[CHAPITRE XLI.]
Sommaire.—La tolérance des lieux de débauche.—Inconvénients de ce système de police.—Opinion de Montaigne.—Le ministre Cayet se fait l’avocat des bordeaux.—Son Discours contre les dissolutions publiques.—Ce discours saisi dans les mains de l’imprimeur Robert Estienne.—Cayet déposé par le consistoire.—Accusations des protestants au sujet du livre qu’on lui attribuait.—D’Aubigné prétend que Cayet avait fait deux livres infâmes, au lieu d’un.—L’opinion de Cayet fondée sur l’autorité d’un pape.—Ordonnance royale de 1588 contre les bordeaux.—Ordonnances prévôtales de 1619 et de 1635, pour l’exécution de l’édit de 1560.—Les rufiens de Paris, à la fin du seizième siècle.—Le conseiller Jean Levoix et sa maîtresse.—Le capitaine Richelieu.—Désordre de la police des mœurs, en 1611.—La maison du président de Harlay.
L’ordonnance de 1560, qui avait prononcé l’abolition des bordeaux, continuait d’être en vigueur, quoiqu’elle ne fût pas très-exactement exécutée; mais, de temps à autre, une série de mesures rigoureuses exercées contre la Prostitution et ses méprisables agents prouvait avec éclat que le principe de la loi prohibitive ne serait point aisément abandonné par les magistrats, qui croyaient la morale publique intéressée au maintien de cette loi. Cependant le système de prohibition absolue à l’égard des lieux de débauche avait produit des effets tout aussi déplorables que ceux de la protection légale qui avait été si longtemps accordée à ces repaires. Le nombre des femmes perdues n’avait pas diminué: on peut même affirmer qu’il avait augmenté; les grands bordeaux d’ancienne fondation avaient été supprimés; mais une foule d’autres, cachés dans l’ombre ou déguisés sous les apparences les moins suspectes, s’étaient formés secrètement aux dépens des vieux fiefs de la Prostitution, qui ne pouvaient avoir qu’une existence reconnue et patente. On conçoit sans peine que ces cagnards, comme on les appelait alors, n’étant plus sous l’œil et la main de l’administration municipale, devenaient d’infâmes brelans et d’horribles coupe-gorges, où les malheureux qui s’y laissaient entraîner perdaient souvent leur bourse, leur manteau et même leur vie. Quant à leur santé, il n’en était pas question, et la maladie vénérienne, la plus horrible, la plus incurable, veillait nuit et jour dans ces bouges affreux. Il y avait bien des filles de joie fouettées, marquées, rasées et bannies à perpétuité; il y avait des maquerelles promenées sur un âne, mises au pilori et condamnées à l’amende; il y avait des ruffiens et des berlandiers fustigés, emprisonnés, envoyés aux galères: mais le châtiment de l’un ne rendait pas l’autre plus sage, et, quoi qu’on fît pour conjurer le fléau de la Prostitution, il étendait sans cesse ses ravages et ses souillures dans le sein des villes, et il semblait, comme la peste, se plaire à braver tous les efforts de la prévoyance et de la sagesse humaines.
Les faits ne démontraient que trop la nécessité de rétablir la Prostitution légale, pour échapper à la Prostitution libre et secrète. Les législateurs reculèrent devant le scandale de cette nécessité, et ils n’osèrent pas toucher à l’ordonnance de Charles IX; mais, en même temps, comme nous l’avons déjà dit, tout en maintenant le principe de la loi, ils ne se refusèrent pas à la faire fléchir jusqu’à la tolérance des bordeaux. Nous ne savons pas à quelle époque cette tolérance fut admise par les règlements de police locale; il faut supposer, néanmoins, qu’elle était en pratique à Paris sous le règne de Henri III. On trouve, dans les écrits de la fin du seizième siècle, la mention formelle de certains bordeaux qui avaient assez de notoriété, pour que leur établissement ne pût subsister qu’avec l’autorisation tacite de la prévôté et du Châtelet de Paris. Pierre de l’Estoile, dans un passage de ses Journaux que nous avons cité plus haut, fait allusion au plus célèbre bordeau de la capitale, mais il ne le nomme pas. Nous ignorons donc en quels endroits la Prostitution tolérée avait élu domicile, et nous sommes disposés à croire que les rues et les places qui lui furent affectées autrefois par privilége retombèrent peu à peu sous sa servitude. Cependant ces mauvais lieux, dont le nombre avait été bien restreint et qui étaient soumis à certaines conditions de surveillance intérieure, ne suffisaient plus à l’accroissement des passions honteuses et aux débordements de la lubricité: la Prostitution, au lieu de se renfermer dans l’étroit espace qu’on lui accordait, au lieu d’accepter le patronage occulte de l’édilité parisienne, ne connut plus de limites et envahit tous les quartiers, toutes les rues, toutes les maisons de la ville. Elle avait surtout des centres contagieux dans les Cours des Miracles, où elle se faisait un asile inaccessible à la loi: c’était là que le vice pouvait braver impunément la pudeur publique; c’était là que le crime pouvait laver ses mains sanglantes dans la fange de la débauche.
L’abolition des bordeaux n’était pas tout à fait étrangère à ce déplorable état de choses; beaucoup d’hommes éclairés et pieux le pensaient et se gardaient bien de le dire. Michel de Montaigne, qui disait tout, n’a pas osé toutefois nous faire connaître son opinion sur cette question sérieuse de morale et de police; mais on doit présumer que son avis était conforme à celui qu’il attribue à aucuns, dans ce passage de ses Essais, publiés pour la première fois en 1580 (Bordeaux, Millanges, 2 vol. in-8): «Ce que nous appellons honnesteté, dit-il (liv. II, ch. 12), de n’oser faire à descouvert ce qui nous est honneste de faire à couvert, ils (les stoïciens) l’appeloient sottise; et de faire le fin à taire et desavouer ce que nature, coustume et nostre desir, publient et proclament de nos actions, ils l’estimoient vice: et leur sembloit que c’estoit affoler les mystères de Venus, que de les exposer à la veue du peuple, et que tirer ses jeux hors du rideau, c’estoit les avilir: c’est chose de poids que la honte, la recelation, reservation, circonscription, parties de l’estimation: que la volupté très-ingénieusement faisoit instance, sous le masque de la vertu, de n’estre prostituée au milieu des quarrefours, foulée des pieds et des yeulx de la commune, trouvant à dire là dignité et commodité de ses cabinets accoustumés. De là disent aulcuns que d’oster les bordels publicques, c’est non-seulement espandre partout la paillardise qui estoit assignée à ce lieu-là, mais encore aiguillonner les hommes vagabonds et oisifs, à ce vice, par la malaysance.» Montaigne, en sa qualité d’ancien membre du parlement de Bordeaux, ne pouvait se prononcer ouvertement contre une loi qui passait pour une des plus excellentes de la jurisprudence française et qui recevait tous les jours son application sur quelque point du royaume; mais il avait des vues trop hautes en philosophie et en politique, pour ne pas déplorer tout bas un remède qui était pire que le mal.
