L’arrivée d’une troupe de ces gens-là devait être, dans chaque village où elle s’arrêtait, le signal de tous les désordres; et quand l’autorité civile ou ecclésiastique ouvrait les yeux sur ces excès qui se répandaient tout à coup comme une épidémie au sein d’une population paisible, les auteurs du scandale avaient déjà plié bagage et s’étaient éloignés en laissant derrière eux leurs dupes et leurs victimes.
La fille et son ravisseur, qui craignent d’être poursuivis par les bohémiens, marchent toute la nuit, peu chargés, il est vrai, de nippes et d’argent; ils arrivent, au point du jour, dans un petit village où ils se croient enfin à l’abri des poursuites; ils frappent à la porte de la dernière maison de ce village. C’est un affreux taudis où logent les charretiers et les colporteurs, mais les amoureux ne seraient pas plus heureux dans un palais que dans ce logis
Escarté du chemin et loin du voisinage.
On leur donne une chambre; la fille y fait apporter du vin et du jambon: ils boivent, ils soupent, ils se couchent; le débauché ne tarde pas à s’endormir du plus profond sommeil. Sa compagne de lit ne pense pas à l’imiter; elle se lève sans bruit, quand il fait grand jour, et cette rusée, raconte-t-il en la maudissant,
. . . . . . Au sortir du coucher,
Ayant tiré de moy ce qui m’est le plus cher,
Endormy de travail, las de trop longue veille,
Ivre de ses appas et d’excès de bouteille,
Entendu dans le lit, sans poulx, sans sentiment.....
Trousse quille et bagage, et m’enlève ma bourse;
Puis, droit où je la prins, s’en retourne à la course.
Quand le pauvre diable se réveille, il étend la main, encore à moitié endormi, et ne trouve plus personne à ses côtés; il appelle, il attend, mais il s’aperçoit que sa bourse s’en est allée avec l’aventurière, qui ne lui a pas même laissé de quoi payer leur écot. Il ne put sortir de l’hôtellerie, qu’en abandonnant une partie de ses hardes. Il était déjà dégoûté de la vie errante et il avait honte de s’être, au premier pas, fourvoyé dans la débauche: il entra dans le premier couvent qu’il rencontra sur son chemin et il demanda aux moines l’hospitalité. Son dessein était de faire pénitence et de se consacrer à Dieu. Il tranquillisait ainsi sa conscience troublée et il aurait oublié, en priant et en se macérant, la cruelle déception qu’il venait de rencontrer à son début dans le monde du péché, si de cuisantes douleurs ne la lui eussent rappelée. Il lui restait un triste souvenir de la prostituée, qui l’avait trompé et volé; le mal empirait tous les jours et prenait le caractère le plus grave: l’infortuné ne pouvait plus même cacher les fruits honteux de son intempérance; il se vit obligé de renoncer au cloître et de sortir du couvent,
Les bras farcis de galle, et les cuisses, de cloux.
Il était trop sérieusement malade pour se faire traiter dans une ville de province, et il n’avait pas d’argent pour se rendre à Paris. C’est alors qu’il fait un retour sur lui-même et qu’il dévoue aux Euménides la misérable qui lui a mis un poison dévorant dans les veines; il s’écrie:
Fille ingrate, maudite, inconstante et sans foy,
Ne te suffisoit-il pas d’enlever ma valise,
M’ayant laissé lassé, gisant nud, en chemise,
Sans m’affliger des maux de tes embrassemens,
Que tu avois gagnez par trop de changemens,
Impudique Laïs, prestresse de Cythère,
Scaldrine à tous venans, Tisyphone, Mégère!...
Le mal eut le temps de faire des progrès terribles, avant que le triste débauché, qui souffrait comme un possédé, se fût mis entre les mains des médecins de Paris. Le traitement était aussi douloureux que le mal, et quand le patient put se croire guéri, ce n’était plus qu’un squelette, qu’une ombre, qu’un vieillard décrépit et dégoûtant. Il revint dans cet état chez son patron, qui eut pitié de lui et qui consentit à le reprendre: il avait trop appris à ses dépens combien la débauche est fatale au repos de l’âme et à la santé du corps, pour retomber jamais dans les filets de la Prostitution.