Le roi avait été précédemment fort amoureux d’une de ces belles filles, si bien dressées par la reine mère «pour amuser les princes et les seigneurs, comme le dit Hardouin de Péréfixe, et pour descouvrir toutes leurs pensées.» Cette fille était la Dayelle, originaire de l’île de Chypre, qui gagna sa dot en amusant Henri de Navarre, et qui épousa ensuite Jean d’Hemerits, gentilhomme normand. Dayelle n’avait pas occupé le roi assez sérieusement pour le distraire de ses amourettes vagabondes: il eut aussi des bontés, en passant, pour la femme du savant Martinius, professeur de grec et d’hébreu, qui voulait bien croire que sa Martine et le roi «ne poussoient pas les choses plus loin que le jeu,» dit Colomiez (dans sa Gaule orientale, p. 93). Après le départ de Dayelle, «le roy, raconte Marguerite, s’estoit mis à rechercher Rebours (fille d’un président au parlement de Paris), qui estoit une fille malicieuse,» qui n’aimait pas la reine et qui lui faisait les plus mauvais offices qu’elle pouvait. Cette fille, qui mourut peu de temps après à Chenonceaux, où Marguerite vint la visiter et lui pardonna, avait donné un rival au roi, dans l’espoir de faire un mari de cet amant, qui se nommait Geoffroy de Buade, seigneur de Frontenac. La Rebours n’était pas encore morte, que le roi «commença à s’embarquer avec Fosseuse, qui estoit plus belle et pour lors toute enfant et toute bonne.» Françoise de Montmorency, dite la belle Fosseuse, parce que son père était baron de Fosseux, était une des filles de la reine mère; mais elle consentit à entrer dans la maison de la reine Marguerite, pour se rapprocher du roi, qu’elle aimoit extrêmement, quoiqu’elle ne lui eût «permis que les privautez que l’honnesteté peut permettre;» mais Henri fut encore une fois jaloux de son beau-frère, le duc d’Alençon, qui courtisait en même temps la Fosseuse: elle, «pour luy oster la jalousie qu’il avoit et luy faire connoistre qu’elle n’aimoit que luy, s’abandonne tellement à le contenter en tout ce qu’il vouloit d’elle, que le malheur fut si grand qu’elle devint grosse.» Marguerite prêta les mains à cacher cette grossesse, et ce fut elle qui reçut l’enfant que la Fosseuse mit au monde; cette fille se promettait pourtant de supplanter la reine et d’épouser un jour le père de son enfant. Mais l’enfant ne vécut pas; et la mère, délaissée comme toutes celles à qui elle avait succédé, épousa, sous le bon plaisir du roi, François de Broc, seigneur de Saint-Mars.

Ce fut Diane, dite Corisande d’Andouins, vicomtesse de Louvigny et dame de Lescur, qui prit la place de la Fosseuse. Sully, dans ses Mémoires, dit, en parlant des événements de l’année 1583, que le roi de Navarre «estoit alors au plus chaud de ses passions amoureuses pour la comtesse de Guiche.» Corisande d’Andouins, mariée en 1567 à Philibert de Grammont, comte de Guiche, était devenue veuve en 1580, et n’avait pas résisté longtemps aux pressantes assiduités du roi, qui la poursuivait depuis quinze ans. Corisande n’était plus jeune, mais elle était toujours belle. Agrippa d’Aubigné nous la représente allant à la messe à Mont-de-Marsan, vêtue d’une robe verte et suivie du plus étrange cortége: «Je vois cette femme, qui est de bonne maison, qui tourne et remue ce prince comme elle veut: la voilà qui va à la messe, un jour de feste, accompagnée, pour tout potage, d’un singe, d’un barbet et d’un bouffon.» La passion du roi pour cette belle dame, qui n’avait pas moins de trente-cinq ou quarante ans, dura jusqu’en 1589. Il lui écrivait de Marans, en 1587: «Mon ame, tenez moy en vostre bonne grace; croyez ma fidélité estre blanche et hors de tache. Il n’en fut jamais sa pareille; si cela vous porte contentement, vivez heureuse.» Il pensait à divorcer, vers cette époque, pour épouser sa maîtresse, à laquelle il avait donné une promesse de mariage signée de son sang; mais il en fut détourné par d’Aubigné, qui eut le courage de lui dire: «Je ne prétends pas que vous renonciez à votre passion. J’ai été amoureux; je sais ce que vous souffririez. Mais servez-vous-en, sire, comme d’un motif qui vous excite à vous rendre digne de votre maîtresse, qui vous mépriserait, si vous vous abaissiez jusqu’à l’épouser!» Corisande eût réussi peut-être à l’emporter sur les sages conseils d’Agrippa d’Aubigné, si le roi fût resté auprès d’elle; mais les hasards de la guerre le conduisirent en Normandie, où «il passa par la maison d’une dame veuve, qui tenoit grand rang, dit l’auteur anonyme des Amours du grand Alcandre; elle estoit fort belle et encore jeune, et parut si aimable aux yeux du roy,» qu’il cessa d’aimer la maîtresse absente, qui l’attendait et qui ne le revit plus.

Cette dame veuve était Antoinette de Pons, qui avait été mariée à Henri de Tilly, comte de la Rocheguyon. Elle tint bon, et défendit si bien sa vertu, que le roi lui parla de mariage, comme aux autres; mais elle ne se laissa pas prendre à ce piége, et le roi ne se trouva pas plus avancé qu’auparavant. Il fut piqué de sa furieuse résistance, mais il l’en estima davantage; et, plus tard, la vertueuse veuve épousa en secondes noces Charles du Plessis, seigneur de Liancourt. Henri, en abandonnant, de guerre lasse, ses poursuites galantes, avait dit à la comtesse de la Rocheguyon, que comme elle était «réellement dame d’honneur, elle le seroit de la roine qu’il mettroit sur le trône par son mariage.» (Voy. les Mém. et anecd. des reines et régentes de France, par Dreux du Radier.) Cependant, on est fondé à croire que, nonobstant ses refus, la dame d’honneur avait eu de l’amour ou quelque chose de semblable pour son adorateur; elle manifesta de la jalousie à l’égard de Gabrielle d’Estrées, dame de Liancourt, qui était devenue la favorite du roi, car elle posa pour condition de son mariage avec Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, «qu’elle ne porteroit jamais le nom de Liancourt, puisqu’une putain portoit le mesme nom.» (Voy. les Observat. sur le Grand Alcandre et sa clef, dans le Journal de Henri III, édit. de Lenglet-Dufresnoy.) Le roi la fit taire, en lui accordant le titre de marquise de Guercheville. Il l’avait véritablement aimée, mais il ne s’était pas, pour cela, imposé une continence qu’il jugeait inutile ou ridicule. Il se consolait donc des chagrins que lui causait l’intraitable comtesse de la Rocheguyon, en fréquentant Charlotte des Essarts, comtesse de Romorentin, fille naturelle du baron de Sauteur, écuyer de son écurie. Il en eut deux filles, qui furent légitimées. Cette beauté, moins cruelle que la veuve normande, était en même temps la maîtresse du cardinal de Guise (Louis de Lorraine), fils du grand-duc de Guise tué aux états de Blois; mais le roi ne soupçonnait rien du partage. Pendant le blocus de Paris, en 1590, comme il logeait avec ses officiers dans l’abbaye de Montmartre, il avait eu occasion de remarquer une jolie novice, fille du comte de Saint-Aignan et de Marie Babou de la Bourdaisière; il n’eut pas de peine à l’apprivoiser, tout en se divertissant avec les autres religieuses; et quand il leva le siége, il emmena sans façon la jeune Marie de Beauvilliers, qu’il promena quelque temps avec lui, de ville en ville, sans qu’elle eût quitté le costume monastique; puis, cette fantaisie passée, il renvoya la nonnain dans son couvent, où il continua encore à la voir de temps à autre, lorsqu’il l’eut fait élire abbesse de Montmartre. «Le roy, dit-on, se trouva si bien avec l’abbesse, qu’autant de fois qu’il parloit de ce couvent, il l’appeloit son monastère et disoit qu’il y avoit esté religieux.» (Antiq. de Paris, par Sauval, t. I, p. 154.) Henri IV ne s’était pas si bien trouvé de son séjour dans l’abbaye de Longchamp, où une religieuse, nommée Catherine de Verdun, qu’il récompensa pourtant en la nommant abbesse de Vernon, «lui avoit laissé, dit Bassompierre, un souvenez-vous de moi,» dont il ne parvenait pas à se débarrasser. Voilà pourquoi on avait appelé les abbayes de Longchamp et de Montmartre le Magasin des engins de l’armée. (Confession de Sancy, liv. I, ch. 8.) Il avait besoin alors d’un amour plus exclusif et plus romanesque, pour subir avec patience les ordonnances des médecins, qui lui avaient prescrit un repos nécessaire au rétablissement de sa santé. Ses anciennes débauches avaient porté leurs fruits, et l’on disait que le roi, dont le sang était gâté par le mal de Naples, devait se recommander à ses apothicaires plutôt qu’à ses maîtresses. Les prédicateurs de la Ligue ne tarissaient pas en chaire sur ce texte peu catholique. Roze, qui prêchait à Saint-Germain-l’Auxerrois, disait à ses auditeurs, «que pendant que ceste bonne roine, ceste sainte roine (entendant la royne de Navarre), estoit enfermée entre quatre murailles (à Usson), son mary avoit un haras de femmes et de putains, mais qu’il en avoit esté bien payé...» L’éditeur des Mémoires de l’Estoile, dans lesquels ce passage figure, à la date du 12 octobre 1592, met en note: «La fin de cette phrase, qui ne peut être imprimée, existe à la page 288 du manuscrit.» Le 6 juin 1593, le cordelier Feu-Ardent, qui prêchait à Saint-Jean, vomissait mille injures contre le roi, et disait qu’un jour il serait foudroyé ou crèverait subitement: «Aussi bien, ajoutait-il, il a déjà le bas du ventre tout pourri de ce que vous savez.»

Que les prédicateurs ligueux dissent vrai ou non, Henri IV était, vers cette époque, l’amant ou, du moins, le poursuivant de Gabrielle d’Estrées. Cette charmante personne, une des filles d’Antoine d’Estrées, marquis de Cœuvres, et de Françoise Babou de la Bourdaisière, habitait avec ses sœurs le château de son père, près de Compiègne. Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer et favori du roi, entretenait avec elle des relations secrètes qui n’avaient fait qu’augmenter leur amour mutuel. La demoiselle de Cœuvres était admirablement belle, et son portrait n’est pas moins ressemblant dans ces vers de Guillaume du Sable, que dans les crayons de Pierre Dumoustier et de Jean Rabel:

Mon œil est tout ravy, quand il voit et contemple
Ses beaux cheveux orins, qui ornent chaque temple,
Son beau et large front et sourcils ébenins,
Son beau nez decorant et l’une et l’autre joue,
Sur lesquelles Amour à toute heure se joue,
Et ses beaux brillants yeux, deux beaux astres benins.

Heureux qui peut baiser sa bouche cinabrine,
Ses levres de corail, sa denture yvoirine,
Son beau double menton, l’une des sept beautez,
Le tout accompagné d’un petit ris folastre,
Une gorge de lys sur un beau sein d’albastre,
Où deux fermes tetins sont assis et plantez!

Guillaume du Sable, vieux gentilhomme de la vénerie loyale, qui avait fait son apprentissage sous François Ier, et qui était un fin connaisseur en matière de beauté de dames, selon l’expression de Brantôme, n’oublie pas dans ce portrait, qui orne sa Muse chasseresse (Paris, 1611, in-12), les autres perfections de Gabrielle: sa main blanche et polie, ses beaux doigts longs, perleux, sa belle taille, sa bonne grâce, et enfin,

Ces petits pieds ouverts, rendant bon tesmoignage
Quel est le demeurant du rare personnage.

Il est probable que ce fut Marie de Beauvilliers qui parla d’abord de sa cousine de Cœuvres à Henri IV, et qui lui inspira ainsi un violent désir de la connaître. On dit pourtant, dans les Amours du grand Alcandre, que Bellegarde ayant eu la maladresse de louer devant le roi la beauté singulière de cette demoiselle, l’éloge fit impression sur Henri IV, qui éprouva la curiosité de la voir, et qui en fut amoureux dès qu’il l’eut vue. Il congédia brusquement la marquise d’Humières, qui s’était donnée à lui avec beaucoup trop d’empressement, et il se déclara le serviteur de Gabrielle. Bellegarde en fut très-contrarié. Gabrielle, qui avait le cœur touché pour Bellegarde, se montrait d’abord tout à fait rétive à l’endroit d’un nouvel amour; mais elle avait des sœurs plus expérimentées et plus politiques, qui lui firent comprendre qu’elle retrouverait cent Bellegarde quand elle le voudrait, tandis qu’elle ne trouverait pas un second roi de France. Il est permis de supposer que Bellegarde lui-même, qui ne visait pas au mariage avec la fille du marquis de Cœuvres, ne fit rien pour détruire l’effet de ces conseils, si toutefois il n’y ajouta pas les siens. Gabrielle avait, en outre, une tante maternelle, madame de Sourdis, sortie de cette famille des Babou de la Bourdaisière qui engendrait tant de femmes de joie, au dire de Sully. Cette tante était la digne sœur de madame d’Estrées, que son mari montrait du doigt aux familiers de la maison, leur disant: «Voyez-vous cette femme, elle me fera un clapier de putains dans ma maison!» (Observat. sur le Grand Alcandre, dans le Journ. de Henri III, édit. de Lenglet-Dufresnoy.) Madame de Sourdis, de concert avec son amant le chancelier Huraut de Cheverny, disposa si habilement sa mère à écouter les propositions du roi, que Bellegarde fut mis de côté, et que Gabrielle accepta le rôle de favorite. Henri IV était si vivement épris d’elle, que, ne pouvant plus supporter le tourment de l’absence, il quitta un jour son armée habillé en paysan, traversa seul la Picardie, au risque de tomber entre les mains des ligueurs, et parut devant Gabrielle, toujours déguisé, une botte de paille sur la tête et un bâton à la main. Les lettres qu’il adressait tous les jours à sa maîtresse, à travers les épisodes d’une guerre aventureuse, sont si pleines de passion et de délicate tendresse, qu’elles demandent grâce pour le désordre même des deux amants; mais ces lettres touchantes ne servent qu’à mieux faire ressortir le scandale de la conduite du roi, qui, tout amoureux qu’il fût de Gabrielle, courait encore de maîtresse en maîtresse.

Cependant Gabrielle était enceinte, et il fallait un mari pour couvrir cette réputation que Bellegarde et le roi avaient mise à mal. Quoique le roi «n’en eût pas eu les gants,» comme on le disait encore du temps de Tallemant des Réaux, il s’occupa de chercher le mari et trouva un gentilhomme picard, Nicolas d’Amerval, seigneur de Liancourt, qui consentit à épouser. Gabrielle avait fait jurer au roi que, le jour même des noces, il viendrait la soustraire à la domination conjugale. Le mariage eut lieu; mais un obstacle imprévu empêcha Henri IV de venir, comme il l’avait promis, et l’époux eut le temps de réclamer ses droits; «toutesfois, dit-on dans les Amours du grand Alcandre, elle ne se vouloit jamais coucher, si bien que son mari, pensant estre plus autorisé chez lui que dans la ville où il avoit esté marié et dont le père de Gabrielle estoit gouverneur, il l’emmena; mais elle se fit si bien accompagner de dames, ses parentes, qui s’estoient trouvées à ses noces, qu’il n’osa vouloir que ce qui lui plut.» Le lendemain, le roi arriva et délivra la nouvelle mariée; peu de temps après, elle accoucha d’un fils, que le roi ne fit pas appeler Alexandre, dit Tallemant des Réaux, «de peur qu’on ne dist Alexandre le Grand; car on appeloit M. de Bellegarde monsieur le Grand; et apparemment, il y avoit passé le premier.» Néanmoins, Henri IV légitima César de Vendôme, le jour même (7 janvier 1595) où le mariage de Gabrielle d’Estrées avec le seigneur de Liancourt fut cassé et déclaré nul par l’official d’Amiens. Gabrielle, qui avait d’abord porté le titre de marquise de Monceaux, reçut plus tard celui de duchesse de Beaufort. Le roi, qui dans ses lettres l’appelait mon cher cœur ou mes chères amours, la nommait publiquement mon bel ange, ce qui donna lieu à ce quatrain: