N’est-ce pas une chose estrange
De voir un grand roy serviteur,
Les femmes vivre sans honneur,
Et d’une putain faire un ange!

La conduite de la duchesse de Beaufort n’était rien moins que régulière; mais, quoique ses mœurs fussent très-décriées dans le peuple, qui l’avait surnommée la putain du roi, ainsi que la qualifiaient en chaire les prédicateurs de la Ligue et notamment Guarinus, il est difficile de prendre à la lettre les accusations qui sont accumulées contre Gabrielle dans les Nouveaux Mémoires de Bassompierre, publiés pour la première fois en 1803. Suivant ces Mémoires, dont l’authenticité est loin d’être garantie, Gabrielle aurait été prostituée, dès l’âge de seize ans, par sa propre mère, au roi Henri III, moyennant une somme de six mille écus, et Montigny, l’intermédiaire de la négociation, garda le tiers de la somme; ensuite, la marquise de Cœuvres vendit sa fille à Zamet, riche financier, et à quelques autres partisans; puis, Gabrielle, livrée au cardinal de Guise à beaux deniers comptants, se donna elle-même, de son plein gré et gratis, au duc de Longueville, au duc de Bellegarde et à différents gentilshommes des environs de Cœuvres, tels que Brunet et Stenay; enfin, Bellegarde avait fini par la prostituer au roi. (Voy. l’Hist. de Paris de Dulaure, édit. in-12, t. V, p. 189 et suiv.) Mais on pourrait prouver aisément que Bassompierre ou l’auteur des Nouveaux Mémoires imprimés sous son nom a confondu les personnes, les faits et les époques. Il a peut-être attribué à Gabrielle seule toutes les galanteries dont ses sœurs et ses parentes étaient responsables; car, dans la maison de la Bourdaisière, dit Tallemant des Réaux, «la race la plus fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France, on en compte jusqu’à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit mariées, qui toutes ont fait l’amour hautement: de là vient qu’on dit que les armes de la Bourdaisière c’est une poignée de vesces (femmes de mauvaise vie), car il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a une main qui sème de la vesce. On fit sur leurs armes ce quatrain:

Nous devons benir ceste main
Qui sème avec tant de largesses,
Pour le plaisir du genre humain,
Quantité de si belles vesces.»

Gabrielle, devenue la maîtresse en titre du roi, n’entretenait pas moins des relations secrètes avec son ancien amant, M. de Bellegarde, qu’elle aimait toujours; mais elle avait congédié, à dessein et non sans éclat, tous les hommes que la chronique scandaleuse lui donnait pour galants. Ainsi s’était-elle brouillée avec le duc de Longueville, après qu’elle lui eut fait rendre les lettres qu’il avait d’elle, et l’on assure qu’elle se vengea cruellement des indiscrétions de ce seigneur, qui se vantait d’avoir été «le maréchal des logis du roi.» Quoi qu’il en fût, Henri IV n’était jaloux que de Bellegarde; «il commanda dix fois qu’on le tuât, dit Tallemant des Réaux; puis, il s’en repentoit, quand il venoit à considérer qu’il la lui avoit ôtée.» Une nuit, M. de Praslin vint avertir le roi, que Bellegarde se trouvait enfermé dans la chambre de la duchesse de Beaufort. Le roi se lève tout tremblant de colère; il s’habille à la hâte, met l’épée à la main, et suit M. de Praslin, en soupirant; mais, quand il fut arrivé à l’entrée de l’appartement de la duchesse, il eut un remords et s’arrêta: «Ah! dit-il, cela la fâcheroit trop!» Et il retourna se coucher, sans avoir troublé le tête-à-tête des deux amants. Une autre fois, Bellegarde et la duchesse étaient encore ensemble et n’attendaient pas le roi; Henri IV se présente à la porte et veut qu’on la lui ouvre: il n’y avait pas d’issue pour faire sortir Bellegarde. La duchesse invente toutes sortes de prétextes pour forcer le roi à s’éloigner; mais il insiste, il ordonne, il se fâche. La femme de chambre de Gabrielle (c’était une fille nommée la Rousse, qui savait merveilleusement son métier) fait entrer Bellegarde, à demi vêtu, dans un petit cabinet attenant à la ruelle et destiné à serrer des confitures, des épices et des dragées. On introduit alors le roi, qui regarde d’un air défiant les indices accusateurs que son rival a laissés en fuyant. Il s’assied en silence, et tout à coup, se plaignant de la faim, il demande des confitures; il va droit à la porte du cabinet, la trouve fermée, en réclame la clef, qu’on ne lui donne pas, et menace de jeter cette porte en dedans, si cette clef se fait attendre. Bellegarde a eu le temps d’achever sa toilette et de sauter par la fenêtre: c’est la Rousse qui se montre alors et qui déconcerte les soupçons du roi. «Je vois bien, sire, lui dit Gabrielle, qui reprend l’avantage, je vois bien que vous me voulez traiter comme les autres que vous avez aimées, et que votre humeur changeante veut chercher quelque sujet de rompre avec moi; ce que je préviendrai en me retirant tout à l’heure.» Elle fond en larmes, que le roi essuie sous ses baisers, en la conjurant de se calmer et de lui pardonner. C’est ainsi que l’aventure est rapportée dans les Amours du grand Alcandre. La tradition populaire y avait ajouté quelques traits plus conformes au caractère de Henri IV. Suivant le récit qui a été répété par tous les faiseurs d’Ana, Bellegarde se serait caché sous le lit de Gabrielle, et le roi en prenant la place que venait de quitter son grand écuyer, aurait demandé des confitures sèches; la Rousse lui ayant apporté plusieurs boîtes, le roi en jeta une sous le lit: «Il faut bien, dit-il gaiement à sa maîtresse, il faut bien que tout le monde vive!» (Voy. le Menagiana, t. II, p. 71.)

On avait fait courir le bruit que la naissance de César, duc de Vendôme, ne pouvait pas être mise sur le compte du roi; une anecdote, que Sully n’a pas craint d’admettre dans ses Mémoires, semblerait être la source de ce bruit calomnieux. Alibour, premier médecin du roi, ayant visité Gabrielle, qui était indisposée, vint annoncer à Henri IV, «qu’il lui avoit trouvé un peu d’émotion, mais que son mal n’auroit que d’heureuses suites.» Le roi demanda s’il fallait la saigner: «Sire, je n’ai garde, il faut attendre qu’elle soit à mi-terme, répondit Alibour.—Que voulez-vous me dire, bonhomme? répondit le roi en colère; rêvez-vous? et s’agit-il ici de grossesse? Je sais les termes où j’en suis: ou vous n’y connaissez rien, ou de plus méchants que vous, vous font parler.—Sire, j’ignore, moi, les termes où vous en êtes, repartit Alibour, mais je sais qu’avant sept mois ce que je dis se vérifiera.» La prédiction du médecin se vérifia, en effet: Gabrielle accoucha, mais Alibour ne survécut guère à cet événement: on disait qu’il avait été empoisonné. Tallemant des Réaux a donné l’explication de cette anecdote, si souvent invoquée contre la mémoire de Gabrielle, dans ce passage que M. Paulin Paris a rétabli, dans son édition, d’après le manuscrit original: «La vérité du conte du bonhomme Alibour, premier médecin du roy, est que Henry IVe avoit une gonorrhée qui luy engendra une carnosité et ensuite une retention d’urine dont il faillit mourir à Monceaux. Et M. d’Alibour disoit que le roy n’estoit pas capable d’engendrer durant ce flux corrompu de semence. C’estoit une question de médecine; mais la grossesse de madame de Beaufort estoit bien avancée, quand on esmeut cette question.» (Voy. les Histor., 3e édit., t. I, p. 112.) Le fils aîné de Gabrielle n’en fut pas moins légitimé de France, comme son frère Alexandre et sa sœur Catherine-Henriette. Leur mère aurait certainement épousé le roi, si elle n’était pas morte empoisonnée pendant qu’on travaillait en cour de Rome à faire casser le mariage de Henri IV et de Marguerite de Valois. M. de Sancy tomba en disgrâce pour avoir osé dire au roi, qui le consultait sur son projet de se remarier avec madame de Beaufort, que, «putain pour putain, il aimeroit mieux la fille de Henri II, que celle de madame d’Estrées, qui étoit morte au bordel.» (Voy. l’historiette de Sully, dans Tallemant des Réaux.) Sully, qui n’était pas moins contraire que M. de Sancy à cette honteuse mésalliance et qui la combattit avec plus de politique, affirme néanmoins, dans ses Mémoires, que «le roy ne se fust jamais résolu d’espouser une femme de joye.»

Plus Henri IV témoignait de folle passion pour son bel ange, plus l’opinion publique se prononçait avec énergie contre la favorite, que le mariage n’eût jamais réhabilitée. Ses amours avec le duc de Bellegarde étaient si connues, même dans le bas peuple, qu’on y entendait souvent ce dicton proverbial, qui nous a été conservé dans le Banquet et après-diné du comte d’Arete, pamphlet du fameux ligueur Louis d’Orléans: «Les belles gardes s’accompagnent volontiers de beaux fourreaux.» Les Parisiens, chez lesquels fermentait toujours le levain de la Ligue, détestaient la duchesse de Beaufort, à cause des mauvaises mœurs qu’ils lui attribuaient dans leurs propos et leurs pasquils; la haine que cette favorite avait excitée contre elle, rejaillissait aussi sur le roi: «Le peuple, écrivait P. de l’Estoile à la date du 23 avril 1596, le peuple, qui de soy est un animal testu, inconstant et volage, autant de bien qu’il avoit dit de son roy auparavant, commença à en dire du mal, prenant occasion sur ce qu’il s’amusoit un peu beaucoup avec madame la marquise.» Dans un pasquil très-vilain et scandaleux, qui courait alors, il y avait des vers où le roi n’était pas plus épargné que sa maîtresse:

Ha! vous parlez de vostre roy!
—Non, fais, je vous jure, ma foy!
Par Dieu! j’ay l’ame trop réale:
Je parle de Sardanapale.
Com’ sempre star in bordello,
No fa Hercole immortello
Au royaume de Conardise,
Où, par madame la Marquise,
Les grans noms sont mis à monceaux
Et toute la France en morceaux,
Pour assouvir son putanisme.

Tous les honnêtes gens, tous les bons citoyens s’indignaient à l’idée de l’union du roi avec une femme déshonorée qui tranchait déjà de la reine de France. Un satirique publia ce huitain au sujet de ce beau mariage, qui n’existait encore qu’en promesse signée de la main de Henri IV:

Mariez-vous, de par Dieu! sire,
Votre heritier est tout certain,
Puisqu’aussy bien un peu de cire
Legitime un fils de putain:
Putain dont les sœurs sont putantes,
La grand’mère le fut jadis,
La mère, cousines et tantes,
Horsmis madame de Sourdis!

Madame de Sourdis, comme nous l’avons dit plus haut, était la bien-aimée du vieux chancelier de Cheverny, et elle en eut un fils, que le roi tint sur les fonts à Saint-Germain-l’Auxerrois: «Sire, dit la sage-femme en lui remettant l’enfant, avisez à le bien porter, car il est fort pesant.—Je ne m’en étonne pas, repartit Henri IV, les sceaux lui pendent au cul!» Gabrielle n’eut pas le temps d’en venir à ses fins: elle fut emportée, en quelques heures, par une maladie subite qui avait tous les caractères d’un empoisonnement. Ses envieux et ses ennemis ne lui pardonnèrent pas même après sa mort: comme, à ses obsèques, le deuil était conduit par son beau-frère, le maréchal de Balagny, fils naturel d’un évêque de Valence, et que ses six sœurs, «plus dissolues qu’elle encore,» assistaient à cette cérémonie funèbre, le poëte Sigogne composa ce sixain, que Sauval a recueilli dans les Amours des rois de France: