. . . . . Madame, n’ayez peur,
Qu’en ma discretion vostre secret repose,
Car mon honneur y est plus que vous engagé.
M’estimeroit-on pas quelque diable enragé?

Malgré ces belles promesses, il fait payer son silence et ne sort pas de la maison avant d’avoir touché dix écus pour prix de ses services. Il n’a pas même la pudeur de faire entendre qu’il distribuera cet argent aux pauvres! L’ignoble dénoûment de cette aventure ne nous donne pas une flatteuse opinion de la moralité du sieur d’Esternod, qui n’eut rien de plus pressé que de publier sa triste bonne fortune. On a lieu de supposer qu’il ne cacha pas même le nom de la dame, car il mit en vers le paranymphe de cette vieille, pour la récompenser du bon office qu’il lui devait:

Bref, je te suis tant redevable,
Vieille, plus fine que le diable,
Pour avoir fait l’amour pour moy,
Que tu seras mon connestable,
Et mise à la première table
Si quelque jour on me fait roy.

Qu’à la teigne, qu’à la podagre,
A la migraine, à la chiragre,
De t’offenser soit interdit!
Et, après la mort filandière,
Deux asnes, dans une litière,
Te portent droit en paradis!

Ce sieur d’Esternod, qui avait fait ses premières armes poétiques avec le harnais de soudard sur le dos, conservait, dans ses mœurs et dans son langage, toute la grossièreté de son ancien métier; il ne comptait pas avec sa bourse, quand il voulait acheter du fruit nouveau sur le marché de la Prostitution. Il se venge, par des vers âcres et venimeux, d’une femme, qu’il nomme la belle Madeleine, et qui avait refusé de se vendre pour cinquante pistoles. On peut croire, d’après certains passages de la pièce, que cette femme était gardée, comme on disait, pour la bouche d’un grand seigneur, et que les vieilles prêtresses, ou proxénètes, qui l’avaient découverte dans un village bressan, se promettaient de faire de bonnes affaires avec elle. En tout cas, on la veillait de près, et le sieur d’Esternod frappait en vain à la porte. Furieux de cette résistance, il répand sa colère dans une poésie frappée au coin des mauvais lieux; il accable d’invectives ramassées dans les ruisseaux la malheureuse qui ne veut plus le recevoir; il se la représente vieille et décrépite, abandonnée de ses amants, «malandreuse, poussive, hargneuse,» regrettant sa folle vie, se rappelant avec dépit les bonnes aubaines qu’elle a refusées et qu’elle ne retrouvera plus:

Tu tiendras ces mesmes paroles:
«Où sont les cinquante pistoles
Que jadis on me présentoit?
Las! où sont les roses vermeilles?
Que n’ai-je pris par les oreilles
Le loup, alors qu’il s’arrestoit!»

La vieillesse des femmes dissolues était sans doute peu respectable; d’Esternod se montrait toujours inflexible à son égard. Il ne pardonnait pas surtout aux anciennes pécheresses, qui, au lieu de faire pénitence de leurs erreurs de jeunesse, cherchaient encore, grâce aux mensonges de la toilette, à tromper les amours; il se plaisait à fustiger, du fouet de la satire,

Ces lasches demoiselles
Qui replastrent leurs fronts, durcissent leurs mamelles,
Reverdissent leur sein, leur peau vont corroyant,
Alignent leurs sourcils, leurs cheveux vont poudrant,
Vermillonnent leur joue, encroustent leurs visages....

D’Esternod prenait Regnier pour modèle, ainsi que les poëtes de la taverne et du bordeau, ses amis et ses émules; le même genre de vie fainéante et débordée devait produire le même genre de poésie; mais il v avait, de Regnier à d’Esternod, toute la distance qui séparait Paris du château d’Ornans. L’auteur de l’Espadon satyrique ne manqua pas de rencontrer dans les lieux suspects ces maladies honteuses qui furent toujours les satellites de la débauche. A l’exemple de Regnier, il n’eut pas honte de célébrer en vers sa mésaventure; mais, dans cette ode ordurière où brille une verve dont le poëte aurait dû faire un meilleur usage, Regnier est bien dépassé. Le sieur d’Esternod avait la brutale franchise d’un soldat; il en use, pour dénoncer au public la brebis galeuse qu’il voulait faire chasser du bercail de la Prostitution. Il ne se repent pas d’avoir vécu dans le désordre, mais il s’accuse de s’être fié à une misérable, qui avait «mille fois porté la mitre» dans les carrefours. Il s’écrie, le libertin incorrigible:

N’estois-je pas un vrai Jocrisse,
De contenter là mes amours!