Ce ne fut donc pas lui qui essaya d’élever la voix pour plaider la cause de la Prostitution légale dans l’intérêt des mœurs publiques et pour demander le rétablissement des anciens priviléges de la débauche; ce fut, dit-on, un savant ministre de la religion réformée, Pierre-Victor-Palma Cayet, qui jugea utile de rendre au vice un domaine circonscrit et borné, où il pourrait épuiser ses poisons, sans infecter la partie saine de la population. Cayet, né de parents pauvres à Montrichard en Touraine, avait acquis des connaissances très-étendues dans toutes les sciences et même dans celles qu’on appelait occultes et diaboliques; il s’était occupé de magie et il se vantait de communiquer avec le démon qui lui avait donné le don des langues. Son savoir immense, plutôt que sa démonomanie, le fit attacher comme prédicateur à la maison de la princesse Catherine de Navarre. Il avait déjà composé plusieurs écrits de magie, de polémique religieuse et d’histoire, lorsqu’il s’avisa de vouloir se poser en réformateur des mœurs et de rédiger un Discours contenant le remède contre les dissolutions publiques, présenté à messieurs du parlement. Ce Discours n’était, selon lui, que la traduction ou la paraphrase d’un opuscule italien, imprimé quinze ou vingt ans auparavant, sous ce titre: Discorso del remedio delle publiche dissolutioni, et sous le nom du célèbre Nicolo Perotto, archevêque de Siponto. Il est probable que Cayet ne s’était pas contenté de traduire son auteur et qu’il avait mis beaucoup du sien dans cette apologie de la Prostitution légale. On a prétendu que Cayet menait alors une vie débauchée et «qu’il s’estoit porté peu honnestement à l’endroit d’une damoiselle.» Cette accusation, formulée par Colomiés dans sa Gallia orientalis (p. 144), n’a pas un rapport très-direct avec le projet que le prédicateur de madame Catherine nourrissait alors de se faire le restaurateur des bordeaux. Seulement, le mémoire, qu’il avait rédigé dans ce but, renfermait des considérations morales, économiques et pornographiques, qui n’étaient pas trop en harmonie avec le caractère et la robe de l’auteur. Il logeait, dit-on, dans un cabaret de la rue de la Huchette, lequel est qualifié de bordeau signalé, dans les Mémoires de la Ligue (ancienne édit., t. VI, p. 347), et il y resta plus de trois mois avec un magicien fameux qu’on nommait le juge de Coudon. C’était dans le courant de l’année 1595, et, dès cette époque, les réformés soupçonnaient Cayet de vouloir, par calcul d’ambition, se convertir au catholicisme. Cayet, ayant achevé son livre sur les mauvais lieux et sur la nécessité de les établir dans tout État bien policé, le fit copier par son scribe et y ajouta de sa propre main quantité de notes grecques et latines; ce manuscrit, ainsi préparé pour l’impression, fut confié à un imprimeur protestant, Robert Estienne, qui paraît avoir hésité à le mettre sous presse et qui consulta un ami commun. On a supposé que cet ami devait être Pierre de l’Estoile, avec qui Cayet avait lié une société plus étroite qu’avec personne. Il arriva, cependant, que le manuscrit fut dérobé entre les mains de l’imprimeur et que Cayet se vit accusé de libertinage devant un consistoire de ministres réformés qui entendirent des témoins, interrogèrent le prévenu et le condamnèrent comme auteur d’un livre exécrable, quoique Cayet soutînt avec énergie que ce livre, qu’il avait le droit de posséder dans son étude, était «rempli» de bons remèdes contre l’incontinence. Il reprocha vivement à Robert Estienne de l’avoir trahi: «Monsieur, je ne vous ai point trahi, répondit l’imprimeur; j’ai été surpris par un autre que j’estimais un autre moi-même. Je n’ai jamais dit que vous en fussiez l’auteur, et vous confesse que je vous avais promis de ne le montrer à personne.» (Chronologie novennaire, par Palma Cayet, sous l’année 1595.)
Cayet, qui venait d’être déposé solennellement par le consistoire, déclara sur-le-champ qu’il se réunissait à la religion catholique et romaine, et quitta le service de la sœur du roi. Le traité sur l’établissement des bordeaux ne fut pas imprimé, et les ministres évangéliques, qui avaient le manuscrit original, en firent une menace permanente contre l’honneur de l’écrivain, lequel devint docteur de la Faculté de théologie et ne s’en livra pas moins aux sciences occultes. On assurait qu’il s’était donné au diable et qu’il avait signé de son sang un contrat avec le prince des ténèbres. Les protestants le poursuivirent, il est vrai, de calomnies et de satires, dans lesquelles reparaissait toujours le détestable livre, que personne n’avait vu, excepté l’imprimeur Robert Estienne, Pierre de l’Estoile, et les membres du consistoire. Voici comme l’Estoile, qui fut soupçonné d’être le véritable auteur de ce livre, en parle dans ses Registres-journaux: «En ce temps mesme et sur la fin de l’année (1595), un ministre de Madame, nommé Pierre-Victor Cayet, abjura la religion et quitta le ministère pour se faire prebstre catholique rommain; brouilla force cayers de papier contre les ministres, ses compagnons, qui l’accusoient d’avoir commencé sa conversion par le bordeau, car ils produisoient un livre qu’il avoit fait pour la permission et tolérance desdits bordeaux, dont fust fait le quatrain suivant:
Cayet, se voulant faire prebstre,
A monstré qu’il a bon cerveau;
Car il veult, avant que de l’estre,
Faire restablir le bordeau.»
