J’ay vu passer sous ma fenestre
Les six Pechez mortels vivants,
Conduits par le bastard d’un prestre,
Qui tous ensemble alloient chantants
Un Requiescat in pace
Pour le septiesme trespassé.
Henri IV ne pouvait vivre sans une maîtresse en titre, ce qui ne l’empêchait pas de prendre autant de maîtresses volantes qu’on lui en présentait. Madame de Beaufort était à peine inhumée, que les courtisans se disputaient à qui lui donnerait une héritière dans les bonnes grâces du roi: on trouva mademoiselle Henriette d’Entragues. Elle était fille de cette belle et douce Marie Touchet qui avait été aimée de Charles IX et qui fut mariée avec François de Balzac, seigneur d’Entragues. Cette demoiselle, âgée de dix-neuf à vingt ans, ne se distinguait pas moins par son esprit que par sa beauté; elle avait surtout, dit Sully, «ce bec affilé, qui, par ses bonnes rencontres, rendoit sa compagnie des plus agréables.» Mademoiselle d’Entragues fut si bien recommandée au roi par les personnes qui voulaient en faire une favorite, que le roi éprouva aussitôt le désir «de la voir, puis de la revoir, puis de l’aimer.» Il l’aima, dès qu’il l’eut vue; et mademoiselle d’Entragues, docile aux leçons de sa mère, et surtout de son frère, se laissa volontiers aimer. Elle n’en était pas, dit-on, à son apprentissage; cependant elle marchanda longtemps les dernières faveurs, que Henri IV réclamait avec toute l’ardeur d’un amant et toute l’autorité d’un roi. Il y eut, à ce sujet, un des plus monstrueux trafics de prostitution, que nous fournisse l’histoire des amours des rois. La famille d’Entragues, le père, la mère, leurs amis et leurs conseillers auraient été plus ou moins mêlés à ces honteuses négociations, dont le but était un marché impudique. On demandait cent mille écus de la vertu de mademoiselle d’Entragues. Quelques mémoires rapportent que la somme fut réduite à cinquante mille. Dans tous les cas, on tomba d’accord sur le prix; mais on ne s’en tint pas à l’argent: mademoiselle d’Entragues, par le conseil de ses père et mère, demandait une promesse de mariage, sous cette étrange condition qu’elle fournirait au roi un enfant mâle dans le délai d’une année! «Je suis observée de si près, disait Henriette d’Entragues à son amant, qu’il m’est absolument impossible de vous accorder toutes les preuves de reconnaissance et d’amour, que je ne puis refuser au plus grand roi du monde. Il faut une occasion; et je vois bien que nous n’aurons jamais de liberté, si nous ne l’obtenons de M. et madame d’Entragues.» Ceux-ci consentaient à fermer les yeux, dès qu’ils auraient en mains la promesse de mariage signée et scellée en bonne forme. «Cette pimbêche et rusée femelle sut si bien cajoler le roy,» dit Sully, que la promesse fut souscrite et donnée «pour la conqueste d’un trésor que peut-estre il ne trouveroit pas.» Sully eut le courage de faire tous ses efforts pour détourner son maître de cette folie amoureuse, qui menaçait de lui coûter plus de cent mille écus; il déchira même la promesse de mariage, que lui montrait le roi: «Si vous vouliez bien vous rappeler, lui dit-il avec fermeté, ce que vous m’avez dit autrefois de cette fille et de son frère le comte d’Auvergne, du vivant de madame la duchesse (de Beaufort); des propos que vous me teniez tout haut, et des ordres dont vous me chargeastes de faire sortir de Paris tout ce bagage (car c’estoit ainsy que vous vous exprimiez en parlant alors de la maison de M. et madame d’Entragues), vous pousseriez plus loin ce doute où vous estes, et compteriez encore moins de trouver la pie au nid, et, en tout cas, vous penseriez que ce n’est pas une pièce qui mérite d’estre achetée cent mille escus, et Dieu veuille qu’il ne vous en couste pas davantage un jour à venir!»
Ces conseils, émanés d’un bon et loyal serviteur, étaient soutenus par toutes les distractions galantes que pouvait imaginer le parti contraire à mademoiselle d’Entragues. Tous les jours on produisait de nouvelles filles, qui, choisies parmi les plus jolies et les plus séduisantes, ne servaient, en quelque sorte, qu’à exciter encore plus la passion du roi pour mademoiselle d’Entragues. «Il ne possédoit pas encore mademoiselle d’Entragues, dit Bassompierre dans ses Mémoires, et couchoit parfois avec une belle garce nommée la Glandée.» Il allait passer la nuit à l’hôtel de Zamet, où on la lui amenait. La Glandée fut bien vite détrônée par la Fanuche.
Tallemant des Réaux, qui nous a révélé de si neuves et si curieuses particularités sur Henri IV, rapporte un bon mot, un peu libre, de ce prince, au sujet de la Fanuche, qu’on lui avait présentée comme une vierge et qui n’en était pas à son apprentissage. (Voy. l’édit. des Historiettes, publiée avec commentaires par MM. Monmerqué et Paulin Paris, membres de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, t. Ier.)
Cette Fanuche fut longtemps une courtisane à la mode dans le grand style de la belle Impéria et des courtisanes italiennes; elle était renommée surtout à cause de son beau corps et de ses perfections secrètes. Un quatrain, imprimé en 1637 dans la seconde partie des Poésies et rencontres du sieur de Neuf-Germain, poëte hétéroclite de Gaston d’Orléans, nous prouve que Fanuche, à cette époque (elle avait alors plus de quarante ans), était encore digne des hommages de ses admirateurs et des éloges de la poésie galante.
Mais Henri IV ne se contentait pas de ces amours de passage: il voulait une maîtresse à poste fixe, il avait le cœur pris, il eût donné la moitié de son royaume pour posséder mademoiselle d’Entragues. Il la posséda, moyennant la promesse de mariage et un don de cent mille écus. On lui fit crédit pour la somme. Quand il fallut payer, il s’exécuta en rechignant; et il ordonna d’apporter dans son cabinet ces belles espèces sonnantes, qu’on étala devant lui sur le plancher: «Ventre-saint-gris! s’écria-t-il en voyant ces monceaux d’or à ses pieds, voilà une nuit bien payée!» Il s’attacha dès lors à cette conquête, qui lui avait coûté si cher, et il éleva mademoiselle d’Entragues au rang de favorite, sans se faire faute de s’éparpiller çà et là en infidélités, qui ne le rendaient ni moins tendre ni moins empressé pour elle.
Son divorce avait été prononcé en cour de Rome, mais, quelque puissant que fût son amour, il s’était laissé engager dans une alliance politique, et il épousa Marie de Médicis, en 1600. Mademoiselle d’Entragues, qui s’était inutilement opposée à cette union, mit tout en jeu pour conserver son titre et ses fonctions de favorite, en renonçant à devenir reine de France. Henri IV l’avait créée marquise de Verneuil, et il ne paraissait nullement résolu, malgré son mariage, à cesser des relations qu’il préférait à toutes les autres.
Cependant Henriette de Balzac, dont le caractère violent, souple et despote à la fois, avait exercé un grand empire sur le roi, ne lui épargnait pas les gronderies et les mauvais compliments; elle lui dit, un jour, «que bien lui prenoit d’être roi, que sans cela on ne le pourroit souffrir, et qu’il puoit comme charogne.» (Voy. l’historiette de Henri IV, dans Tallemant des Réaux.) Elle l’appelait le capitaine Bon vouloir, parce qu’il était toujours prêt à payer de sa personne en galanterie, et qu’il se sentait porté pour toutes les femmes, en général. La marquise de Verneuil, qui logeait à l’hôtel de la Force près du Louvre, partageait, pour ainsi dire, avec la reine, les attentions du roi et les assiduités des courtisans; elle ne désespérait pas de l’emporter tout à fait, un jour ou l’autre, sur Marie de Médicis, qu’elle ne nommait pas autrement que l’Italienne ou la grosse banquière. Cette installation publique d’une maîtresse en titre, vis-à-vis du Louvre, était un scandale qui faisait murmurer le peuple et gémir les vrais serviteurs de Henri IV.
On essaya, pour le séparer de cette femme astucieuse qui en voulait toujours à la couronne de France, une foule de combinaisons et d’intrigues amoureuses, destinées à diminuer le pouvoir de la marquise de Verneuil, en diminuant son prestige; mais Henri IV, en courant les aventures qu’on lui préparait, ne laissait pas de revenir plus échauffé à la marquise. En 1600, selon Bassompierre (anciens et nouveaux Mémoires), il devint un peu amoureux d’une des filles de la reine, nommée la Bourdaisière; puis, de madame de Boinville, femme d’un maître des requêtes; puis, de mademoiselle Clein; puis, de la femme d’un conseiller nommé Quelin; puis, de la comtesse de Lemoux; puis, d’une dame d’honneur de la reine, appelée Foulebon, etc. La marquise de Verneuil n’en était pas moins fêtée; mais l’exemple du roi lui apprit sans doute à se donner du bon temps, et l’on peut supposer que les consolateurs ne lui manquèrent pas. Un mot de Henri IV, rapporté par Tallemant des Réaux, ferait penser qu’il n’était pas jaloux de la marquise, comme il l’avait été de Gabrielle d’Estrées. «On lui dit que feu M. de Guise étoit amoureux de madame de Verneuil; il ne s’en tourmenta pas autrement, et dit: Encore faut-il leur laisser le pain et les putains! on leur a ôté tant d’autres choses!» La marquise de Verneuil se sentait assez sûre de l’attachement du roi, pour n’avoir rien à craindre des rivales de rencontre qu’il lui donnait; néanmoins, son crédit fut balancé un moment par celui de Jacqueline du Bueil, fille d’un brave gentilhomme breton, Claude du Bueil, seigneur de Courcillon. Le roi, pendant une de ses brouilles avec sa maîtresse en titre, avait fait son passe-temps de cette jeune et charmante personne, qui n’osa rien lui refuser et qui se trouva grosse. Il s’agissait de mettre l’accident sous la responsabilité d’un mari: «Le mardy 5 du mois d’octobre (1604), raconte ingénument P. de l’Estoile dans son Registre-journal du règne de Henri IV, à six heures du matin, mademoiselle du Bueil, nouvelle maistresse du roy, espousa à Saint-Maur-des-Fossez le jeune Chauvalon, jeune gentilhomme, bon musicien et joueur de luth, piètre (ainsi qu’on disoit) de tout le reste, mesme des biens de ce monde. Il eut l’honneur de coucher le premier avec la mariée, mais esclairé, ainsi qu’on disoit, tant qu’il y demeura, des flambeaux et veillé des gentilshommes, par le commandement du roy, qui le lendemain coucha avec elle à Paris au logis de Montauban, où il fut au lit jusqu’à deux heures après midy. On disoit que son mary estoit couché en un petit galetas au-dessus de la chambre du roy, et ainsi estoit dessus sa femme, mais il y avoit un plancher entre deux.» Cette nouvelle maîtresse menaçait d’évincer la marquise de Verneuil, mais celle-ci n’était pas en peine des moyens de ramener le roi; elle fit attaquer vigoureusement le cœur de Jacqueline du Bueil, par le jeune prince de Joinville, frère du duc de Guise, qui la courtisait elle-même et qui lui était tout dévoué. Quand les deux amants se furent convenus et entendus, on avertit le roi, qui se plaignit amèrement à la vieille duchesse de Guise: «Qu’on épouse ma maîtresse, à la bonne heure, dit-il, j’y consens; mais qu’on me la dispute et qu’on s’en tienne à en être le galant, c’est ce que je ne souffrirai point!» Il aurait fait arrêter le prince de Joinville, si ce rival trop favorisé n’eût renoncé tacitement à la possession de Jacqueline, en s’éloignant d’elle et de la cour. Henri IV pardonna: mademoiselle du Bueil fut faite comtesse de Moret, et le fils qu’elle mit au monde, après le départ du prince de Joinville, fut légitimé comme l’avaient été ceux de Gabrielle d’Estrées.
La marquise de Verneuil tenait sous le charme son capitaine Bon vouloir; elle lui avait laissé des souvenirs qui le ramenaient toujours auprès d’elle, en dépit de toutes les amourettes. Lorsqu’elle fut accusée d’avoir trempé dans un complot contre le roi, avec son père, son frère et d’autres seigneurs, elle ne fit que rire et railler; quand elle fut condamnée, elle n’eut qu’à voir le roi pour obtenir la grâce de tous les conjurés, et bien que son rôle de favorite ait cessé vers cette époque, Henri IV allait la voir souvent et ne lui faisait pas moins bon visage. La marquise le divertissait plus que personne au monde, et la reine était toujours jalouse d’elle. Au mois de mars 1607 il se rendit avec la cour à Chantilly, où séjournait madame de Verneuil. Il avait emmené avec lui une fille, nommée Lahaye, «qu’il entretenoit, dit l’Estoile, et qu’il menoit partout où il alloit.» La marquise lui dit, en bouffonnant comme de coutume: «Vous avez de mauvais fourriers avec vous, qui vous logent à Lahaye, au vent et à la pluie!» Cette Lahaye fut disgraciée l’année suivante, et prit le voile dans l’abbaye de Fontevrault: «retraite finale et assez ordinaire des dames du mestier, dit P. de l’Estoile (à la date du 30 mars 1608), où quelques fois elles ne laissoient pas de le continuer.» Une anecdote, racontée dans les notes de Lenglet-Dufresnoy sur le Journal de Henri IV (à la date du 12 Mars 1604), nous apprend que le roi traînait partout à sa suite, dans ses voyages comme dans ses dévotions, un troupeau de femmes et de filles de la cour; ainsi, quand il allait entendre les sermons du père Gonthier, jésuite, aux différentes églises de Paris, ces dames y venaient à l’envi, en grande toilette, pour y briguer un regard et un sourire de Henri IV. Une fois, que le jésuite prêchait à Saint-Gervais, la marquise de Verneuil et beaucoup de dames vinrent se placer près de l’œuvre, où le roi était assis. Elles chuchotaient entre elles; et la marquise échangeait des signes d’intelligence avec Henri IV, qui avait de la peine à s’empêcher de rire. Le père Gonthier s’arrêta court au milieu de sa prédication, et se tournant vers le roi: «Sire, lui dit-il avec amertume, ne vous lasserez-vous jamais de venir avec un sérail entendre la parole de Dieu, et de donner un si grand scandale dans ce lieu saint?» Le roi ne lui sut pas mauvais gré de la réprimande; mais il n’en fut pas plus réservé dans sa manière d’être, et il n’évita pas davantage de causer du scandale à ses sujets.