Magdelon n’est point difficile,
Comme un tas de mignardes sont:
Bourgeois et gens sans domicile,
Sans beaucoup marchander, luy font:
Un chascun qui veut la recoustre.
Pour raison, elle dit ce poinct:
Qu’il faut estre putain tout outre,
Ou bien du tout ne l’estre point.
Le poëte semble jeter un voile de pitié et d’oubli sur des infortunées qui n’étaient que trop souvent innocentes de leurs égarements, ordonnés par une marâtre indigne ou conseillés par une abominable proxénète. Mais il ne pardonne pas, en revanche, aux intermédiaires de la débauche, à ces vieilles dégradées, à ces dévotes hypocrites, qui, ne pouvant plus vivre aux dépens de leur beauté flétrie, tiraient encore un revenu infâme de la Prostitution, corrompaient les jeunes filles, détournaient les femmes de leur devoir et se montraient les implacables ennemies de la pudeur de leur sexe. C’est Regnier qui a fait l’admirable portrait de Macette, ce Tartufe femelle dont Molière a voulu sans doute créer la contre-partie dans sa comédie du Tartufe. La satire de Macette (et, sous ce nom proverbial, il faudrait découvrir une des courtisanes fameuses de la fin du seizième siècle) n’était peut-être qu’une vengeance personnelle, mais on la considéra comme l’œuvre d’une vertueuse indignation contre les courtières d’amours, en général, et l’on sut gré à Regnier, tout débauché qu’il fût, de s’être fait l’énergique interprète de l’opinion des honnêtes gens, à l’égard de ces détestables corruptrices, qui s’étaient multipliées à l’infini et qui répandaient partout le poison de leur perversité.
La fameuse Macette, à la cour si connue,
Qui s’est aux lieux d’honneur en crédit maintenue,
Et qui, depuis dix ans jusqu’en ses derniers jours,
A soustenu le prix en l’escrime d’amours;
Lasse enfin de servir au peuple de quintaine,
N’estant passe-volant, soldat ny capitaine,
Depuis les plus chetifs jusques aux plus fendans,
Qu’elle n’ait desconfit et mis dessus les dents,
Lasse, dis-je, et non saoule, enfin s’est retirée.
Cette courtisane, qui ne connaissait pas d’autre ciel «que le ciel de son lit,» s’est jetée dans la dévotion et affiche un éclatant repentir de ses erreurs; elle s’habille sans art, elle jeûne, elle prie, elle visite les églises et les couvents, elle porte des chapelets et des grains bénits, elle ne s’occupe plus que d’œuvres pies: on la trouve sans cesse devant les autels, agenouillée, prosternée, pleurant comme la Madeleine et se frappant la poitrine; c’est une béate, c’est une sainte, que tout le monde admire et dont le vilain passé se cache sous les beaux semblants d’une austère pénitence. Regnier, qui se souvient des hauts faits de cette grande pécheresse, doute fort de sa conversion et ne se laisse pas prendre aux apparences. Un jour, comme il venait d’arriver chez une fille où il avait sa fantaisie, il n’est pas peu surpris de voir paraître cette vieille chouette, qui «entre à pas lents et posés, la parole modeste et les yeux composés,» et qui salue la belle d’un Ave Maria. Regnier a eu le temps de se blottir derrière une porte, sans être aperçu: de sa retraite, il peut tout entendre, et il prête une oreille attentive aux discours de la sainte nitouche, qui, après les lieux communs de morale édifiante, aborde effrontément l’objet de sa visite, en disant à cette fille, qu’elle devrait, «estant belle, avoir de beaux habits.» Macette connaît un homme riche, qui aime la pauvre innocente et qui ne demande qu’à se mettre en frais pour elle: on lui donnera donc, quand elle le voudra, de beaux habits de soie, des perles, des rubis, et tout ce qui sert à faire ressortir la beauté d’une femme. La maîtresse de Regnier écoute avec étonnement les étranges conseils qu’elle était bien loin d’attendre de cette exécrable corruptrice qui lui expose impudemment toute la doctrine de la Prostitution. Qu’est-ce que l’honneur «d’un vieux saint que l’on ne chomme plus?»
La sage le scait vendre, ou la sotte le donne.
La perfide conseillère ne s’arrête plus dans ce honteux encouragement à la débauche; elle dévoile sans pudeur les mystères horribles de son impudicité; elle emploie toute son adresse et toute son éloquence à pervertir cette jeune fille, qui, pour n’être pas novice, n’était pas encore une prostituée émérite; elle se dépouille de son masque de décence et d’hypocrisie, pour se montrer telle qu’elle est en réalité, et pour éblouir, pour fasciner la victime qu’elle veut perdre, en lui apprenant à s’enrichir par le déshonneur. Ma fille, lui dit-elle de la voix la plus caressante:
Non, non, faites l’amour et vendez aux amans
Vos accueils, vos baisers et vos embrassemens.
