Le sieur d’Esternod se présente le premier avec une imitation très-inférieure et pourtant remarquable de la Macette, qui avait reçu tant d’applaudissements qu’elle empêchait tous les poëtes de dormir. Claude d’Esternod ou Desternod n’était pas, comme on l’a cru, le pseudonyme de François de Fourquevaux, ami de Régnier; c’était un bon gentilhomme de Salins, qui ne courtisa les Muses qu’après avoir passé sa jeunesse dans la carrière des armes: sa poésie se ressentait donc de la rudesse et de la licence de son premier métier. Quoiqu’il fût gouverneur du château d’Ornans en Bourgogne, ce poste militaire lui laissait assez de loisir pour lui permettre de venir à Paris, où ses liaisons avec les poëtes l’entraînèrent souvent dans la débauche; mais, quoique ces poëtes fussent la plupart athées ou épicuristes, comme Théophile et Berthelot, il continua d’allier à ses mœurs licencieuses une grande piété et un zèle presque fanatique pour la religion. Dans une des pièces de son Espadon satirique, imprimé pour la première fois à Lyon, en 1619, d’Esternod a flétri, avec une énergie brutale et soldatesque, «l’hypocrisie d’une femme qui feignoit d’estre devote et fut trouvée putain.» Cette femme, qu’il ne nomme pas, était de celles qui couvrent leurs turpitudes du masque de la vertu, et qui sont aussi estimées du monde, qu’elles devraient en être méprisées, si l’on savait quelle est leur conduite. Il y avait alors beaucoup plus d’hypocrites de cette espèce qu’on n’en voit aujourd’hui, et d’Esternod n’était pas dupe de leurs manéges et de leurs mensonges:

Et telle est au sermon tant que le jour nous luit,
Que j’ay veue au bordeau tout le long de la nuit.
Or une j’en cognois de semblable farine,
Qui est une Laïs et fait de la Pauline.

Il nous esquisse le portrait de cette débauchée, qui «fait la pieuse, épluche les pouilleux,» distribue des aumônes, quand elle sait qu’on la voit, ne parle que d’eau bénite, d’indulgences et de jubilé, compte sans cesse les grains d’un rosaire et ne paraît pas songer aux vanités du monde ni aux œuvres de Satan. Une nuit, le sieur d’Esternod sortit de chez lui, «morne, triste, pensif,» et la bourse vide; c’était là l’objet de sa tristesse, car le jeu ne lui avait pas laissé un six-écus

Pour celles qui m’avoient jadis presté leur flus.

Il allait donc pedetentim, courbé comme un vieillard et réfléchissant à sa pénurie qui l’empêchait de se présenter dans un lieu où tout se paye. Il marchait au hasard, en grattant sa perruque, sans imaginer un expédient honnête pour trouver de l’argent ou pour s’en passer. Tout à coup, il entend des voleurs, et, pour les éviter, quoiqu’il n’ait rien à perdre, que son manteau, il s’enfonce dans une ruelle ténébreuse, et il se cache sous l’auvent d’une maison. Une fenêtre s’ouvre au-dessus de sa tête: il fait un bond de côté, «craignant l’odeur de l’ambre,

Et d’estre parfumé de quelque pot de chambre.»

Mais la chambrière lui crie d’en haut: «Holà! monsieur! je m’en vais tout soudain vous ouvrir la porte!» Il ne répond pas, car il suppose que ce n’est pas à lui que l’on s’adresse, et il va s’éloigner discrètement, quand la porte s’entr’ouvre et que la chambrière lui dit à voix basse: «Entrez, monsieur, sans feu ni sans chandelle?» Il ne peut plus douter qu’on ne le prenne pour un autre; il hésite à poursuivre l’aventure; mais, au moment où il se retire, on le pousse dans l’allée, et la porte se referme sur lui. Alors, il se résigne et se laisse conduire par la main près du lit de madame, qui l’attendait ou qui du moins en attendait un autre entre deux draps. On lui adresse la parole, comme si l’on parlait à une vieille connaissance: il est allé trop loin pour reculer, et il se couche sans mot dire.

Le sieur d’Esternod commence à se repentir de n’avoir pas demandé de la lumière, car il conçoit de terribles soupçons sur l’âge de sa mystérieuse compagne. Enfin, quand il est bien convaincu qu’il a eu affaire à une vieille édentée, il se décide à quitter la partie; il se lève brusquement et ne s’excuse pas de son impolitesse. La vieille, surprise et outrée de ce procédé, crie, appelle Jacqueline et fait allumer la chandelle. Elle se cache sous sa couverture en voyant d’Esternod, qui ne s’était jamais rencontré avec elle sur pareil pied, et qui retrouve, en riant, sa dévote du sermon. «Bonjour, mademoiselle! lui dit-il d’un ton goguenard.—Quel grand diable, mon Dieu! vous amena! s’écrie tristement la vieille désespérée.

—Ma fortune maudite,
Qui vouloit que je sceus qu’estiez une hypocrite!»

On se désole; on le supplie d’être discret, de ne pas perdre une honnête femme qu’il peut déshonorer; il la rassure et la raille en même temps: