Et tout cela fut imprimé et réimprimé avec privilége du roi! et tout cela fut débité et mimé, non-seulement sur le théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, mais encore sur tous les théâtres de campagne qui lui empruntaient son répertoire! Passe encore si le public, qui courait entendre ces vilenies, eût été composé d’ivrognes et de libertins, de gens sans aveu et de prostituées; mais le bourgeois menait à la comédie sa femme et sa fille; les jeunes gens étaient passionnés, plus encore que les hommes mûrs, pour ce divertissement qui les excitait à la débauche, et partout le théâtre faisait de folles amours et des adultères, des maris trompés, des femmes infidèles, des entremetteuses de Prostitution, des docteurs d’immoralité. C’était là que le peuple se perdait par les mauvais conseils et les mauvais exemples. Mais ne fût-il point allé voir les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, ceux de l’Hôtel d’Argent ou du théâtre du Marais, ceux de la Foire Saint-Germain et ceux qui dressaient leur théâtre de passage dans tous les jeux de paume, il aurait eu, pour se divertir, pour dégrader sa pensée et pour s’instruire à l’école de l’impudicité, les hideuses parades en plein vent de la place Dauphine et du Pont-Neuf; il pouvait y entendre tous les jours, sans bourse délier, les rencontres, questions, demandes, fantaisies, etc., du grand Tabarin et du baron de Gratelard, qui vendaient leurs drogues, leurs onguents, leurs parfums et leurs secrets, à l’aide de ces «gaillardises admirables,» de ces «conceptions inouïes» et de ces «farces joviales,» réimprimées tant de fois pour répondre à l’empressement des acheteurs, que n’effarouchaient pas l’impertinence du sujet, la hardiesse des détails et l’incongruité du langage. Tabarin et ses émules avaient le droit de tout dire sur leurs tréteaux; les passants, le droit de tout écouter, et s’il y avait là d’aventure quelque commissaire-enquêteur de police au maintien grave et austère, il se gardait bien d’interrompre les plaisirs du petit peuple, en imposant silence aux acteurs effrontés des farces tabariniques, qui ne furent prohibées plus tard que par arrêt du parlement.

FIN DU TOME SIXIÈME ET DERNIER.

[CONCLUSION.]

Nous sommes enfin arrivé au terme de notre travail. Nous regrettons de n’avoir pu faire usage, eu égard au petit nombre de volumes que nous avions à remplir, d’une foule de matériaux précieux qui eussent augmenté considérablement les proportions du livre. Ainsi, a-t-il fallu abréger toute la partie consacrée aux temps antiques et concernant l’histoire des mœurs de la Grèce, de Rome et du Bas-Empire; nous avons, par exemple, laissé de côté les deux fameux passages qui sont supprimés dans les anciennes éditions de Procope (voy. dans le Menagiana, édit. de 1715, t. I, p. 347 et suiv., ces deux passages rétablis d’après les manuscrits du Vatican); mais, en revanche, nous nous félicitons du développement que nous avons donné à nos recherches sur l’histoire des mœurs en France, depuis les temps barbares jusqu’au règne de Henri IV, où s’arrête notre ouvrage. On ne perdra pas de vue que cet ouvrage est le premier qui ait été entrepris sur un sujet qui n’intéresse pas moins le moraliste et le philosophe, que le législateur et l’archéologue. La lenteur même avec laquelle cette importante publication a été conduite, témoigne assez que l’auteur ne voulait pas devoir le succès d’une œuvre aussi sérieuse à l’impatiente curiosité des lecteurs frivoles.

Nous croyons avoir prouvé, dans cette vaste composition historique, que les philosophies et les religions anciennes étaient les auxiliaires plus ou moins coupables de la Prostitution; que la véritable morale des honnêtes gens n’existait pas avant l’établissement du christianisme; que le rôle principal de cette religion régénératrice, au milieu du monde païen et idolâtre, a été surtout de fonder le culte des mœurs, et que les mœurs, en s’épurant au creuset de la famille chrétienne, ont créé la civilisation moderne. Nous avons étudié avec impartialité les désordres terribles et secrets de la Prostitution dans le sein des sociétés; nous avons montré que de tous temps cette hideuse expression du vice s’est produite audacieusement en face des lois divines et humaines, qui s’efforçaient de l’étouffer et qui ne pouvaient que l’affaiblir et l’enchaîner; enfin, nous avons soigneusement constaté les formes diverses et multiples, que la dépravation a prises à chaque époque, sous l’empire des événements généraux et des influences individuelles qui ont pesé sur la moralité publique.

Il résulte de nos convictions, appuyées sur une longue série de faits, que la Prostitution légale, c’est-à-dire autorisée ou plutôt tolérée par la loi, n’a jamais eu de liens ni de rapports, même indirects, avec l’état permanent des mœurs du pays, et qu’elle reste toujours enfermée dans un cercle borné qui ne s’agrandit qu’en raison de l’accroissement de la population; mais, au contraire, les mauvaises mœurs, les plus dangereuses et les plus envahissantes, qui n’ont rien de commun avec cette vile espèce de Prostitution, peuvent se développer d’une manière affreuse dans les classes élevées et gangrener, pour ainsi dire, le cœur de la nation, si le gouvernement et les hommes qui le représentent ne travaillent pas à combattre l’émulation du vice parmi la jeunesse et ferment les yeux sur la pire des prostitutions, sur cet amour féroce et insatiable de l’argent, qui dévore la génération actuelle.

De notre ermitage de Saint-Claude, 1er janvier 1854.

Pierre Dufour.

TABLE DES MATIÈRES
DU SIXIÈME VOLUME.