Ce passage donne à entendre que Pierre de l’Estoile connaissait le livre et qu’on en avait tiré des copies; mais Cayet n’avoua jamais que ce livre fût véritablement son œuvre, ce qui permet de penser qu’il rougissait de l’avoir fait. Agrippa d’Aubigné, qui ne pardonnait pas à Cayet son apostasie, en raconte ainsi les motifs dans son Histoire universelle (t. III, liv. IV, ch. 41): «Avint aussi que Cayet, travaillant à la magie, quelque temps après fut déposé, estant aussi accusé d’avoir composé deux livres, l’un pour prouver que, par le sixiesme commandement, la fornication ni l’adultère n’estoient point défendus, mais seulement le péché d’Onan (sola masturbatio inhibita); l’autre estoit pour prouver la nécessité de restablir partout les bordeaux.» D’Aubigné ne cessa pas de vilipender Cayet au sujet de ces deux ouvrages, qui n’en faisaient qu’un seul, au dire de l’auteur des notes sur la Confession de Sancy (p. 58 de l’édit. publ. par Leduchat, en 1744, à la suite du Journal de Henri III). Mais, dans la Confession de Sancy, d’Aubigné revient sur les deux livres avec une persistance qui témoigne d’une conviction bien arrêtée: «Nous n’eussions point tenu entre les pechez, fait-il dire à son héros, le sieur de Sancy, la simple fornication ni l’adultère par amour, suivant le cahier de Cayet en son docte livre du restablissement des bordeaux et sa docte dispute sur le septiesme commandement... Ce septiesme commandement, qui est Non mœchaberis, défend seulement le péché des enfants d’Onan, car μοιχεύειν dérive, selon cette théologie moderne, ἀπὸ τοῦ μοίχου et χέειν, quod est humidum fundere.» Dans le Baron de Fœneste, d’Aubigné tient toujours pour deux livres, quoique cette facétieuse satire ait été composée depuis la mort de Palma-Cayet: «Le chassastes-vous pour la magie? demande le baron.—Il ne fut, au commencement, répond Enay, qui n’est autre que d’Aubigné lui-même, accusé que de deux livres, l’un par lequel il soustenoit que la fornication ni l’adultère n’estoient point le péché deffendu par le septiesme Commandement, mais qu’il deffend seulement τὸ μοιχὸν χεύειν, voulant toucher le péché d’Onan, et là-dessus eut la sacrée Société (la Compagnie de Jésus) pour ennemie; l’autre livre estoit de restablir les bourdeaux.» Le chapitre (liv. II, ch. 22) se termine par un abominable sonnet, qu’on retrouve aussi, à la fin de la Confession de Sancy, sous ce titre: Syllogisme expositoire sur la controverse si l’Église est des éleus seulement. Ce sonnet, dont le trait final est imité d’un passage du Passavant de Théodore de Bèze, applique à l’Église romaine les paroles du prophète Ézéchiel, au sujet de la femme quæ divaricavit tibias suas sub omni arbore; ce sonnet, inspiré par l’abjuration de Palma-Cayet, rappelle que cet apostat «voulut loger les putains en franchise,» lorsqu’il était encore huguenot:
Catholique, il poursuit encor son entreprise.