FILLES REPENTIES
[CHAPITRE XL.]
Sommaire.—Corruption du peuple à la fin du seizième siècle.—Influence pernicieuse de la Ligue sur les mœurs.—Les gravures obscènes.—Prostitution du langage.—Les processions des nus.—Le curé Pigenat.—La Sainte-Beuve.—Portrait d’un bon ligueur.—Viols commis par les gens de guerre.—Viols d’enfants, à Paris.—Crime de bestialité.—Supplice de Gillet-Goulart.—Autres supplices d’hommes et d’animaux.—Crime de sodomie.—Le médecin de Sylva.—Progrès du vice.—Crimes de rapt et de séduction.—Pénalité.—Dénis de justice.—Punition de l’inceste.—Le président de Jambeville.—Indifférence des tribunaux pour certaines excitations à la débauche.—Les Amours des Dieux, de Tempeste.—Le traité de Sanchez, De Matrimonio, saisi et défendu.—La Somme des péchés, du P. Benedicti, autorisée.—Le Moyen de parvenir, de Beroalde de Verville.—Les Filles-repenties.—Désordres des couvents de femmes pendant la Ligue.—Les religieuses vagabondes.
Jamais, à aucune époque, la France ne s’était déshonorée par plus de souillures; jamais le peuple n’était descendu si bas dans le bourbier des dissolutions. L’exemple fatal de la corruption des cours avait perverti le sens moral de la nation, et la Ligue acheva de détruire tout ce qui restait de pudeur dans les classes bourgeoises et plébéiennes, que les excès, vrais ou faux, de Henri de Valois et de ses mignons, avaient poussées naguère à la révolte contre la royauté avilie. C’est dans les Registres-journaux de Pierre de l’Estoile, ces fidèles mémoriaux de la chronique scandaleuse de Paris pendant plus de trente-cinq ans, qu’il faut chercher l’expression franche et naïve, bien qu’un peu malicieuse, des égarements de la société à la fin du seizième siècle. Pierre de l’Estoile, qui avait vécu du temps de Charles IX, ne craint pas de constater la décadence des mœurs sous Henri IV, qu’il aimait et qu’il honorait pourtant comme un grand roi. Dans vingt endroits de son recueil, ce bonhomme se récrie, avec douleur, au sujet des puteries, des paillardises, des débauches et autres vices qui dépassaient toutes les bornes et qui estoient en ce temps plus en règne que jamais. (Voy. le Journal de Henri IV, à la date de février 1607.) «En un siècle fort dépravé comme est le nostre, dit-il ailleurs (août 1610), on est estimé homme de bien à bon marché; mais, que vous ne soyez qu’un peu bougre, parricide et athée, vous ne laissez de passer pour un homme d’honneur!»
On ne saurait imaginer combien l’influence de la Ligue fut pernicieuse aux mœurs. Le peuple, qui avait reproché à Henri III et à sa cour tant d’abominations, inventées ou exagérées par l’esprit de parti ligueur ou huguenot, ne se fit pas scrupule de tomber dans les mêmes désordres et de les produire effrontément au grand jour. Pendant tout le temps que la capitale fut au pouvoir des Seize, les yeux et les oreilles des habitants de cette ville furent salis par des chansons, des libelles et des gravures obscènes, qui avaient toujours pour prétexte la politique de la Sainte-Union. «Les Galeries du Palais, dit d’Aubigné dans son Histoire universelle (t. III, liv. II, ch. 20), résonnoient des portraits du roy, parsemez de diables, revestus en pantalons, avec les postures de l’Arétin ou choses pires que cela;» car, depuis le meurtre des Guise, Henri III «passoit envers ce peuple, dit le commentateur de la Satyre Menippée (édit. de Ratisbonne, 1726, t. II, p. 346), non-seulement pour un monstre en toutes sortes de vices et de débauches, mais encore pour un abominable sorcier.» Les recueils de l’Estoile sont pleins de ces turpitudes ligueuses, qui ne le cèdent pas aux plus atroces calomnies des huguenots. La langue s’était dégradée et traînée dans la fange des carrefours; les prédicateurs, en chaire, ne respectaient pas même le lieu saint, où ils osaient entremêler leurs blasphèmes, de paroles impures et d’images dégoûtantes. Il ne se prononçait pas un sermon, où le Béarnais ne fût traité de fils de putain et de maquereau. Dans une réception d’apparat où les personnages les plus considérables de la Ligue vinrent en corps saluer et haranguer le cardinal de Pellevé, un de ces ligueurs, M. de Sermoise, maître des requêtes, ayant dit que le roi de Navarre abjurerait peut-être l’hérésie pour se faire catholique, le cardinal l’interrompit avec colère en disant: «Je ne sais si vous êtes veuf ou marié; mais si vous l’avez été ou si vous l’êtes, et que vous eussiez une femme qui se fût prostituée en plein bordel, la voudriez-vous reprendre quand elle voudrait revenir? Or, l’hérésie, monsieur mon ami, est une putain!»
Nous avons signalé le scandale que causèrent parmi le peuple les processions des battus, que le roi conduisait lui-même à la tête de toute la cour; mais le peuple avait pris goût à ces belles processions, et dès que le roi se fut retiré devant les Barricades on ne conserva plus aucune retenue dans un genre de dévotion qui touchait de bien près à la plus honteuse sensualité. «Le 30 janvier 1589, lit-on dans le Journal des choses advenues à Paris depuis le 23 décembre 1588 jusqu’au dernier avril 1589 (cité par Dulaure, Hist. de Paris, édit. in-12, t. V, p. 345), il se fit en la ville plusieurs processions auxquelles il y a quantité d’enfants, tant fils que filles, hommes que femmes, qui sont tous nuds en chemise, tellement qu’on ne vit jamais si belle chose, Dieu merci! Il y a telles paroisses où il se voit jusqu’à cinq à six cents personnes toutes nues.» Le 3 février suivant, nouvelles et fort belles processions «où il y eut grande quantité de tous nuds et portant de très-belles croix.» Le 14 février, autres processions, notamment dans la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs, où il y avait plus de mille personnes dans un état complet de nudité, notamment les prêtres de Saint-Nicolas et leur curé, François Pigenat, «qui estoit tout nud et n’avoit qu’une guilbe (guimpe) de toile blanche sur luy.» Pierre de l’Estoile, qui fut témoin oculaire de ces belles processions du 14 février 1589, avait recueilli à ce sujet des particularités si abominables, que le feuillet de son manuscrit original, coté 452, a été arraché par les jésuites de Saint-Acheul, dans les mains desquels les papiers de l’Estoile restèrent longtemps déposés. Néanmoins, on a laissé subsister un passage très-important qui nous édifiera sur les processions de la Ligue. «Le peuple, dit l’Estoile, estoit tellement eschauffé et enragé, s’il faut parler ainsy, après ces belles dévotions processionnaires, qu’ils se levoyent bien souvent, de nuit, de leurs lits, pour aller querir les curés et prestres de leurs paroisses, pour les mener en procession, comme ils firent en ces jours au curé de Saint-Eustache, que quelques-uns de ses paroissiens furent querir la nuit et le contraingnirent se relever, pour les y mener proumener, ausquels pensant en faire quelque remonstrance, ils l’appelèrent politique et hérétique, et fust contraint enfin de leur en faire passer l’envie. Et, à la vérité, ce bon curé avec deux ou trois autres de la ville de Paris (et non plus) condamnoient ces processions nocturnes, parce que, pour en parler franchement, tout y estoit de caresme-prenant, et que hommes et femmes, filles et garçons marchoient pesle-mesle ensemble tous nuds, et engendroient des fruits autres que ceux pour la fin desquels elles avoient esté instituées. Comme de fait, près la porte Montmartre, la fille d’une bonnetière en rapporta des fruits au bout de neuf mois; et un curé de Paris, qu’on avoit ouy prescher peu auparavant, qu’en ces processions les pieds blancs et douillets des femmes estoient fort agréables à Dieu, en planta un autre qui vinst à maturité au bout du terme.» (Voy. l’édit. de MM. Champollion.)
N’était-ce pas la pire des Prostitutions que celle qui se couvrait ainsi du manteau des choses saintes, et qui se mêlait effrontément aux pratiques de la dévotion? Sauval, qui avait mal lu un extrait du Journal de Henri III, publié en 1621 par Pierre Dupuy, le défigure entièrement dans ses Mémoires historiques et secrets concernant les amours des rois de France (p. 103, édit. de 1739), où il met sur le compte de Henri III les processions de la Ligue et les scandales dont elles étaient le prétexte. Pierre de l’Estoile avait raconté, en effet, que le chevalier d’Aumale, qui faisoit ses jours gras de ces processions, «s’y trouvoit ordinairement, et mesme, aux grans rues et aux églises, jettoit, au travers d’une sarbacane, des dragées musquées aux damoiselles, qui estoient par luy recognues, et, après, reschauffées et refectionnées par les collations qu’il leur apprestoit, tantost sur le pont au Change, autre fois sur le pont Notre-Dame, en la rue Saint-Jacques, la Verrerie, et partout ailleurs, où la sainte veufve n’estoit oubliée, laquelle couverte seulement d’une fine toile, avec un point coupé à la gorge, se laissa une fois mener par-dessous les bras au travers de l’église Saint-Jean, mugueter et attoucher, au grand scandale de plusieurs bonnes personnes dévotes, qui alloient de bonne foy à ces processions.» La demoiselle de Sainte-Beuve, que l’Estoile appelle la sainte veufve, était fille d’André de Hacqueville, premier président au grand conseil, et cousine du chevalier d’Aumale, qui en avait fait sa maîtresse. Cette demoiselle, aussi remarquable par sa beauté que par la légèreté de sa conduite, joua un rôle assez peu décent dans ces processions nocturnes qui servaient de prélude à des collations plus scandaleuses encore. C’était elle qui disait, en parlant des femmes de bien royalistes, «qu’elle prenoit un singulier plaisir à voir ces damoiselles crottées, qui s’en alloient à la Bastille raccoustrer les hauts-de-chausses de leurs maris.» Pierre de l’Estoile paraît avoir copié presque mot à mot tout ce qu’il rapporte de la Sainte-Beuve dans son Journal de Henri III, d’après une pièce du temps, intitulée: Conseil salutaire d’un bon François aux Parisiens. (Voy. les Mém. de la Ligue, édit. ancienne, t. III, p. 399 et suiv.) On pourrait aussi inférer de l’analogie textuelle des deux passages, que le Conseil salutaire, qui fut imprimé au mois de juin 1589, est sorti de la plume de Pierre de l’Estoile. Quoi qu’il en soit, l’aventure de la Sainte-Beuve, dans l’église Saint-Jean, où «n’y eust respect du lieu ni de la compagnie qui empeschast certains attouchemens,» avait eu tant d’éclat et causé tant de scandale, que les processions ne s’en relevèrent pas. On ne les vit reparaître que le 24 janvier; mais le nombre des personnes nues avait diminué, et l’on remarquait seulement les enfants du collége des jésuites, «lesquels estoient tous nuds,» au nombre de trois cents. (Voy. le Journal des choses advenues à Paris cité par Dulaure, car les journaux de Pierre de l’Estoile ne mentionnent pas même cette dernière procession.)
Les ligueurs, qui avaient fait si grand bruit des mœurs dissolues de la cour, donnaient eux-mêmes l’exemple de la débauche la plus éhontée. «Aujourdhuy, écrivait l’honnête Pierre de l’Estoile en avril 1589, brigander son prochain, massacrer ses plus proches, voler les autels, profaner les églises, violer femmes et filles, ransonner tout le monde, c’est l’exercice ordinaire d’un ligueur et la marque infaillible d’un catholique zélé.» L’auteur du Conseil salutaire d’un bon François aux Parisiens ne fait que répéter, presque dans les mêmes termes, cette imprécation de Pierre de l’Estoile contre les héros de la Ligue: «Les violemens des femmes et filles de tous aages, dit-il, mesmes ès temples saincts, les sacriléges des autels, cela n’est que jeu parmy eux; c’est vaillantise et galanterie; c’est une forme essentielle d’un bon ligueur.» La plupart des détails relatifs aux excès de tout genre commis par les ligueurs se retrouvent à la fois dans le Conseil salutaire et dans le Journal de Henri III, comme si ces deux ouvrages avaient été rédigés par la même main. Quand le duc de Mayenne, à la tête de l’armée de l’Union, envahit les faubourgs de Tours et menaça cette ville (lundi 8 mai 1589), «furent trouvées quelque quarante ou cinquante, tant femmes que filles, qui s’estoient cachées dans une cave, lesquelles furent toutes violées, comme par tout le reste du faubourg; et mesmes dans l’église, quelques femmes et filles, qui s’estoient refugiées pour se mettre en sûreté, furent forcées en la présence de leurs maris et de leurs pères et mères, que ces bourreaux contraignoient d’assister à ce spectacle pour les outrager davantage. Je vis le lendemain, ajoute l’auteur du Conseil salutaire, les licts qui estoient encore sur le carreau où le vicaire me dit avoir veu jetter et traisner les filles et les femmes par les cheveux.» Quand le chevalier d’Aumale, cousin du duc de Mayenne, faisait des courses et butinait autour de Paris, où il avait son quartier général, «il entra en des maisons, où il ne trouva que quelques dames et damoiselles, femmes d’honneur et de vertu, lesquelles, en l’absence de leurs maris, gens de cœur et de qualité, il prit à force; et, après les avoir violées, les abandonna à ses soldats.» Au reste, dans ces