Le sieur Courval-Sonnet, en écrivant des satires avec une plume souvent trempée dans la boue, était animé, du moins, d’une bonne intention, et il se piquait de corriger les mœurs de son temps, que les poëtes renommés avaient contribué à rendre plus vicieuses et plus corrompues. On peut dire que jamais la poésie française n’avait été aussi licencieuse, aussi abominable, que pendant la régence de Marie de Médicis; elle semblait n’avoir pas d’autre destination que d’exalter le délire des sens et de célébrer impudemment les faits et gestes de la dissolution la plus infâme. C’était la jeune cour qui encourageait cette dégradation du métier de poëte; c’était elle qui fournissait, par ses désordres, matière à ces compositions impudiques. Il est à remarquer, cependant, que les premières poursuites qui aient été exercées contre un mauvais livre, comme outrageant les bonnes mœurs et l’honnêteté publique, datent de cette époque où les Sigongnes, les Motin, les Berthelot et les Théophile salissaient la langue française en lui faisant exprimer d’horribles obscénités qui se cachaient auparavant sous le masque des priapées latines. Le procès de Théophile et de ses coaccusés, au sujet du Parnasse satyrique, est le point de départ d’une jurisprudence toute nouvelle, qui range les ouvrages obscènes parmi les excitations à la débauche et qui demande compte aux auteurs de ces coupables tentatives de démoralisation publique. Mais cette jurisprudence, quoique appuyée sur des motifs de haute sagesse, eut beaucoup de peine à s’établir en France, parce qu’elle blessait les habitudes littéraires et contrariait les libertés de l’esprit français. On n’avait pas encore soupçonné qu’un délit pût exister dans la publication d’une de ces œuvres, qu’on appelait gaillardes et qui n’étaient soumises à aucune loi de décence, pourvu qu’elles ne touchassent ni à la politique ni à la religion. Théophile et ses amis eurent l’imprudence de toucher à la religion et de faire ce qu’on nommait de l’athéisme ou de l’épicurisme, en composant des poésies libres. Ces poésies furent imprimées par des libraires, qui avaient osé placer leur nom sur le frontispice du livre qu’ils vendaient, sous les yeux des magistrats, dans les galeries du Palais de justice. Ces poésies étaient si ordurières, qu’on se demande aujourd’hui comment le libraire et l’auteur ne rougissaient pas de s’attacher, pour ainsi dire, à ce pilori. La cour en fit ses délices, et Théophile Viaud, qui était venu à Paris en 1610 pour se produire comme poëte, recueillit plus d’honneur et d’applaudissements, quand il se fut fait le chantre de l’impudicité, que tous les écrivains qui n’avaient employé leur talent qu’à des compositions honnêtes et morales. Répétons encore avec M. Viollet-Leduc, que, dans ce temps-là, on entendait par satire une pièce de poésie libre et souvent même obscène, et que les poëtes satiriques étaient ceux qui appliquaient leur verve effrontée aux choses de la Prostitution. Théophile, en cela, était passé maître, et ses mœurs déréglées ne se reflétaient que trop dans ses écrits.

Les honnêtes gens voyaient avec indignation pulluler ces poésies licencieuses, qui pervertissaient la jeunesse en offrant de dangereux aliments aux passions sensuelles. En 1617, le libraire Antoine Estoc avait mis au jour un volume in-12 intitulé Recueil des plus excellans (sic) vers satyriques de ce temps, trouvez dans les cabinets des sieurs Sigognes, Regnier, Motin, qu’autres plus signalez poètes de ce siècle. Ce recueil, dans lequel la licence de la pensée le dispute à celle de l’expression, obtint un prodigieux succès parmi les libertins. La police qui n’eut pas l’idée de s’opposer à la vente de cette première édition, ne s’opposa pas davantage à la réimpression. Ce fut Billaine, un des libraires les plus recommandables de Paris, qui réimprima le recueil, très-augmenté, en 1618, sous ce titre: Cabinet satyrique ou recueil de poésies gaillardes de ce temps, composées par Sigognes, Regnier, Motin, etc. Ces deux éditions avaient paru avec privilége du roi! L’éditeur (c’était Berthelot, ou Colletet, ou Frenicle, et peut-être avaient-ils tous les trois coopéré à ce travail) annonça, dans la préface de l’édition de 1618, qu’il s’était plu à la rendre «plus parfaite et mieux ordonnée que l’autre, où il y avait inégalité, mélange, confusion partout.» La première édition avait été vendue en trois mois (voy. l’Avertissement de l’éditeur anonyme); la seconde s’écoula presque aussi rapidement, et le libraire qui avait publié celle de 1617, Antoine Estoc, réimprima encore le Cabinet satyrique, en 1620.

Jusqu’alors, libraires, éditeurs et autres n’avaient pas été inquiétés; Théophile, il est vrai, fut condamné au bannissement temporaire, en raison de ses mœurs plutôt que de ses vers, et le chevalier du guet lui avait signifié, au mois de mai 1619, l’ordre de sortir du royaume; mais il ne demeura pas longtemps à Londres, où sa réputation de poëte et les recommandations de ses amis de la cour de France l’avaient fait accueillir avec beaucoup d’empressement et d’enthousiasme. On ne lui reprochait pas plus qu’à Sigognes, à Motin et aux autres satiriques d’avoir laissé imprimer des vers licencieux, que «les amateurs des lettres et de la poésie» avaient vu, de très-bon œil, mettre en lumière et sauver de l’oubli. Théophile était pensionné par le roi et par la maison de Montmorency; Motin avait un canonicat à Bourges; Sigognes était gouverneur du Havre. Théophile eut le malheur de se brouiller avec le jésuite Garasse, qui, dans sa Doctrine curieuse des plus beaux esprits de ce temps, l’attaqua de la plus furieuse manière, en l’accusant d’athéisme et de libertinage. Le Père Garasse avait poussé la haine et la mauvaise foi, jusqu’à falsifier des vers de son ennemi, auxquels il attribuait un sens irréligieux. Théophile traduisit en justice le jésuite et son livre, qu’il fit saisir et supprimer, après avoir prouvé, son manuscrit à la main, que les vers qu’on citait pour le perdre avaient été singulièrement défigurés. Garasse ne se tint pas pour battu; il publia son Apologie, où il n’épargnait pas Théophile ni les beaux esprits de ce temps ou réputés tels: «Jamais, disait-il (ch. XII, p. 152), les impudicitez de Carpocras ne furent si connues dans les villes de la Grèce, que les impudicitez de Viaud, les blasphèmes de Lucilio et les impietez de Charron sont connues en France.» Derrière Garasse, il y avait une puissante Compagnie qui avait juré la perte de Théophile: les jésuites épousaient la querelle de leur confrère Garasse qui leur soufflait son humeur belliqueuse. Sur ces entrefaites, un libraire mit sous presse un nouveau recueil de vers obscènes, intitulé: Le Parnasse des poètes satyriques, ou Recueil des vers gaillards et satyriques de nostre temps. Ce recueil contenait plusieurs pièces de vers avec le nom de Théophile; elles avaient été insérées dans ce recueil, sans son aveu et à son insu; mais le bruit courut, néanmoins, que le recueil entier sortait des mains de Théophile, et avant que les premiers exemplaires du Parnasse satyrique eussent circulé, le poëte, qui fut averti qu’on lui attribuait déjà cette honteuse publication, alla lui-même dénoncer ce livre au prévôt de Paris, en déclarant qu’on y avait imprimé, malgré lui, différentes pièces de vers, qu’il avait réellement composées, mais qu’il ne destinait pas à l’impression. Le prévôt de Paris, en raison de cette déclaration, rendit une sentence contre l’imprimeur, fit saisir le livre chez le libraire, qui fut emprisonné, et ordonna la destruction du livre. Cette destruction ne paraît pas avoir été exécutée, et les exemplaires, pour lesquels on avait refait des titres ne portant aucun nom de lieu ni de libraire, circulèrent sous le manteau dans Paris, où ils furent recherchés curieusement par tous les libertins. Le libraire emprisonné (nous croyons que c’était Pierre Bilaine) avait déclaré que Théophile n’était pas étranger à la publication du Parnasse satyrique. Le parlement fut donc saisi de l’affaire, et Théophile se trouva mis en cause comme auteur des vers incriminés et comme collecteur et publicateur de l’ouvrage condamné.

