Or, en premier item, sous mes pieds, je rencontre
Un chaudron esbreché, la bourse d’une montre,
Quatre boëtes d’unguents, une d’alun bruslé,
Deux gands despariez (dépareillés), un manchon tout pelé,
Trois fiolles d’eau bleue, autrement d’eau seconde,
La petite seringue, une esponge, une sonde,
Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat,
Un balay pour brusler en allant au sabbat,
Une vielle lanterne, un tabouret de paille,
Qui s’estoit sur trois pieds sauvé de la bataille;
Un baril defoncé, deux bouteilles sur cu,
Qui disoient, sans goulot: «Nous avons trop vescu!»
Un petit sac tout plein de poudre de mercure,
Un vieux chapperon gras de mauvaise teinture.....
Pendant que Regnier passait en revue ces misérables et sordides épaves de la Prostitution, Jeanne arrive, portant sous le bras de quoi garnir le lit, qui se composait d’une porte placée sur deux tréteaux boiteux et chargée d’une paillasse; Jeanne, qui venait d’être grondée et battue par sa dame, se dédommage, en vomissant mille injures contre cette vilaine, et en se plaignant de sa condition:
«Qui vit céans, ma foy! n’a pas besogne faite!
Tousjours à nouveau mal nous vient nouveau soucy;
Je ne scay, quant à moy, quel logis c’est icy:
Il n’est, par le vray Dieu! jour ouvrier ny feste,
Que ces carongnes-là ne me rompent la teste.
Bien, bien, je m’en iray, sitost qu’il fera jour!
On trouve dans Paris d’autres maisons d’amour!...
Tousjours après souper ceste vilaine crie!
Monsieur, n’est-il pas temps? couchons-nous, je vous prie!»
En parlant ainsi, elle disposait le lit, «aussi noir qu’un souillon,» et tirassoit les draps trop courts, diaprés de taches équivoques:
Dieu scait quels lacs d’amour, quels chiffres, quelles fleurs,
De quels compartimens et combien de couleurs,
Relevoient leur maintien et leur blancheur naïfve,
Blanchie en un sivé (ou privé?), non dans une lessive!
Le lit est fait; Jeanne sollicite Regnier de se coucher; et quoiqu’il tombe de sommeil, cet affreux lit ne le tente pas plus que l’objet qu’il doit y rencontrer; mais la fille ne lui laisse pas de répit; elle lui dégrafe ses chausses, elle lui arrache de force son pourpoint. Regnier résiste toujours, «en tranchant de l’honnête,» jusqu’à ce qu’il se décide enfin à boire le calice. Il détache un soulier, il ôte une jarretière, il achève lentement de quitter ses vêtements, et il s’aventure avec horreur dans ces horribles draps. Il n’y était pas depuis longtemps, quand on heurte à la porte de la rue, et l’on appelle Catherine! Jeanne éteint la lumière, qui avait probablement attiré l’attention d’un passant attardé; elle ne répond pas, et personne ne dit mot dans la maison. Alors les coups redoublent; on frappe des pieds et des mains; on ébranle la porte; on crie, on menace, on jure. Jeanne, pendant ce temps-là, fait un sermon au pauvre Regnier, qui s’inquiète de ce vacarme; elle lui reproche de ne s’être pas couché plus vite et d’avoir perdu un temps précieux qu’il ne retrouvera pas. «Que diable, aussi, pourquoi? lui dit-elle avec humeur; que voulez-vous qu’on fasse?» Les gens qui heurtent à la porte ne se lassent pas, mais ils changent de gamme, et passent de la menace à la prière: on n’ouvre pas davantage. Alors ils contrefont le guet royal, puis le guet assis ou dormant; ils parlent tantôt en soldats, tantôt en citoyens: «Ouvrez de par le roi!» Le véritable guet accourt au bruit, et les compagnons de débauche s’enfuient dans les rues voisines. Il y eut un moment de trêve, pendant lequel Regnier se jette à bas du lit et cherche à tâtons ses hardes pour se rhabiller; mais plus il se hâte et moins il avance; il ne retrouve plus les pièces éparses de son costume: au lieu de son chapeau, il prend une savate; il rencontre ses bas, quand il cherche son pourpoint. Jeanne n’a pas bougé du lit; elle l’encourage à se mettre en état de paraître devant le guet, sans la compromettre:
«Si mon compère Pierre est de garde aujourdhuy,
Non, ne vous faschez point, vous n’aurez point d’ennuy!»
Voici le guet qui frappe en maître, cette fois; on crie de l’intérieur: Patience! et on ouvre une fenêtre pour parlementer. Regnier s’est à demi vêtu, il sort doucement du bouge où sa place sera prise tout à l’heure par un autre; il descend l’escalier, un pied chaussé et l’autre nu. Il s’est blotti dans l’angle d’un mur, au moment où la porte de l’allée livre passage à une patrouille du guet, qui se précipite dans la maison, «en humeur, dit-il, de nous faire un assez mauvais tour.» Il n’a pas été vu, et il peut s’esquiver, sans dire à personne ni bonsoir ni bonjour; il s’éloigne à grands pas de ce coupe-gorge, et il court longtemps sans regarder derrière lui, jusqu’à ce qu’il vienne culbuter dans un tas de mortier. Le jour allait bientôt poindre, lorsqu’il rentra chez lui, «fangeux comme un pourceau,» en jurant bien de ne se retrouver jamais dans la même passe; car, se disait-il en se mettant au lit, celui
. . . qui, troublé d’ardeur, entre au bordel aveugle,
Quand il en sort, il a plus d’yeux et plus aigus
Que Lyncé l’Argonaute ou le jaloux Argus.
(Satyre IX.)
En dépit de tous ses serments, Regnier était enclin à se parjurer et à donner dans le vice qu’il aimait tant. Tous les chemins le ramenaient au repaire de la Prostitution, où il avait laissé tant de fois sa santé, sa bourse et son honneur. Un autre jour (voy. le Discours d’une vieille maquerelle), après s’être querellé avec un de ses amis qu’il nomme Philon, il imagine, pour oublier sa colère, d’aller tout de suite