malheureux temps, les gens de guerre, à quelque parti qu’ils appartinssent, huguenots ou catholiques, ligueurs ou royalistes, regardaient comme la meilleure portion de leur butin les femmes et les filles qui se trouvaient dans une ville prise, et il était à peu près impossible de les empêcher d’exercer d’horribles violences sur les malheureuses qu’ils pouvaient saisir. Souvent, dans l’espace de quelques jours, une ville, un village, passait alternativement dans les mains des deux parties belligérantes, et chaque occupation de la place amenait de nouveaux violemens; en sorte que les habitants ne faisaient que changer de bourreaux. L’armée royale, qui occupait, en 1589, les villages voisins de Paris, pour faire le blocus de la capitale, avait peut-être égalé les atroces forceneries qu’on imputait à l’armée ligueuse. Dans le Discours véritable de l’estrange et subite mort de Henry de Valois (Troyes, Jean Moreau, 1589, in-8o), l’auteur, qui s’intitule religieux de l’ordre des Jacobins, accuse le roi de répandre le vomissement de sa rage dans toutes les villes, telles que Pontoise, Poissy, Étampes, Saint-Cloud, etc., qu’il avait fait envahir par ses soldats: «Les filles encore en bas âge, dit-il, et les religieuses ont esté violées, et les femmes forcées!» Cinq ans plus tard, lorsque le duc de Mayenne voulut avoir son armée sous les murs de Paris, pour être prêt à soutenir un siége et même à livrer bataille (décembre 1593), «les fauxbourgs de Paris, dit l’Estoile, furent remplis de soldats qui y firent mille vilanies et insolences, forçans jusques aux vieilles femmes et filles au-dessus de l’aage de dix ans: de quoy sont faites force informations, mais point de punition.»
Les tribunaux étaient sans action et sans force contre les gens de guerre, qui devaient leur impunité à la complicité de leurs chefs, et qui, d’ailleurs, auraient traité les juges et leurs agents avec aussi peu d’égards que les bonnes gens qu’ils molestaient à qui mieux mieux. Mais dès que la loi martiale ne régnait plus seule, et quand l’autorité civile reprenait ses droits, les actes de violence et de débauche, qui se commettaient dans le peuple et qui arrivaient à la connaissance des magistrats, étaient promptement et sévèrement punis. On ne peut nier que l’exemple des abominables excès de la soldatesque n’ait exercé souvent l’influence la plus corruptrice sur des natures perverses, qui se croyaient autorisées, en pleine paix comme en temps de guerre, à se livrer à leurs brutales passions. Ainsi, le viol était un des crimes les plus fréquents à cette époque, et il empruntait parfois aux circonstances un caractère particulier de férocité. Ce crime, il faut le reconnaître, ne se montra jamais moins rare que depuis la fermeture des lieux de débauche et l’abolition de la Prostitution légale. Il fallut que le parlement de Paris redoublât de vigilance et de rigueur, pour diminuer le nombre des attentats contre la pudeur des femmes et surtout des enfants. «Le mardy 23 décembre 1603, lit-on dans les Journaux de Pierre l’Estoile, fut pendue en Grève la servante d’un nommé Depras, huissier de la cinquiesme chambre des enquestes, pour avoir vendu et livré entre les mains d’un certain jeune homme une fort belle petite fille de son logis, âgée seulement de neuf à dix ans, que ce misérable, ayant en possession, avoit vilainement forcée et gastée, au grand regret et desplaisir dudit Depras, son père, et de tous ses parens.» Mais on ne voit pas que l’auteur du viol ait été découvert et puni. La justice, en pareil cas, n’avait pourtant aucune indulgence en raison de la qualité du prévenu, car, en 1607, un notaire de Paris, nommé de Nesmes, «ayant malheureusement forcé une petite fillette, de l’aage de cinq à six ans, fille de Dufresnoy l’apotiquaire,» s’était réfugié en Flandre, où il se croyait à l’abri des poursuites criminelles: son extradition fut obtenue par le roi, que l’énormité du fait avait engagé à en réclamer le châtiment. Ce notaire, à qui l’on fit subir la question ordinaire et extraordinaire, ne voulut jamais s’avouer coupable, et comme il n’était accusé que par un seul témoin, on ne put le condamner qu’au bannissement. Pendant les horribles souffrances de la torture, il ne cessait de protester de son innocence: «Ah! plût à Dieu, lui dit le conseiller Faideau, qui l’interrogeait, plût à Dieu d’être aussi innocent de tout péché, comme je suis assuré que tu es coupable de cet acte, et qu’autre que toi ne l’a fait! Mais tu as bon bec, dont bien te prend!» Les viols de cette espèce se renouvelaient sans cesse à Paris, mais on ne les connaissait pas tous, car les parents de la victime consentaient souvent à ne pas se plaindre en justice, moyennant une somme d’argent, et ils devenaient ainsi complices de l’attentat accompli sur la personne de l’enfant. Pierre de l’Estoile nous apprend qu’au mois d’août 1607, «fut constitué prisonnier à Paris, et mis aux prisons de l’Abbaye, le prieur des Fratti ignoranti, pour avoir forcé une petite fillette âgée seulement de cinq ans et demy, fille d’un courroyeur du fauxbourg Saint-Germain-des-Prés;» mais il ne nous dit pas que ce misérable ait reçu la peine de son crime. Quand la partie plaignante, apaisée à prix d’argent, abandonnait la cause et se déclarait satisfaite, le parlement assoupissait quelquefois l’affaire, pour éviter le scandale.
Cependant il était un crime abominable qui n’obtenait ni grâce ni merci, lorsque la rumeur publique la dénonçait aux tribunaux: le crime de bestialité, dont l’absolution n’est fixée qu’à 90 tournois 12 ducats 6 carlins dans le livre des Taxes de la cour de Rome, entraînait toujours la peine de mort en France, et ce crime étrange, qui aurait dû disparaître avec la barbarie, semblait, au contraire, se multiplier à la fin du seizième siècle. La jurisprudence était la même à l’égard de cette monstrueuse folie, dans tous les parlements de France: on brûlait l’homme ou la femme, avec la bête. Claude Lebrun de la Rochette, savant jurisconsulte beaujolois, dans son ouvrage intitulé: Les Procez civil et criminel (Rouen, Jacq. Hollant, 1647, in-4o), exprime ainsi les motifs de la condamnation et du supplice de la bête: «Ces animaux, dit-il, ne sont pas punis pour leur faute, mais pour avoir esté instrumens d’un si exécrable malheur, pour raison de quoy la vie est ostée à la personne raisonnable: estant chose indigne du conspect des hommes, après une si signalée meschanceté, et parce que l’animal iroit tousjours rafraischissant la mémoire de l’acte, qu’il faut supprimer et abolir le plus qu’il est possible; c’est pourquoy le plus souvent les Cours souveraines ordonnent que les procès de tels délinquans soient bruslez avec eux, afin d’en estaindre du tout la mémoire.» Ces sages précautions, l’effrayant appareil du supplice, l’horreur qui s’attachait partout à la «damnable et brutale cohabitation de l’homme ou de la femme avec la beste brute,» l’inflexible rigueur des magistrats indignés, rien n’empêchait néanmoins le crime de se reproduire, non-seulement dans les campagnes, mais dans l’intérieur des villes. Dans les Comptes de la prévôté de Paris, recueillis à la suite des Antiquités de cette ville, par Sauval (t. III, p. 387), on trouve des détails curieux sur l’exécution d’un nommé Gillet Soulart, qui fut brûlé à Corbeil avec une truie, en 1465. Dulaure, dans son Histoire de Paris (t. IV, édit. in-12, p. 563), avance audacieusement que ce Soulart était un prêtre; mais cette assertion n’est nullement justifiée par l’extrait auquel renvoie Dulaure. Il y est dit seulement que Gillet Soulart fut exécuté pour ses démérites, et que les dépenses de l’exécution montèrent à 9 livres 16 sols 4 deniers parisis, savoir: 22 sols «pour avoir porté le procès dudit Gillet en la ville de Paris, et icelui avoir fait voir et visiter par gens du Conseil;» 2 sols «pour trois pintes de vin qui furent portées au gibet, pour ceux qui firent les fosses pour mettre l’attache et la truye;» 2 sols «pour l’attache de 14 pieds de long ou environ;» 6 livres 12 deniers à Henriet Cousin, exécuteur des hautes justices, «pour deux voyages qu’il est venu faire en la ville de Corbeil;» 2 sols 1 denier «pour trois pintes de vin qui furent portées à la Justice, pour ledit Henriet et Soulart, avec un pain;» 7 sols 4 deniers «pour la nourriture de ladite truye et icelle avoir gardée par l’espace de onze jours, au prix chacun jour de 8 deniers parisis;» 40 sols parisis à Robinet et Henriet, dits les Fouquiers frères, «pour 500 de bourrées et coterests pris sur le port de Morsant et iceux faire amener à la Justice de Corbeil.»