de cire et de chair, qu’elle alambique pour son visage, ne peut cacher ses imperfections, l’huile de jasmin dont elle oint chaque nuit son corps empescher la puante odeur de sa réputation, ni l’érésipèle qui souvent lui pèle les membres changer et despouiller sa vieille et mauvaise peau.»

Henri IV, il faut l’avouer, ne le cédait pas en libertinage à sa première femme ni à personne de son temps, et, quelles que fussent, d’ailleurs, les grandes qualités de ce prince, un des meilleurs rois qui aient gouverné la France, on est forcé de constater que l’histoire de ses amours et de ses débordements est une partie intégrante de l’histoire de la Prostitution au seizième siècle. «On peut dire, remarque Bayle dans son Dictionnaire historique et critique, que, si l’amour des femmes lui eust permis de faire agir toutes ses belles qualitez selon toute l’étendue de leurs forces, il auroit ou surpassé ou égalé les héros que l’on admire le plus. Si, la première fois qu’il débaucha la fille ou la femme de son prochain, il en eust été puni de la mesme manière que Pierre Abélard, il seroit devenu capable de conquérir toute l’Europe.» Sans admettre, avec Bayle, que la passion effrénée de Henri IV pour les femmes fasse regretter pour son honneur qu’il n’ait pas été privé des moyens de la contenter, nous reconnaissons que ce grand roi a surpassé tous ses prédécesseurs sous le rapport des appétits charnels et de l’incontinence; mais nous croyons que ce fougueux abatteur de bois, ainsi qu’il se qualifiait lui-même, ne serait pas devenu, en cessant d’être un homme, un guerrier plus intrépide ni un politique plus consommé. Ses vices, comme ses qualités, étaient inhérents à son tempérament, et ses mœurs débauchées, qui ne différaient de celles de ses contemporains que par un excès de pétulance et d’ardeur, n’eurent pas d’influence funeste sur les bons mouvements de son cœur et sur les belles manifestations de son caractère. Dans une admirable lettre à Sully (voy. les Œconomies royales, édit. in-fol., t. III, p. 137 et 138), il se défend ainsi d’aimer trop les dames, les delices et l’amour: «L’Escriture n’ordonne pas absolument de n’avoir point de pechez ny defauts, d’autant que telles infirmitez sont attachez à l’impétuosité et promptitude de la nature humaine, mais bien de n’en estre pas dominez ny les laisser regner sur nos volontez: qui est ce à quoy je me suis estudié, ne pouvant faire mieux. Et vous sçavez, par beaucoup de choses qui se sont passées touchant mes maistresses (qui ont esté les passions que tout le monde a creu les plus puissantes sur moy), si je n’ay pas souvent maintenu vos opinions contre leurs fantaisies, jusques à leur avoir dit, lorsqu’elles faisoient les accariastres, que j’aymerois mieux avoir perdu dix maistresses comme elles, qu’un serviteur comme vous, qui m’estiez nécessaire pour les choses honorables et utiles.» Les historiens et les panégyristes d’Henri IV ne pouvaient se payer de ces excuses, et tous se sont accordés à blâmer, presque sans restriction, la prodigieuse licence de sa conduite: «Encore moins, dit Mézeray, l’histoire le pourroit-elle excuser de son abandonnement aux femmes, qui fut si public et si universel, depuis sa jeunesse jusqu’au dernier de ses jours, qu’on ne scauroit mesme luy donner le nom d’amour et de galanterie.» (Abrégé chronol. de l’hist. de France, t. VI, p. 392.) Le docte et vénérable évêque de Rodez, Hardouin de Péréfixe, qui écrivit l’Histoire de Henri le Grand pour l’éducation du roi Louis XIV, ne put se dispenser de reprocher aussi à son héros la fragilité continuelle qu’il avoit pour les belles femmes: «Quelquefois, ajoute-t-il avec une candeur qui va droit à l’indécence, il avoit des desirs qui estoient passagers et qui ne l’attachoient que pour une nuit; mais, quand il rencontroit des beautés qui le frapoient au cœur, il aimoit jusqu’à la folie, et dans ces transports il ne paroissoit rien moins que Henry le Grand.»

Agrippa d’Aubigné, qui, dans son Histoire universelle depuis 1550 jusqu’en 1601, n’a pas dédaigné de raconter en détail quelques-unes des aventures amoureuses du roi de Navarre, passe en revue, dans la Confession de Sancy, les premières maîtresses de ce prince, maîtresses obscures ou de bas étage, qui n’avaient eu qu’un règne éphémère et souvent assez mal récompensé. Il commence par rappeler les infâmes amours du Béarnais avec Catherine du Luc, d’Agen, «qui depuis mourut de faim, elle et l’enfant qu’elle avoit du roy;» il parle ensuite de la demoiselle de Montaigu (fille de Jean de Balzac, surintendant de la maison du prince de Condé), que le chevalier de Montluc avait livrée à la merci du prince de Navarre, par l’intermédiaire d’un gentilhomme gascon, nommé de Salbeuf, «à quoy il eut beaucoup de peine,» parce que la pauvre demoiselle était éprise du chevalier de Montluc, qu’elle avait suivi jusqu’à Rome, et parce qu’elle ressentait une profonde aversion pour le roi, «pour lors plein de morp..., gagnés pour coucher avec Arnaudine, garce du veneur Labrosse.» D’Aubigné nomme après «la petite Tignonville, qui fut imprenable, avant d’estre mariée.» C’était la fille de la gouvernante de la princesse de Navarre, sœur du jeune Henri; celui-ci en devint follement amoureux, et sa passion ne fit que s’accroître par suite de la résistance qu’il rencontra. Sully rapporte, dans ses Œconomies royales, que, vers 1576, le prince s’en alla en Béarn, sous prétexte de voir sa sœur, mais personne n’ignorait à la cour que son voyage avait pour objet de retrouver la jeune Tignonville, «dont il faisoit lors l’amoureux.» Il voulait employer d’Aubigné à maquignonner cette belle farouche; d’Aubigné refusa de se charger d’un pareil office, et le prince dut s’adresser ailleurs pour atteindre son but. Tignonville s’obstinait à ne rien entendre, avant d’être pourvue d’un mari, qui aurait pris sur son compte les suites de l’aventure: le prince de Navarre la maria enfin et obtint le droit de prélibation. Ce prince ne rougissait pas de descendre jusqu’à des chambrières et à des filles de basse-cour. Il avait pris une maladie vénérienne, en s’oubliant, dans une écurie d’Agen, avec la concubine d’un palefrenier, et à peine fut-il guéri, qu’il se glissait, pendant la nuit, dans la chambre d’une servante, qu’il disputait à un valet, nommé Goliath: ce goujat, ne soupçonnant pas qu’il avait pour rival le roi son maître, faillit le tuer, en lui lançant un estoc volant, au moment où Henri de Navarre sortait du lit de cette gourgandine. On comprend que, sous les auspices de semblables amours, le prince ait échoué dans ses tentatives contre la vertu de la demoiselle de Rebours, qui n’hésita pas à lui préférer l’amiral d’Anville, «qui l’aimoit plus honnestement.»

D’Aubigné ne fait que citer sommairement «les amours de Dayel, Fosseuse; Fleurette, fille d’un jardinier de Nérac; de Martine, femme d’un docteur de la princesse de Condé; de la femme de Sponde; d’Esther Imbert, qui mourut, aussy bien que le fils qu’elle avoit eu de luy, de pauvreté, aussy bien que le pere d’Esther, mort de faim à Saint-Denys, poursuivant la pension de sa fille.» Viennent après les amours de Maroquin, vieille Gasconne débauchée, à qui on avait donné ce sobriquet «parce qu’elle avoit la peau grenée et quelque vérole» (voy. les Aventures du baron de Fœneste, liv. II, ch. 18); les amours d’une boulangère de Saint-Jean; de madame de Petonville; de la Baveresse, «nommée ainsi pour avoir sué;» de mademoiselle Duras; de la fille du concierge; de Picotin, pancoussaire (fournière) à Pau; de la comtesse de Saint-Mégrin; de la nourrice de Castel-Jaloux, «qui lui voulut donner un coup de couteau, parce que, d’un escu qu’il luy faisoit bailler par ceste dame, il en retrancha 15 sols pour la maquerelle,» et enfin, des deux sœurs de l’Espée. Le malin auteur de la Confession de Sancy n’a pas le projet de signaler toutes les intrigues galantes qui furent l’occupation de la jeunesse de Henri IV; ainsi, ne nomme-t-il pas la dame de Narmoutier, qui, selon les Nouveaux Mémoires de Bassompierre, ne serait pas la dernière de cette liste: il ne fait que citer quelques noms et quelques faits; il s’indigne d’avoir été le témoin, sinon le complice de ces excès qui répugnaient à son austérité de huguenot. La reine Marguerite, dans ses Mémoires, avait eu évidemment l’intention de justifier sa conduite personnelle, en accusant celle du roi, mais on ne sait par quelles circonstances elle s’est arrêtée au milieu de la rédaction de ces Mémoires, qui devaient la défendre et qui n’ont jamais été achevés; la partie qu’on en a publiée, d’ailleurs, présente des lacunes regrettables, dans lesquelles on remarque le dessein manifeste d’effacer ou du moins d’atténuer les griefs de l’épouse à l’égard de son époux. Ces lacunes portent donc sur les endroits les plus intéressants de l’histoire secrète des amours du roi. Il faut que le manuscrit original de la reine ait subi des retranchements considérables, auxquels il serait impossible de suppléer à l’aide du livre des Amours du grand Alcandre, qui commence seulement à l’année 1589. Nous trouverons cependant à compléter et à rectifier, d’après les Mémoires de Marguerite, tels que nous les possédons tronqués et altérés, quelques-uns des aveux de la Confession de Sancy.