C’était encore un jésuite, le Père Voysin, ami du Père Garasse, qui avait dénoncé Théophile et qui produisait plusieurs témoins à l’appui de cette dénonciation. Théophile était accusé non-seulement d’attentat aux bonnes mœurs, mais encore d’athéisme, et ce dernier chef d’accusation dominait tous les autres, quoiqu’il ne fût fondé que sur quelques vers plus philosophiques que sacriléges. Le poëte, en présence d’un procès criminel que ses ennemis avaient perfidement évoqué, crut devoir s’absenter, et sa fuite, comme il le dit lui-même, «qui n’était que de peur, donna des soupçons de crime.» Le procès suivit son cours en l’absence de l’accusé. Garasse et les jésuites le poursuivaient, avec un redoublement de fureur, dans leurs livres et dans leurs sermons; ils lui reprochaient surtout d’avoir corrompu la jeunesse par ses poésies, par ses discours et par son exemple. On le représentait comme l’unique auteur du Parnasse satyrique, bien que ce recueil renfermât des vers de tous les poëtes contemporains les plus signalés. Voici en quels termes le jésuite Théophile Raynaud parle de cette infâme publication dans le traité De Theophilis (p. 229): Opus item, cui titulus est Parnassus satyricus; supra quasvis Apuleii, Luciani, Romantii a Rosa, ac similium scriptorum, camarinas grave olentissimum, et ad juvenilis pudoris cladem ac totius honesti exterminium, in diaboli incude fabrefactum, hujus putentissimi ingenii fœtus est. Credi vix potest quanta mala spurciloquus iste juventuti intulerit: quà infamibus scriptionibus, quà colloquiis et consuetudine familiari. Quoique le Parnasse satyrique fût un exécrable livre qui méritait bien l’honneur qu’on lui faisait de supposer qu’il avait été dicté par le démon de la luxure, ce grief n’eût peut-être pas suffi pour motiver la condamnation de Théophile, car l’impression et la vente des livres obscènes étaient alors tout à fait tolérées, et nous avons vu tout à l’heure quels étaient ceux qu’on osait dédier à la reine et qui paraissaient avec privilége du roi; mais on rassembla d’autres griefs contre Théophile. On prétendit qu’il avait proclamé son athéisme dans le traité De l’immortalité de l’âme, qui n’était qu’une imitation du Phédon de Platon; on assura qu’il avait organisé une société secrète d’athées et de libertins, qui se proposaient de pervertir la jeunesse par leurs écrits et par leurs paroles; on présenta enfin plusieurs témoins qui déclaraient avoir entendu le poëte chanter des chansons libres dans une débauche, c’est-à-dire dans une orgie, et qui disaient avoir appris de sa bouche quelques vers impies. Le parlement dut se préoccuper pour la première fois de ces livres détestables qui outrageaient la pudeur publique, et l’on engloba dans le procès de Théophile plusieurs de ses amis qui avaient coopéré plus ou moins à la publication du Parnasse satyrique et d’autres recueils du même genre. Un mandat d’amener fut lancé contre Berthelot, Colletet et Frenicle; mais il ne put recevoir d’exécution qu’à l’égard de ce dernier, qui était le moins coupable et qui n’essaya pas de se soustraire à la justice. Berthelot et Colletet s’étaient cachés, de même que Théophile. On doit s’étonner que le sieur d’Esternod, qui avait composé des vers plus infâmes encore que ceux de ces poëtes satiriques, n’ait pas été compris dans les poursuites dirigées contre eux.

Le parlement s’était ému des dangers que courait la jeunesse exposée aux pernicieuses excitations de la poésie obscène: il n’hésita plus à fonder une jurisprudence protectrice de la moralité publique, et il rangea parmi les crimes de lèse-majesté divine et humaine la composition et la publication des mauvais livres. Le 19 août 1623, un arrêt fut rendu par la Cour, la Grand’Chambre et Tournelle assemblées, contre Théophile, Berthelot, Colletet et Frenicle, «autheurs des sonnets de vers contenant les impietez, blasphesmes et abominations mentionnées au livre très pernicieux intitulé le Parnasse satyrique;» Théophile, Berthelot et Colletet, «vrays contumax, atteints et convaincus du crime de leze-majesté divine, pour réparation,» étaient condamnés «scavoir lesdits Théophile et Berthelot à estre menez et conduits des prisons de la Conciergerie, en un tombereau, au devant la principale porte de l’église Nostre-Dame de ceste ville de Paris, et illec à genoux, teste et pieds nus, en chemise, la corde au cou, tenans chacun en leurs mains une torche de cire ardente du poids de deux livres, dire et déclarer que très meschamment et abominablement ils ont composé, fait imprimer et exposer en vente le livre intitulé le Parnasse satyrique, contenant blasphesmes, sacriléges et abominations y mentionnées contre l’honneur de Dieu, son Église et honnesteté publique, dont ils se repentent et en demandent pardon à Dieu, au roy et à justice: ce fait, menez en la place de Grève de ceste ville, et là ledit Théophile bruslé vif, son corps réduit en cendres, icelles jetées au vent et lesdits livres aussy bruslez, et Berthelot pendu et estranglé à une potence, qui pour ce faire y sera dressée, si pris peuvent estre en leurs personnes: sinon ledit Théophile, par figure et représentation, et Berthelot, en effigie à un tableau attaché à ladite potence: tous et chacuns leurs biens declarez acquis et confisquez à qui il appartiendra, sur lesquels et autres non sujets à confiscation sera préalablement pris la somme de 4 mil livres d’amende aplicables à œuvres pies, ainsi que la Cour advisera.» Quant à Frenicle, qui était prisonnier, le procureur général du roi devait informer plus amplement contre lui sur les cas mentionnés au procès. En outre, «fait ladite Cour inhibitions et défenses à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu’ils soient, d’avoir et retenir par devers eux aucuns exemplaires du Parnasse satyrique, n’autres œuvres dudit Théophile, ainsy leur enjoint les apporter et mettre dans 24 heures au Greffe criminel d’icelle, pour estre bruslez et réduits en cendres, sur peine, contre les contrevenans et qui s’en trouveront saisis, d’estre declarez auteurs dudit crime et punis comme les accusez.» Enfin, quatre libraires, Estoc, Sommaville, Bilaine et Quenel, qui avaient imprimé les œuvres de Théophile, devaient être «pris au corps et amenez prisonniers ès prisons de la Conciergerie du Palais, pour estre ouys et interrogez sur aucuns faits résultans dudit procès, et où ils ne pourront estre appréhendez, seront adjournez à trois briefs jours, à son de trompe et cry public, à comparoir en icelle, leurs biens saisis et commissaires y establis jusqu’à ce qu’ils ayent obéi.» (Voy. le troisième tome de l’Histoire de nostre temps, par Cl. Malingre, Paris, Jean Petitpas, 1624, p. 330 et suiv.)

Cet arrêt mémorable peut être considéré comme le premier acte de répression et de châtiment contre les délits de la presse à l’égard des mœurs. Il fut exécuté le jour même où il avait été prononcé: «On fit un fantosme, dit Malingre, à peu près vestu comme ledit Théophile, que l’on mit dans un tombereau; on le mena devant l’église Nostre-Dame faire amende honorable, puis fut bruslé en Grève.» Dès que Théophile, qui était caché dans le château du baron de Panat, apprit son exécution en effigie, il résolut de quitter la France, et il arriva, déguisé, jusqu’à la frontière; mais son signalement avait été envoyé, avec ordre de l’arrêter, à tous les prévôts des maréchaux. Il fut reconnu sur la route du Catelet, et le prévôt Leblanc se saisit de sa personne. On le garrotta sur un cheval pour le ramener à Saint-Quentin, et de cette ville, où il resta au secret pendant plusieurs jours, on le transféra, les fers aux pieds et aux mains, à la Conciergerie de Paris. Il se vit enfermé dans le cachot de Ravaillac, où il passa dix-huit mois, avant que le parlement daignât commencer la révision du procès. Si puissants que fussent ses amis, ils ne pouvaient rien contre l’implacable ressentiment des jésuites. Théophile niait obstinément qu’il fût l’auteur ou l’éditeur du Parnasse satyrique, qui faisait tout le procès; car, sur les autres points de l’accusation, le prévenu n’avait pas eu de peine à prouver son innocence. Le parlement voulait absolument découvrir et punir avec une terrible sévérité les impies et les libertins, qui avaient publié cet affreux recueil de poésies érotiques et sotadiques. Les libraires avaient eu le bonheur de se justifier ou du moins de se faire mettre hors de cause. Berthelot et Colletet, condamnés par contumace, n’avaient pas été pris, et Frenicle venait d’être relâché. Théophile protestant toujours de son innocence, le procureur général obtint de la Cour la permission de faire lire dans toutes les paroisses, aux prônes des grand’messes, un monitoire ecclésiastique, en date du 4 octobre 1623, par lequel l’official de Paris admonestait, sous peine d’excommunication, «tous ceux et celles qui scavent que, cy devant et depuis quelque temps en ça, certains quidans malfaiteurs auroient faict, composé et escrit ou fait escrire, imprimer et publier plusieurs mauvais sonnets, satyres, stances, élégies et autres pièces de poésie, insérées et contenues en certain livre, cy devant et depuis quelque temps en ça, imprimé et publié sous le nom et titre du Parnasse satyrique ou autre titre, contenant ledit livre et autres œuvres poétiques desdits quidans, plusieurs blasphesmes contre Dieu et ses saincts, et plusieurs sacriléges, impiétez et autres abominations contre l’honneur de Dieu, son Église, bonnes mœurs et honnesteté publique; ceux et celles qui scavent quand et en quel temps et en quels lieux ledit livre du Parnasse satyrique et autres livres impies de ceste suite ont esté imprimés; qui les a composez; qui a escrit ou fourny les copies pour en faire les impressions; qui les ont reveues sur la presse; qui scavent que lesdits quidan ou quidans malfaicteurs, estant advertiz de la poursuite criminelle que l’on faisoit contre eux, se seroiont enfuis de ceste ville pour eschapper et eviter l’exécution de certain arrest de la Cour, du mois d’aoust dernier, et que, ce néantmoins, iceux quidans ou aucuns d’eux auroient dit, recité et publié en divers lieux et endroits à diverses personnes et en diverses compagnies aucuns desdits sonnets, satyres ou autres poésies ou partie, comme estans de leur œuvre et façon, et dit et proféré en divers lieux les mesmes blasphesmes et impietez contenues, comme aussi sollicité, suborné et corrompu plusieurs esprits de la jeunesse pour les induire à croire les mesmes impietez et blasphesmes, etc.» Mais ce monitoire ne provoqua que des dénonciations vagues et ridicules, qui ne fournirent aucune charge nouvelle contre Théophile. Celui-ci se défendait avec beaucoup de force et d’adresse, ce qui donna aux gens de lettres le courage de le défendre aussi dans une foule de brochures en vers et en prose; ses ennemis, et surtout les jésuites, se distinguèrent, de leur côté, dans cette guerre de plume qui ne fit qu’envenimer la question et rendre plus critique la position de l’accusé. Il était encore en prison, attendant son jugement, quand l’amour du gain poussa des imprimeurs de province à réimprimer les ouvrages satiriques qui avaient fait naître ce redoutable procès. Ce fut sans doute à Lyon et à Rouen, que l’on trouva des presses pour reproduire subrepticement l’Espadon satyrique, le Cabinet satyrique et le Parnasse satyrique. Ces contrefaçons, mal imprimées sur un horrible papier, étaient pleines de fautes grossières et ne portaient aucun nom de libraire, avec le millésime de 1625; celle du Parnasse avait pour titre: le Parnasse satyrique du sieur de Théophile, comme pour fournir une arme de plus contre le malheureux poëte qui était dénoncé ainsi publiquement sur le frontispice du livre qu’on lui attribuait. Était-ce une atroce perfidie de la part d’un ennemi caché, ou bien le honteux résultat d’une spéculation de libraire?

