UN MAUVAIS LIEU SOUS LOUIS XIII

Telles étaient les abominables mégères qui exploitaient alors la Prostitution illégale et qui ne se décourageaient pas de la faire travailler à leur profit. Regnier, «à ce hideux spectacle,» eut horreur de son vice, et il se préparait à la retraite, quand tout à coup:

. . . . . . D’un cabinet sortit un petit cœur,
Avec son chapperon, sa mine de poupée,
Disant: «J’ay si grand’peur de ces hommes d’espée,
Que si je n’eusse veu qu’estiez un financier,
Je me fusse plustost laissé crucifier
Que de mettre le nez où je n’ay rien à faire.
Jean, mon mary, monsieur, il est apoticaire?
Surtout, vive l’amour et bran pour les sergents!
Ardez! voire, c’est mon! je me cognois en gens:
Vous estes, je voy bien, grand abbateur de quilles,
Mais, au reste, honneste homme, et payez bien les filles!»

Ainsi, parmi les femmes de mauvaise vie, il y avait des femmes mariées, ou, du moins, elles se vantaient de l’être pour se donner du relief ou pour inspirer plus de confiance au chaland. «Mais, monsieur, lui dit le petit cœur, avec mille gentillesses, n’avez-vous pas soupé?

Je vous pri’, notez l’heure? Eh bien! que vous en semble?
Estes-vous pas d’advis que nous couchions ensemble?

Regnier était crotté jusqu’à l’échine et mouillé jusqu’aux os; il n’avait besoin que d’un lit, et il ne demandait qu’à dormir. La dame du logis offre alors de le conduire dans une chambre où il serait fort bien couché; elle lui montre le chemin et passe devant, tout en lui parlant des deux filles, Jeanne et Macette, qui faisaient la fortune de sa maison:

Par le vray Dieu! que Jeanne estoit et claire et nette,
Claire comme un bassin, nette comme un denier;
Au reste, fors Monsieur, que j’estois le premier.

C’était Jeanne que Regnier avait entrevue tout à l’heure; mais tout le bien qu’on lui en dit ne l’encourage pas à la revoir de plus près. Il fallait, par un escalier tortueux, arriver à l’endroit où Regnier trouverait un gîte pour la nuit:

La montée estoit torte et de fascheux accez:
Tout branloit dessous nous jusqu’au dernier estage.
D’eschelle en eschellon, comme un linot en cage,
Il falloit sauteler et des pieds s’accrocher,
Ainsi comme une chèvre en grimpant un rocher.
Après cent soubresautz, nous vinsmes en la chambre,
Qui n’avoit pas le goust de musc, civette ou d’ambre:
La porte en estoit basse et sembloit un guichet,
Qui n’avoit pour serrure autre engin qu’un crochet.

Au moment où, plié en deux, Regnier allait pénétrer dans ce bouge, il se heurta le front et fit un faux pas qui l’envoya tomber en arrière au bas de l’escalier, «de la teste et du cul comptant chaque degré.» Il avait entraîné dans sa chute la pauvre dame, qui fut plus maltraitée que lui, et qui resta étendue, le nez sur le carreau, «sans poulx et sans haleine.» On accourt au bruit, on apporte de la lumière; on relève la dame, qui se ranime pour crier et tempêter contre Jeanne et Macette, qu’elle accuse de lui porter guignon. Regnier, pour la première fois de sa vie peut-être, ne songe plus à l’amour et n’aspire qu’à être seul, afin de se soustraire à d’impures tentations. Il s’arme d’une chandelle, regrimpe l’escalier et prend possession du taudis infect qu’on lui assigne pour chambre à coucher: il n’y voit pas de lit, et il fait ainsi l’inventaire de tous les objets étranges qui se présentent à sa vue.