C’est gloire et non pas honte, en ceste douce peine,
Des acquests de son lit accroistre son domaine.
Vendez ces doux regards, ces attraits, ces appas:
Vous-même vendez-vous, mais ne vous livrez pas.
Conservez-vous l’esprit, gardez vostre franchise;
Prenez tout, s’il se peut, ne soyez jamais prise...
Prenez à toutes mains, ma fille, et vous souvienne
Que le gain a bon goust, de quelque endroit qu’il vienne.
Estimez vos amans, selon le revenu:
Qui donnera le plus, qu’il soit le mieux venu.
Laissez la mine à part, prenez garde à la somme:
Riche vilain vaut mieux que pauvre gentilhomme.
Je ne juge, pour moy, les gens sur ce qu’ils sont,
Mais selon le profit et le bien qu’ils me font.
Quand l’argent est meslé, l’on ne peut reconnaistre
Celuy du serviteur d’avec celuy du maistre.
L’argent d’un cordon-bleu n’est pas d’autre façon,
Que celuy d’un fripier ou d’un aide à maçon...
Tous ces beaux suffisans dont la cour est semée
Ne sont que triacleurs et vendeurs de fumée;
Ils sont beaux, bien peignez, belle barbe au menton:
Mais quand il faut payer, au diantre le teston!
Et faisant des mourans et de l’ame saisie,
Ils croyent qu’on leur doit, pour rien, la courtoisie.
Mais c’est pour leur beau nez! Le puits n’est pas commun;
Si j’en avois un cent, ils n’en auroient pas un...
Qui le fait à credit n’a pas grande ressource:
On y fait des amis, mais peu d’argent en bourse.
Prenez-moi ces abbez, ces fils de financiers,
Dont depuis cinquante ans les pères usuriers,
Volans à toutes mains, ont mis en leur famille
Plus d’argent que le roy n’en a dans la Bastille.
C’est là que vostre main peut faire de beaux coups.
Je scay de ces gens-là qui soupirent pour vous;
Car, estant ainsi jeune, en vos beautez parfaites,
Vous ne pouvez sçavoir tous les coups que vous faites,
Et les traits de vos yeux, haut et bas eslancez,
Belle, ne voyent pas tous ceux que vous blessez.
Tel s’en vient plaindre à moy, qui n’ose le vous dire!...
Regnier, que cette exécrable Macette voulait éconduire, au profit de quelqu’un qui eût chèrement payé la place, ne put retenir un mouvement de colère, et la vieille, en se retournant au bruit qu’il avait fait, s’aperçut de la présence d’un témoin qu’elle redoutait. A l’instant, elle leva le siége et se hâta de sortir, en disant à demi-voix: «Je vous verrai demain. Adieu, bonsoir, ma fille!» Le poëte fut tenté de se venger de ses propres mains contre cette ennemie de ses amours et de son bonheur; mais il ne voulut pas sans doute faire rougir sa maîtresse, en lui prouvant qu’il avait entendu les beaux conseils qu’elle n’eût pas dû écouter. Il poursuivit tout bas de ses malédictions la vieille entremetteuse, qui l’avait accusé de hanter de mauvais lieux et qui s’était tant acharnée à lui ôter le cœur de sa maîtresse. C’en était fait de ce cœur, tout à l’heure simple et tendre, noble et généreux, maintenant souillé des pensées du vice et déjà gagné à la Prostitution. Macette l’avait emporté sur Regnier, qui, désolé, furieux d’être supplanté par un rival dont l’argent faisait tout le mérite, stigmatisa de son vers sanglant l’abominable vieille que le démon de la luxure avait envoyée en ambassade auprès d’une pauvre et honnête jeune fille. Voici quelques strophes de l’Ode sur une vieille maquerelle:
Esprit errant, ame idolastre,
Corps verolé, couvert d’emplastre,
Aveuglé d’un lascif bandeau;
Grande nymphe à la harlequine,
Qui s’est brisé toute l’eschine
Dessus le pavé d’un bordeau!...
Je veux que partout on t’appelle
Louve, chienne et ourse cruelle,
Tant deçà que delà les monts;
Je veux que de plus on ajoute:
Voilà le grand diable qui joute
Contre l’enfer et les demons.