Sommaire.—Le grand poëte de la Prostitution, Mathurin Regnier.—Sa philosophie épicurienne.—Son caractère et ses mœurs.—La bonne Loi naturelle.—L’Impuissance.—Une de ses aventures nocturnes.—Le Mauvais gîte.—Le Discours d’une vieille maquerelle.—Madelon et Antoinette.—Macette.—Épître au sieur de Forquevaus.—Maladie et mort de Regnier.
Nous avons recherché la physionomie de la Prostitution du quinzième siècle chez les poëtes de cette époque, et surtout dans les poésies de François Villon, qui ne craignait pas de flétrir sa muse, en la promenant de taverne en taverne et en lui donnant un cortége d’enfants perdus, de mauvais garçons et de filles: nous allons faire un pareil travail d’investigation spéciale dans les poésies du commencement du dix-septième siècle, et surtout dans celles de Mathurin Regnier, qui, de même que Villon, a tracé le tableau de la Prostitution de son temps, en ne rougissant pas de consacrer quelques-uns de ses ouvrages à la peinture de ses mœurs dépravées. Villon était un écolier vagabond qui vivait dans les cabarets et les clapiers les plus honteux; Regnier était presque un courtisan, presque un gentilhomme, presque un ecclésiastique, qui, entraîné par la fougue de ses passions, oubliait parfois son nom, sa naissance et son rang, pour fréquenter incognito les plus méprisables asiles de la débauche publique. Chez Villon, il y avait l’habitude de la dégradation morale. Chez Regnier, au contraire, c’était, pour ainsi dire, le caprice et la fantaisie de l’inconduite; c’était la poursuite aventureuse du plaisir érotique sous toutes ses faces. Regnier nous conduira donc, en sortant de la cour de Henri IV, où son génie de poëte lui avait procuré une position honorable, dans les gîtes hideux où se réfugiait alors la Prostitution libre, telle que l’avaient faite les lois prohibitives et les mesures variables de tolérance municipale.
Mathurin Regnier, fils d’un échevin de la ville de Chartres, neveu, par sa mère, du poëte Desportes, tonsuré dès l’âge de onze ans, et destiné à la prêtrise, attaché de bonne heure, en qualité de secrétaire, à la personne d’un cardinal, François de Joyeuse, qui l’emmena et le retint à Rome pendant dix ans, n’avait pu se défendre de céder aux penchants libertins qui le firent tomber dans les désordres les plus scandaleux. On ne saurait dire si ce fut la poésie qui l’avait prédisposé à la débauche, ou bien si la débauche éveilla en lui l’inspiration poétique. Regnier, que les amours avaient «rendu grison avant le temps,» reconnaissait volontiers, à l’âge de trente ans, que son tempérament de poëte l’emportait au courant de la vie épicurienne: c’est ce tempérament, c’est ce feu, disait-il,
. . . qui rend le poëte ardent et chaud,
Subject à ses plaisirs, de courage si haut,
Qu’il mesprise le peuple et les choses communes,
Et, bravant les faveurs, se mocque des fortunes;
Qui le fait desbauché, frenetique, resvant,
Porter la teste basse et l’esprit dans le vent,
Esgayer sa fureur parmy des precipices,
Et plus qu’à la raison subject à ses caprices.
Il s’excusait donc de ranger sa jeunesse à d’autres façons, et de ne changer jamais de conduite, malgré les reproches qu’on lui adressait sur un seul point, et ce point là, il ne s’en cache pas:
C’est que mon humeur libre à l’amour est sujete!
(Satyre V.)
On n’avait pas d’autres griefs à alléguer contre le jeune Mathurin, qui était d’ailleurs orné de toutes les qualités du cœur et de l’esprit, perfectionnées et mises en valeur par l’étude, la philosophie et le monde. Ses déplorables habitudes de libertinage nuisaient pourtant à son avancement, en dépit des grandes amitiés qu’il s’était acquises par le charme et la douceur de son intimité. Le cardinal de Joyeuse n’osa pas même lui faire obtenir un canonicat ou une abbaye; et quand il quitta le service de ce prélat pour devenir secrétaire de légation à la suite de Philippe de Béthune, ambassadeur de France à Rome, il était aussi pauvre et aussi amoureux qu’à son arrivée de Chartres, sous les auspices de son oncle, l’abbé Desportes. Tout l’argent qu’il avait gagné depuis s’était égaré dans les cloaques de la Prostitution. Regnier s’est peint lui-même avec une naïveté et une franchise, qui ont fait de son portrait le type du coureur de bordeaux. (Voy. la satire VIII, adressée au marquis de Cœuvres.) Il déclare que l’amour des femmes est si violent chez lui, que la force et la raison lui manquent absolument pour résister à cette passion exclusive et dominante: «Je n’ai pas le jugement, dit-il,
De conduire ma barque en ce ravissement;
Au gouffre du plaisir la courante m’emporte;
Tout ainsi qu’un cheval qui a la bouche forte,
J’obéis au caprice. . . . . . . .»
Il s’abandonne, il est vrai, avec délices, à cette fougue des sens; sa faute est volontaire; il est content de son mal; il se tient trop heureux, dit-il,
D’estre, comme je suis, en tous lieux amoureux,
Et, comme à bien aymer mille causes m’invitent,
Aussi mille beautez mes amours ne limitent;
Et courant çà et là, je trouve tous les jours,
En des subjects nouveaux, de nouvelles amours.