Dulaure, qui avait cherché des documents analogues dans les archives manuscrites de la Tournelle criminelle, cite deux autres supplices pour crime de bestialité, d’après les registres cotés 84 et 105: Guyot Vuide fut pendu et brûlé, le 26 mai 1546, «pour cohabitation avec une vache qui fut assommée avant l’exécution.» Jean de la Soille fut également brûlé vif, le 5 janvier 1556, avec une ânesse, qui fut aussi assommée, par faveur, avant d’être jetée dans le bûcher. Pierre de l’Estoile ne cite pas une seule exécution de ce genre dans le Journal de Henri III; mais il en rapporte plusieurs qui eurent lieu sous le règne de Henri IV. On doit en conclure que la police des mœurs était faite alors avec plus de soin, et que les tribunaux, qui comptaient tant d’hommes éclairés et respectables, se proposaient de corriger la dépravation du siècle. «Quelque temps auparavant, écrirait Pierre de l’Estoile au mois d’août 1607, s’estoit commis un acte prodigieux, surpassant en abomination tous les précédents: qui estoit d’un homme, lequel, ayant eu compagnie d’une jument, en avoit eu deux enfans; pour laquelle abomination ayant esté condamné à estre brûslé tout vif avec sa jument, en ayant apelé à Paris, la sentence, confirmée par arrest du parlement, fut renvoyée sur les lieus pour y estre exécutée, et pour le regard des deux enfans, fust ordonné que la Sorbonne s’assembleroit pour resoudre ce qu’on en auroit à faire.» L’Estoile a négligé malheureusement d’enregistrer la sentence de la Sorbonne, et nous ignorons si ces deux enfants furent brûlés avec leur infâme père. Nous sommes forcé néanmoins de mettre en doute, non la bonne foi du chroniqueur, mais la réalité du fait extraordinaire qu’il a consigné dans ses journaux. Plus loin, au mois de novembre de la même année, il écrit sur son registre: «Un jeune garçon condamné en ce mois, à la Tournelle, à estre pendu et estranglé pour s’estre accouplé avec une jument, la jument assommée au pied de la potence.» Différents arrêts, relatifs au même crime, ont été cités par les criminalistes français, notamment par Papon, dans son Recueil d’arrests notables des Cours souveraines de France. Lebrun de la Rochette, qui rédigeait son traité du Procès criminel du temps de Henri IV, rapporte un arrêt du parlement de Paris, rendu le 15 décembre 1601 «contre Claudine de Culam, natifve de Rozay en Brie, accusée et convaincue d’avoir commis cette brutalité avec un chien, fut pendue estranglée et après brulée avec le chien. Cet arrest est rapporté par M. Chenu, ajoute-t-il, et l’année passée, 1609, par arrest du parlement de Dombes, fut exécuté, en la ville de Trevols, contre un villageois convaincu de l’accointance d’une vache.»
La fréquence de ces procès affreux et de ces exécutions non moins horribles prouve assez, nous aimons à le répéter, que la magistrature française, effrayée de la corruption des mœurs, travaillait sans relâche à y remédier, en inspirant une terreur salutaire aux débauchés et à tous les ennemis de la morale publique. Ainsi, la sodomie et les crimes hideux qui s’y rattachent, avaient beau se targuer de leur impunité à la cour, ils étaient poursuivis judiciairement avec une extrême rigueur, lorsqu’ils tombaient sous la coupe de la justice civile ou ecclésiastique. Il semble, toutefois, que, pendant le règne de Henri III et de ses mignons, la peine de mort n’était point appliquée en expiation d’un crime qui s’abritait, pour ainsi dire, à l’ombre du trône. Ainsi, Pierre de l’Estoile raconte, sous la date du 30 janvier 1586, qu’un médecin piémontais, marié à Abbeville, nommé de Sylva, était prisonnier depuis plus d’un an à la Conciergerie, «à cause de sodomie dont il estoit chargé par sa femme mesme,» lorsqu’il assassina un de ses compagnons de prison, à la table du geôlier; ce furieux, renfermé dans un cachot, s’étrangla en avalant des pelotes faites avec des lambeaux de sa chemise; son cadavre subit le supplice que ses crimes avaient mérité: il fut traîné à la queue d’un cheval dans les rues de Paris et conduit à la voirie, où on le pendit par les pieds. Dans les Remonstrances très-humbles au roy de France et de Pologne, publiées en 1588, l’auteur, qui était un bon royaliste plutôt qu’un ligueur, s’écriait avec amertume: «Parleray-je de sodomies qui se commettent vulgairement?» Ce fut Henri IV qui enjoignit au parlement d’être sans pitié pour ces turpitudes, et qui fit remettre en vigueur l’ancienne pénalité: «Le mardy 12 novembre 1596, dit l’Estoile, furent bruslés à Saint-Germain-en-Laye deux sodomites qui avoient vilené et gasté deux pages de M. le Prince.» Ce vice odieux, en dépit de l’exemple des courtisans, avait fait bien peu de progrès dans le peuple, qui tenait à honneur de s’être préservé de ce qu’il appelait toujours la souillure italienne. Henri IV, nonobstant la réprobation éclatante dont il flétrissait ces honteux désordres, n’était pas parvenu à en purger sa cour: «La sodomie, qui est l’abomination des abominations, écrivait l’Estoile en 1608, y règne tellement, qu’il y a presse à mettre la main aux braiettes..... Dieu nous a donné un prince tout dissemblable à Néron, c’est-à-dire bon, juste, vertueux et craignant Dieu, et lequel naturellement abhorre cette abomination. Mais il ne se trouve aucun en toute sa cour, ni cardinal, ni évesque, ni aumônier, ni confesseur, ni prestre, ni jésuiste, qui seulement ouvre la bouche (encores que ce soit proprement leur charge que celle-là) pour en dire et remonstrer quelque chose à Sa Majesté, de peur qu’ils ont d’encourir la mauvaise grace et malveillance de quelques grands, qu’on appelle les Dieux de la cour.» Le mal s’aggrava encore sous le règne suivant, et ne trouva pas de remèdes plus efficaces; mais le corps de la nation, protégé par un noble sentiment de dignité humaine, ne se dégrada point en se livrant à cette déplorable espèce de Prostitution.
Les lois destinées à sauvegarder les mœurs et à punir tous les délits de fornication étaient fort rigoureuses, mais on ne les appliquait pas toujours avec une égale mesure. Quelques-unes allaient jusqu’à l’atrocité, comme pour laisser le juge régler la peine en raison des circonstances qui s’élevaient pour ou contre l’accusé. Ainsi, le rapt et la séduction pouvaient être punis de mort, lors même que le coupable offrait de réparer son crime par un mariage qui en eût détruit l’effet. En 1583, le parlement de Paris condamna au gibet un clerc du Palais qui avait engrossé la fille d’un président aux enquêtes, bien que cette fille, âgée de vingt-cinq ans, déclarât vouloir épouser son séducteur. (Voy. les Arrests notables de la Rocheflavin, liv. III, p. 293.) Un maître des comptes, que Pierre de l’Estoile me nomme pas en disant qu’il était de la ville de Rennes en Bretagne, se vit condamner, par arrêt du parlement, à épouser une veuve, à laquelle il avait fait un enfant sous promesse de mariage: «Il fut dit, par son arret (ce qui est remarquable), qu’il espouseroit tout à l’heure, ou, à faute de ce faire, que dans deux heures après midy il auroit la teste tranchée: ce qu’il fut contraint d’effectuer, et furent mariés ce matin (18 septembre 1604), dans l’église de Saint-Barthélemy, à onze heures. Le president Molé luy en prononça l’arrest en ces mots: Ou mourez ou espousez, telle est la volonté et resolution de la Cour.»
C’était principalement dans ces sortes de procès que la justice se montrait parfois trop accessible à des influences de diverse nature. Il ne fallait que le crédit d’un grand seigneur pour peser sur la balance de Thémis et pour la faire monter ou descendre au gré d’une vengeance, d’une paillardise ou de tout autre intérêt. Dans les causes concernant la police des mœurs, la Prostitution servait trop souvent de mobile à la sentence du juge, qui se faisait ainsi le complaisant de quelque personnage puissant ou qui obéissait en secret à ses propres passions impudiques. Pierre de l’Estoile cite un exemple attristant de ces dénis de justice. Il vit à la Conciergerie, en 1609, une pauvre femme qui, depuis plus de douze ans, poursuivait inutilement devant toutes les juridictions le corrupteur et l’assassin de sa fille. Cette fille n’était âgée que de cinq ans, lorsqu’elle avait été violée par un homme à la garde de qui la pauvre mère l’avait confiée, et la malheureuse créature, qui fut trouvée «gâtée de la grosse vérole,» en était morte entre les mains des barbiers et des chirurgiens. Non seulement cette mère désolée ne put obtenir la punition de l’infâme auteur du viol, mais encore on la condamna elle-même à être fouettée comme coupable de négligence à l’égard de l’innocente victime, et on lui refusa toute indemnité pécuniaire en compensation du tort que lui avait causé la perte de cette enfant. Bien plus, le conseiller Baron, qui était rapporteur dans cette affaire, ne craignit pas de dire que c’était la mère elle-même, «qui, avec son doigt ou avec quelque cheville, avoit gasté et corrompu sa fille, encores qu’avec tels instruments, on ne puisse donner la vérole et les poulains, desquels il appert par le rapport des chirurgiens et matrones, daté du 24 juillet 1599.» L’Estoile, qui avait eu communication de ce rapport, le conservait, disait-il, «comme mémoire de la bonne justice de nostre siècle!»
Pierre de l’Estoile a consigné dans ses registres-journaux un exemple encore plus remarquable des prévarications de la justice de son temps. C’est un précieux document à joindre au chapitre où nous avons traité de la Prostitution dans la clémence (t. IV, p. 299). «Le mercredy 8 juillet 1609, fut pendu et estranglé, en la place de Grève à Paris, un vray vaunéant, nommé Lanoue, maquereau de profession et qui avoit épousé une garse, atteint et convaincu d’inceste avec la sœur de sa femme, avec laquelle il couchoit ordinairement, et qui estoit une autre garse, laquelle, encore qu’elle méritast de tenir l’autre bout de la potence près son beau-frère, si en fust-elle quitte pour assister au supplice, condamnée au bannissement et au fouet, qu’elle eut au pied de la potence. On disoit que M. le président de Jambeville, esmeu de sa beauté et grande jeunesse qui n’estoit que de quinze ou seize ans, avoit esté cause de luy sauver la vie, les juges concluant presque tous à la mort. Et est à noter qu’aussi tost qu’elle eust esté expédiée, on la fit mettre dans un carrosse qui l’attendoit et qu’on lui avoit envoyé exprès, ne manquant jamais les femmes de sa qualité (mesmement au temps présent) de faveur et de bonnes connoissances.» Le carrosse qui venait prendre cette femme, au sortir des mains de l’exécuteur, était envoyé sans doute par le président de Jambeville, à qui la belle fustigée devait la vie. Ce magistrat, dont Mézeray vante la grande rigueur et la fermeté (Abr. chronol. de l’histoire de France, en avril 1602), s’était distingué par de terribles exécutions contre les femmes de mauvaise vie. C’est lui qui disait au président Séguier, en parlant des écrits mystiques de sainte Thérèse, qu’on commençait à traduire et à répandre en France: «Nous avons, vous et moi, fait fouetter cinquante maquerelles à Paris qui ne l’avoient pas si bien gagné que ceste mère Thérèse dont on parle tant!» (Voy. le Journal de Henri IV, au 30 juill. 1608.)
Le parlement de Paris, qui ne pardonnait pas aux vils pourvoyeurs de la Prostitution et qui punissait très-gravement les excitations à la débauche, paraissait pourtant fermer les yeux sur les mauvais livres et les gravures obscènes qui se vendaient publiquement et jusque dans les galeries du Palais. Jamais, à aucune époque, la plume et le crayon n’avaient été plus licencieux, et il n’en résultait pas la moindre poursuite contre les auteurs, les artistes, les imprimeurs et les colporteurs. Chacun avait le droit de publier, sans être inquiété, toutes les ordures, écrites ou figurées, qui outrageaient la pudeur et salissaient l’imagination, pourvu que, dans ces salauderies et ces fadèses, comme on les appelait, il n’y eût pas la plus légère velléité d’hérésie ou d’athéisme. On eût dit que la morale et l’honnêteté des gens de bien ne s’effarouchaient pas des indécences de la littérature et de l’art. Ainsi, on voyait exposées, chez les marchands d’estampes, les figures de l’Arétin, et, chez les libraires, les poésies obscènes de Sigognes, de Morin, de Théophile, etc., qui furent plus tard réunies en volumes, sous les titres de la Muse folâtre, des Muses gaillardes, du Cabinet satyrique, etc. Le bonhomme Pierre de l’Estoile ne rougissait pas de déposer cette note dans ses Registres-journaux: «Le mardy 19 aoust 1608, j’ay troqué, pour 60 sols, de petites pourtraictures que j’avois, à de nouvelles figures de l’Aretin, faites par Tempeste à Romme, vilaines, sales et impudiques tout outre, qu’on fait passer icy sous le nom des Amours des dieux. Il y en a quatorze que chacun trouve bien faictes, encores que le bien ne puisse estre où est le mal, et les ay changées à D. L. N., à regret toutefois, mais que j’ay prises pour la monstre de la bonté de ce pudique siècle.» L’Estoile rassemblait aussi, avec une fougueuse curiosité, toutes les facéties ordurières, en prose et en vers, qu’on imprimait librement et qui se débitaient dans les rues, sur les places publiques et notamment sur la place Dauphine, qui était construite depuis peu. La police ne prenait pas garde à ces innombrables pièces volantes, remplies de gravelures et de joyeuses équivoques, qui faisaient les délices du petit peuple comme des plus grands seigneurs. On laissait vaguer par toute la ville deux ou trois fous libertins, tels que le comte de Permission et maître Guillaume, qui offraient aux passants, moyennant quelques sous, certains livrets de leur composition, renfermant des gravures infâmes et des polissonneries intolérables. Le débit de ces livrets était considérable, et personne n’y trouvait à redire: on jetait au feu le volume, dès qu’on l’avait feuilleté en riant.
Nous avons néanmoins rencontré dans les Journaux de l’Estoile une saisie de livre, celle du traité de Sanchez, De matrimonio, qu’une ordonnance du parlement mit à l’index en 1611, «pour estre le livre abominable, disait-elle, et la lecture d’iceluy mauvaise et pernicieuse.» L’Estoile était, par hasard, dans la boutique du libraire Adrien Perrier, quand le commissaire de police Langlois y vint «luy faire défendre de débiter ni vendre à l’avenir, à quelque personne que ce fust,» ce gros in-folio, qui avait été imprimé et réimprimé ouvertement, et s’était vendu partout jusqu’à ce qu’on eut découvert à la fin de l’ouvrage toute une doctrine sur la sodomie. L’Estoile, qui s’empressa d’acheter le livre défendu, avoue que le jésuite Sanchez y «traicte exquisement de ce bel art de sodomie, mais si vilainement et si abominablement, que ce papier, dit-il, sur lequel je l’escris en rougist; au surplus, en homme qu’il y a apparence qui en ait fort prattiqué le mestier.» Ce livre de Sanchez n’eût point été interdit, malgré tout ce qu’il contenait, si l’auteur avait été un cordelier ou un capucin plutôt qu’un jésuite, mais, dans tous les livres publiés par des jésuites, on croyait voir quelque maxime dangereuse pour la vie et l’autorité des rois. Il y avait un préjugé général contre la compagnie de Jésus, ses doctrines et ses écrits. Aussi, l’Estoile, qui vient d’acheter 8 fr. le gros volume de Sanchez, relié en parchemin, «pour ce que j’aime les jésuites,» dit-il sardoniquement, justifie son achat, en disant qu’il a voulu avoir ce livre, «non que le sujet m’en plaise, mais pour testifier de plus en plus la bonne vie et saine doctrine de ces nouveaux prophètes agrafés par leurs propres escrits, que j’ay accreus de cestuy-ci, et l’ay entassé avec les autres qu’on trouvera ramassés en bon nombre.» Au moment même où le parlement et la Sorbonne faisaient saisir à Paris l’ouvrage de Sanchez, on réimprimait, pour la troisième ou quatrième fois, la Somme des péchez et le remède d’iceux, du cordelier breton Jean Benedicti, qui avait paru à Lyon en 1584, et qui n’avait pas ému le moins du monde les scrupules de l’Église et de la magistrature. Ce traité mystique, que l’auteur avait eu l’impertinence de dédier à la sainte Vierge, renfermait pourtant plus de saletés et d’infamies que le traité De matrimonio. Il est vrai que le Père Benedicti, dans son impure élucubration, s’était montré moins indulgent que Sanchez à l’égard de la sodomie, car il range parmi les péchés mortels le cas d’un mari qui se conduirait, vis-à-vis de sa femme, comme les rabbins juifs prétendaient l’autoriser en ces termes, que nous empruntons à la traduction latine, car le français du cordelier, selon Brantôme, qui s’en était scandalisé lui-même, «sonne très-mal à des oreilles bien honnestes et chastes»: Duabus mulieribus apud synagogam conquestis se fuisse a viris suis cognitu sodomico cognitis, responsum est ab illis rabbinis: Virum esse uxoris dominum, proinde posse uti ejus utcunque libuerit, non aliter quam is qui piscem emit: ille enim tam anterioribus quam posteriobus partibus, ad arbitrium vesci potest. La plupart des guides de la confession et des traités canoniques sur les cas de conscience n’étaient pas plus timorés que la Somme des péchés du Père Benedicti, et les bons catholiques ne songeaient guère à s’en formaliser.
L’insouciance des magistrats, à l’égard des livres obscènes, avait produit un déluge de ces sortes de livres, qui se répandaient à profusion non-seulement à Paris, mais encore dans les provinces; les presses de Rouen, de Lyon, de Poitiers et de plusieurs autres villes ne cessaient de vomir une multitude de facéties sales et licencieuses, que les porte-balles ou les bisouards et les merciers colportaient jusqu’au fond des hameaux les plus reculés. Ces monuments de la vieille gaieté française avaient une influence fâcheuse sur les mœurs, d’autant plus qu’ils couraient de main en main sans distinction de sexe ni d’âge. La police n’y trouvait pas à redire, pourvu que la religion et la royauté ne fussent point atteintes dans leurs principes fondamentaux. Un de ces livres de joyeuseté, le plus fameux de tous, le Moyen de parvenir, qui avait vu le jour vers 1609 ou 1610, eut deux ou trois éditions presque simultanées, et malgré l’audace de bien des propositions hérétiques, sentant le fagot, ce recueil de contes gaillards et de gaudrioles effrontées ne fut pas supprimé par la censure ecclésiastique, ni par ordonnance du roi, ni par arrêté du parlement; l’auteur, Beroalde de Verville, qui, bien que chanoine de Tours, avait toujours eu de la sympathie pour la Réformation et pour les réformés, ne fut pas même inquiété; il ne s’était pas nommé sur le titre de son Moyen de parvenir, mais on savait son nom, et le chapitre, dont Beroalde était membre, n’eut pas besoin de dénoncer à l’archevêque de Tours le libertin, qui s’était inspiré des écrits de Rabelais, et qui avait même, disait-on, fait son profit d’un ouvrage inédit de maître François. Certes, le Moyen de parvenir, ce fin recueil de mystères authentiques, n’est pas moins hardi que le Gargantua et le Pantagruel; il est, aussi, bien plus ordurier, bien plus cynique, et pourtant il n’eut rien à démêler avec la Sorbonne ni avec le parlement. Ce furent les polissonneries et les gravelures qui sauvèrent le livre et l’auteur, qu’on aurait brûlés l’un et l’autre, si l’époque avait été moins portée aux turlupinades, aux satires et aux contes gras. Ces contes-là, dans lesquelles moines et les nonnains jouaient le rôle ordinaire que leur attribuait la malice du peuple depuis l’origine des couvents, n’étaient pas, il faut le constater, plus étranges ni plus scandaleux que les faits qui se passaient tous les jours sous les yeux des lecteurs du Moyen de parvenir; ainsi, Pierre de l’Estoile, qui se piquait d’écrire l’histoire contemporaine et qui ne faisait qu’enregistrer curieusement les bruits de la ville et de la cour, consignait dans ses Journaux, en février 1610, une aventure que Beroalde aurait pu ajouter, sans y changer un mot, à son joyeux Moyen de parvenir: «Une bonne dame de ceste ville, qu’on avoit mise depuis peu aux Filles Repenties, dit et confessa, ces jours passés, à un mien amy qui l’y alla voir, que, dès la deuxiesme nuict qu’elle y estoit entrée, elle avoit eu la compagnie d’un prestre qui avoit couché entre une autre repentie et elle, et qu’ils ne chômoient point là dedans de ceste besongne, pourvu que ce feussent prestres et gens d’église: qui estoit la raison pour quoy on les appeloit les consacrés. Le mesme me conta qu’un homme de qualité de ceste ville l’avoit voulu souvent desbaucher pour le mener en telle religion de femmes d’icy autour qu’il voudroit, et qu’il le mettroit à mesme pour jouir tout à son aise et coucher avec celle qui luy viendroit plus à gré, mesme depuis huit jours à Longchamp et à Gif, où on besongnoit plus librement qu’au plus célèbre bordeau de la ville de Paris.»
Quoique l’Estoile ait ajouté foi au témoignage de son ami qu’il avait toujours connu pour «un homme craignant Dieu,» on peut taxer d’exagération ce récit qui ne repose que sur un ouï-dire. Cependant, il est certain que les religions de femmes étaient si relâchées à cette époque, qu’il fallut les réformer la plupart dans le courant du dix-septième siècle. Ce relâchement et les désordres qui en étaient la conséquence naturelle remontaient au temps des guerres civiles et surtout de la Ligue, où les couvents logeaient sans cesse des gens de guerre et subissaient parfois le triste sort d’une ville prise d’assaut; mais ordinairement les ligueurs entraient en composition avec les religieuses, et celles-ci offraient aux soldats de la Sainte-Union une hospitalité toute fraternelle; l’abbesse ou la prieure donnait l’exemple à ses nonnes, et pourvu qu’elle ne fût pas trop laide ni trop vieille, elle se mettait bientôt d’accord avec le chef de la troupe. C’étaient alors des banquets, des chansons et des orgies, qui duraient tant que la maison des filles du Seigneur avait une garnison. Il fallait enfin se séparer, après cette belle vie: les gentilshommes remontaient à cheval pour aller à l’ennemi; les sœurs avaient alors le loisir de vaquer à leurs devoirs et de revenir à la règle de leur communauté. Puis, le lendemain peut-être, une autre troupe de catholiques passait par là, et le couvent accueillait ses nouveaux hôtes avec le même empressement et la même urbanité. Nous avons vu comment Henri IV et ses officiers s’étaient établis, avec tous les droits de la guerre, dans les abbayes de Maubuisson, de Longchamp et de Montmartre. On comprend que l’habitude de vivre avec des soldats avait terriblement compromis la chasteté monastique. Les religieuses s’accoutumaient si bien à cette existence voluptueuse et mondaine qu’elles ne craignaient pas d’enfreindre leurs vœux et de quitter le régime claustral. Pendant que Paris était au pouvoir de la Ligue, en 1593, «on ne voyoit autre chose au Palais et partout, dit Pierre de l’Estoile, que gentilshommes et religieuses accouplés, qui se faisoient l’amour et se leschoient le morveau.» Ces religieuses éhontées, qui se promenaient avec leurs amants dans les lieux publics, «aussi vilaines et desbordées en paroles qu’en tout le reste,» portaient sous leur voile, qu’elles avaient conservé comme le seul indice de leur profession, «vrais habits des putains et courtizannes, estant fardées, musquées et pouldrées.» Les prédicateurs tonnaient en vain contre ce scandale, et le Père Commolet, qui se démenait, ainsi qu’un possédé, dans sa chaire, traitant de vilaines et de putains ces malheureuses pécheresses, appelant leurs complices vilains ruffiens et bouffons, criait à tue-tête que le peuple devrait leur jeter des pierres et de la boue au visage, comme il ferait à des femmes de mauvaise vie et à de vils débauchés, qui oseraient se montrer en plein jour hors de leurs repaires de Prostitution.