Regnier aime sans choix; toutes les femmes lui sont bonnes: les vieilles comme les jeunes, les laides aussi bien que les belles. Il soutient cette thèse singulière, que la créature la plus disgracieuse, la plus repoussante, peut encore jouer son rôle de femme dans l’éternelle comédie de l’amour. Voilà bien le raffinement d’une sensualité monstrueuse et dépravée! Il n’y a peut-être que Regnier qui ait émis un pareil paradoxe, entre tous les poëtes érotiques anciens et modernes:

Tant l’aveugle appetit ensorcelle les hommes,
Qu’encores qu’une femme aux amours fasse peur,
Que le ciel et Venus la voient à contre-cœur,
Toutesfois, estant femme, elle aura ses delices,
Relevera sa grace avecq des artifices,
Qui dans l’estat d’amour la sauront maintenir,
Et par quelques attraits les amants retenir.

Il développe ensuite, en homme expert et convaincu, son système des compensations en amour, et il fait ressortir les mérites secrets qu’on peut rencontrer chez une femme, pour se dédommager de ses défauts extérieurs et de son infériorité apparente; il est d’accord avec Ovide, quand il prend parti même pour la niaise et l’ignorante:

Je croy qu’au fait d’amour elle sera scavante,
Et que Nature, habile à couvrir son deffault,
Luy aura mis au lict tout l’esprit qu’il luy faut.

Il pense que cette Nature prévoyante a si bien arrangé les choses,

De peur que nulle femme, ou fust laide ou fust belle,
Ne vescust sans le faire et ne mourust pucelle.

Après avoir justifié de la sorte toutes les imperfections qui peuvent être le partage du sexe féminin, il revient à son aveugle et irrésistible besoin d’essayer partout les forces de son incontinence; il exprime la violence et l’ardeur de son tempérament avec une verve libidineuse, que nous retrouvons seulement chez Rétif de la Bretonne un siècle et demi plus tard: ce n’est pas de l’amour; c’est de la sensualité, sans délicatesse, sans frein et sans loi:

Or, moy qui suis tout flamme, et de nuict et de jour,
Qui n’haleine que feu, ne respire qu’amour,
Je me laisse emporter à mes ardeurs communes,
Et cours sous divers vents de diverses fortunes.
Ravy de mes objets, j’ayme si vivement,
Que je n’ay pour l’amour ny choix ny jugement.
De toute eslection mon ame est despourveue,
Et nul object certain ne limite ma veue.
Toute femme m’agrée. . . . . . . .

Il est impossible de se montrer plus complaisant pour le vice. On comprend que, dans cette continuelle impatience des plaisirs illicites, Regnier dut faire plus d’une rencontre fâcheuse pour sa santé en même temps que pour sa bourse: de là, tous les fléaux de Vénus qui s’acharnèrent sur lui et qui l’accablèrent d’infirmités précoces. Son Mécène, Philippe de Béthune, vint à son aide, en lui faisant avoir un canonicat dans l’église de Notre-Dame de Chartres, et une pension de deux mille livres sur l’abbaye de Vaux-Cernay, dont son oncle Desportes avait été abbé titulaire. Regnier, âgé de trente ans à peine, était déjà infirme, perclus de goutte et de rhumatisme, tout chargé des souvenirs dégoûtants de ses débauches, et retombant sans cesse dans les mains des médecins, qui désespéraient de le guérir. Dans plusieurs pièces de ses poésies, il représente le triste état où l’avait réduit ce qu’il nommait la bonne loi naturelle, à laquelle il s’était laissé aller si doucement:

La douleur aux traits veneneux,
Comme d’un habit épineux,
Me ceint d’une horrible torture;
Mes beaux jours sont changés en nuits,
Et mon cœur, tout fletry d’ennuis,
N’attend plus que la sepulture.