Quoi qu’il en soit, l’affaire de Théophile était presque oubliée, quand le procès fut révisé à l’avantage du poëte. «C’est une affaire qui, selon la coutume, fit un grand bruit à sa nouveauté, écrivait Malherbe à Racan dans une lettre du 4 novembre 1625; depuis, il ne s’en est presque point parlé. Ce qui m’en donne plus mauvaise opinion, c’est la condition des personnes à qui il a à faire (les jésuites). Pour moy, je pense vous avoir escrit que je ne le tiens coupable de rien, que de n’avoir rien fait qui vaille au mestier dont il se mesloit. S’il meurt pour cela, vous ne devés pas avoir de peur; on ne vous prendra pas pour un de ses complices.» Cette cruelle persécution eut un terme. Théophile, dans les débats de son procès, confondit les témoins qui déposaient contre lui et fit tomber la plupart des charges, sous le poids desquelles on l’avait d’abord accablé. Le parlement révoqua la sentence et se contenta de le bannir de la capitale. Ainsi fut inaugurée la législation criminelle contre les mauvais livres, nuisibles aux bonnes mœurs et attentatoires à l’honnêteté publique. Le pauvre Théophile mourut, peu de mois après, des suites de sa longue et douloureuse captivité (le 25 septembre 1626). Il venait d’être gracié par le roi, et il avait pu revenir à Paris, au milieu de ses joyeux amis, lesquels furent bien étonnés de lui voir faire une mort édifiante, ce qui n’a pas empêché le jésuite Raynaud de soutenir que l’auteur du Parnasse satyrique était mort dans l’impénitence finale (nullis expiatus sacramentis) et s’en était allé droit en enfer (abiit in locum suum). Malgré la jurisprudence établie par le procès de Théophile Viaud, le parlement laissa passer impunément bien des livres du même genre que le Parnasse satyrique, avant de renouveler des poursuites contre les auteurs et les publicateurs de ces poésies obscènes; il n’eut pas même l’air de savoir que les réimpressions des ouvrages satiriques qu’il avait poursuivis et condamnés, se multipliaient de tous côtés. La Muse folâtre, qui ne le cédait en rien au Parnasse satyrique, était réimprimée, par exemple, tous les ans, dans le format le plus commode; les Muses gaillardes, la Quintessence satyrique, le Dessert des muses et d’autres recueils analogues, répandus à profusion, portaient gravement atteinte à la morale et réchauffaient sans cesse les germes impurs de la Prostitution; mais nous ne voyons pas dans les annales judiciaires, que les poëtes et les libraires aient été compromis à cause de leurs publications licencieuses, jusqu’à la majorité de Louis XIV, où commence, dans l’intérêt des bonnes mœurs, un déploiement inusité de mesures de rigueur contre tous les genres de corruption. Théophile n’avait pas été brûlé, Berthelot n’avait pas été pendu sous Louis XIII; mais un satirique, Louis Petit, coupable d’avoir composé des vers moins abominables que ceux du Parnasse satyrique, périt sur le bûcher en plein siècle de Louis XIV.

[CHAPITRE XLIV]
ET DERNIER.

Sommaire.—La Prostitution au théâtre.—Histoire du théâtre français, au point de vue des mœurs.—Les histrions, infâmes sous Charlemagne.—Fondation de la Confrérie de la Passion.—Mise en scène des mystères.—Leur indécence.—Un Miracle de sainte Geneviève.—La Vie de madame sainte Barbe.—Obscénité du costume et de la pantomime.—Les diables et les anges.—Éclairage de la salle.—Les Enfants-sans-souci et les Clercs de la Bazoche.—Le Jeu des pois pilés.—Censure théâtrale.—Désordres des comédiens.—A quelle époque les femmes ont commencé à paraître sur la scène.—Les Gelosi et les acteurs espagnols.—Les plus anciennes actrices françaises.—Le parlement défend de jouer les mystères.—Les farces du seizième siècle.—Leur saleté.—La plupart ont été détruites.—Ce qui nous en reste.—Le Recueil de Londres et celui du duc de la Vallière.—Le Recueil de plusieurs farces, tant antiques que nouvelles.—Extraits.—La Farce de frère Guillebert et son Sermon joyeux.—Les chausses de saint François.—Grand nombre des farces.—Tolérance de l’autorité civile à l’égard du théâtre.—Titres de plusieurs farces graveleuses.—Les premiers comédiens de l’hôtel de Bourgogne.—Turlupin, Gros-Guillaume, Gaultier Garguille.—Les chansons.—Les Plaisantes imaginations de Bruscambille.—Les théâtres de campagne et des jeux de paume.—Théâtres du Pont-Neuf.—Tabarin et le baron de Gratelard.—Conclusion.