Dans un lieu de mauvais renom,
Où jamais femme n’a dit non.

Il entre fort échauffé, et s’afflige de ne trouver que l’hôtesse. Celle-ci, qui était une vieille très-complaisante, lui dit en souriant et en branlant la tête:

. . . Excusez! c’est la feste
Qui fait que l’on ne trouve rien;
Car tout le monde est gens de bien:
Et si j’ay promis en mon ame
Qu’à ce jour, pour n’entrer en blasme,
Ce peché ne seroit commis.
Mais vous estes de nos amis,
Parmanenda! je vous le jure,
Il faut, pour ne vous faire injure,
Après mesme avoir eu le soin
De venir chez nous de si loin,
Que ma chambrière j’envoie
Jusques à l’Escu de Savoye.
Là, mon amy, tout d’un plein saut,
On trouvera ce qu’il vous faut.

La chambrière reçoit les ordres de sa maîtresse et court à l’Écu de Savoie, qui était une hôtellerie mal famée où l’on était toujours sûr de rencontrer des femmes de bonne volonté. Ce détail de la pièce de vers nous prouve que les hôtelleries, les tavernes et les étuves, étaient alors les lieux privilégiés de la Prostitution, et que les malheureuses qui exerçaient en cachette le honteux métier que les lois avaient proscrit, se tenaient constamment dans ces endroits-là, où les attirait la compagnie des hommes dépravés; mais il ne s’y passait rien qui fût de nature à éveiller les défiances de la police, sous la main de laquelle étaient placés tous les lieux publics. Seulement, dans les rues voisines, on ne manquait pas de courtières de débauche, qui prêtaient leur maison au commerce secret des amours mercenaires. C’était chez ces vieilles, sous leurs yeux et par leurs soins, que les pauvres filles et souvent les femmes mariées se prostituaient, au risque d’être arrêtées et emprisonnées comme coupables d’avoir vendu leur corps. On doit croire pourtant que ces arrestations étaient rares, et que les sergents avaient ordre de fermer les yeux. Le logis des pourvoyeuses de bordeau, comme on les avait qualifiées, n’était pas, à proprement parler, un mauvais lieu public ouvert à tout venant, et l’application de la loi rencontrait des difficultés presque insurmontables à l’égard de ces espèces de maisons de passe, qui ne recevaient pas à demeure les filles de joie, non plus que les gens sans aveu, et qui servaient, pour ainsi dire, de terrain neutre à la Prostitution. Pour revenir à Regnier, que nous avons vu entrer dans un de ces infâmes repaires, comme la chambrière ne pouvait être revenue avant un bon quart d’heure, l’hôtesse le pria de s’asseoir et se mit à lui débiter un flux de paroles pour l’empêcher de trouver le temps long. Après avoir essayé d’entamer une conversation à laquelle se refusait absolument le poëte, impatienté d’attendre et confus de se voir à pareille fête, elle entreprit de raconter, de point en point, son histoire, vraie ou fausse, qui n’était, après tout, qu’une réminiscence du poëme de la Courtisane pervertie, par Joachim Dubellay. Par ce récit, que Regnier n’écoutait que d’une oreille, elle cherchait à lui faire prendre patience. Elle passa en revue ses nombreuses amours, depuis l’époque où sa mère avait vendu trois ou quatre fois la virginité qu’un amant lui avait prise le premier; elle ne cacha pas qu’elle avait appris son métier malhonnête, en trafiquant d’elle-même, comme maintenant elle trafiquait des autres, faute de pouvoir encore, vieille et sèche devenue, continuer son genre de vie; mais elle se vantait d’être plus habile que nulle autre de ses pareilles et d’avoir la meilleure clientèle de Paris:

Je suis vendeuse de chandelles:
Il ne s’en voit point de fidèles
Dans leur estat, comme je suis.
Je cognois bien ce que je puis:
Je ne puis aimer la jeunesse
Qui veut avoir trop de finesse,
Car les plus fines de la cour
Ne me cachent point leur amour.
Telle va souvent à l’eglise
De qui je cognois la feintise;
Telle qui veut son faict nier
Dit que c’est pour communier;
Mais la chose m’est indiquée:
C’est pour estre communiquée
A ses amys, par mon moyen,
Comme Hélène fit au Troyen.

La vieille en était là de ses confidences, quand un commissaire-enquêteur passa devant la maison, dont la porte restait entre-bâillée; le sergent qui accompagnait le commissaire poussa la porte et entra. Regnier n’eut que le temps de sortir par une autre issue qu’il connaissait, et il se retira chez le voisin,

Moitié figue, moitié raisin,
N’ayant ny tristesse ny joye
De n’avoir point trouvé la proye.

Regnier, qui promenait ses appétits vagabonds dans tous les mauvais lieux de la ville, n’a point tenté, dans ses vers, de relever de leur abjection les malheureuses qu’il fréquentait pour ses plaisirs et qu’il méprisait sans doute plus que personne. On ne trouve pourtant l’expression de ce mépris que dans ce seul vers:

Si moins qu’une putain on estimoit ma muse!
(Satire IV.)

On doit remarquer aussi que, dans ses poésies, où il n’a pas eu honte de peindre à larges traits le relâchement des mœurs, les noms des scandaleuses compagnes de sa vie débauchée ne sont point étalés avec cette ostentation effrontée, que les poëtes de son temps affichaient dans leurs ouvrages, en parlant de leurs amours, quels qu’ils fussent. Regnier se respecte assez pour ne pas élever d’autel poétique aux êtres déshonorés qu’il regardait comme les matériels instruments du vice et non pas comme les tristes victimes des passions. Il n’a nommé que Madelon et Antoinette, dans deux épigrammes, dont l’une est seulement obscène et dont l’autre caractérise bien la femme de folle vie, le type franc et audacieux de la Prostitution; la voici: