C’était là toute la fortune du chevalier errant, qui s’éloignait gaiement de Rouen ou de toute autre bonne ville de la Normandie, pour aller chercher fortune ailleurs. Il arrive le soir au bourg de Saint-Martin (de Boscherville sans doute), et il rencontre une troupe de bohémiens, qui devaient y passer la nuit:

. . . . . . . Blesches et charlatans,
Bohemiens, mattois, bons joueurs de merelles,
Joueurs de gobelets, putains et maquerelles,

filles, femmes, pages, valets, singes, animaux savants, charrettes remplies de drogues, de parfums, d’oripeaux et de merceries de toutes sortes, qui composaient le commerce de ces attrapeurs vagabonds. Le nouveau venu s’approche de leurs voitures «pour voir leurs ustensiles» et surtout pour parler à l’une de leurs filles

Qui lui ravit le cœur du charme de ses yeux.

Mais il est assez mal reçu de cette luronne, qui le rabroue et qui menace de le faire assommer; elle change bientôt de ton et se montre aussi complaisante qu’elle avait été d’abord maussade et sévère. Elle offre elle-même de faire plus ample connaissance avec ce novice qui lui parle d’amour, et elle le conduit dans une chambre d’hôtellerie où ils peuvent poursuivre l’entretien dans un tête-à-tête dont le pauvre garçon ne profite pas.

A peine sont-ils montés dans cette chambre et assis au bord du lit, l’unique siége qui s’offrît à eux, elle se met à fondre en larmes et elle déplore son malheureux sort, en disant qu’elle est fille de bien, qu’elle a été enlevée à sa famille par ces charlatans et qu’elle mène, bien à contre-cœur, une vie désordonnée, qui convient aussi peu à ses sentiments qu’à sa naissance.

Voilà mon jeune homme attendri et plus amoureux que jamais. Il jure à la belle, qu’il la délivrera de cette odieuse servitude et qu’il la ramènera à ses parents.

Rendez-vous est pris pour le soir même: à minuit sonnant, les deux amants se retrouveront derrière une écurie, à cent pas de l’auberge où ils logent l’un et l’autre:

Elle y vient, je m’y trouve: elle a dessous son bras
Un coffret dans lequel elle avoit mis deux draps,
Un morceau de coutil, un peigne, des brassières,
Un demi-ceint d’argent, des gands et des jartières:
C’estoit là son butin, c’estoit là son vaillant.....

Ce passage prouve que les femmes de mauvaise vie, chassées des villes par l’ordonnance de 1560, s’étaient retirées dans les compagnies de marchands ambulants, de comédiens et de charlatans, qui parcouraient le pays en débitant leurs marchandises, parmi lesquelles figurait toujours la Prostitution la plus crapuleuse.