Marguerite n’était pas mariée depuis deux ans, que son frère, Henri III, l’avait déjà mise en mauvais ménage avec le roi de Navarre, et que ce dernier se brouillait avec le duc d’Alençon, son beau-frère, «sur le subject de la jalousie de leur commun amour de madame de Sauve (Charlotte de Beaune de Semblancay).» Henri de Navarre aimait éperdument cette dame, qui se gouvernait alors par les conseils de le Guast, «usant de ses instructions non moins pernicieuses que celles de la Célestine.» Les deux princes en étaient venus «à une si grande et véhémente jalousie l’un de l’aultre, qu’encor qu’elle fust recherchée de M. de Guise, du Guast, de Souvray et plusieurs aultres, qui estoient tous plus aimez d’elle qu’eux, ils ne s’en soucioient pas.» La reine n’était pas jalouse de son mari, «ne désirant que son contentement;» une nuit, elle s’aperçut qu’il perdait connaissance, et elle lui porta des secours empressés, dans cette fort grande foiblesse, «qui lui venoit, comme je crois, dit-elle, d’excès qu’il avoit faits avec les femmes.» A cette époque, ils ne couchaient plus dans le même lit; et le roi, qui donnait tout son temps «à la seule volupté de jouir de la présence de sa maistresse, madame de Sauve,» ne rentrait dans la chambre nuptiale qu’à deux heures du matin, et se levait au point du jour pour aller rejoindre cette maîtresse. Le roi de Navarre obéit à regret aux devoirs de la politique, en s’éloignant de la cour et de madame de Sauve, mais il eut bientôt oublié l’enchanteresse, car «les charmes de cette Circé, dit Marguerite, avoient perdu leur force par l’esloignement.» La petite cour de Navarre devint, pendant deux ans, une sorte de cour plénière de la galanterie et de la Prostitution: la reine mère y était venue, accompagnée de sa fille Marguerite, afin de négocier avec les gentilshommes protestants, et elle resta dix-huit mois, en Guyenne et en Gascogne, à faire manœuvrer l’escadron volant de ses filles d’honneur. Dans une conférence qui eut lieu à Nérac entre les députés huguenots et Catherine de Médicis, celle-ci «pensoit les enchanter par les charmes des belles filles qu’elle avoit avec elle et par l’éloquence de Pibrac; Marguerite lui opposa les mesmes artifices, gagna les gentilshommes qui estoient auprès de sa mère, par les attraits de ses filles, et elle-mesme employa si adroitement les siens qu’elle enchaisna l’esprit et les volontez du pauvre Pibrac.» (Hist. de Henri le Grand, par Hardouin de Péréfixe.) Dans une autre conférence qui se fit au château de Saint-Brix près de Cognac, le roi de Navarre, qui avait plus d’une fois rendu les armes aux belles demoiselles de l’Escadron volant, se sentait plus aguerri contre ces ruses de guerre amoureuse: il était, en ce moment, assez mécontent de sa santé, à la suite d’une rencontre avec la Maroquin. Catherine de Médicis, environnée du gracieux état-major de ses filles, demanda, en souriant, à son gendre, soucieux et déconfit: «Qu’est-ce que vous voulez?—Il n’y a rien là que je veuille, madame!» répondit tristement le prince en regardant toutes les beautés qu’on semblait lui offrir et qu’il se sentait forcé de refuser. (Dict. hist. et crit. de Bayle, article Henri IV.)