Il faut lire ces Controverses, pour se rendre compte de ce que c’était que la malpropreté de la plupart des femmes, et principalement des femmes de bien, malgré leur curieuse recherche de parfumerie, qu’elles ne regardaient, en aucun cas, comme un déshonneur. Le seigneur de Drusac rapporte, entre leurs grandes habiletez, qu’elles portaient souvent des caleçons ou tirebrayes, quand elles dansaient des danses lombardes ou gaillardes, et ces caleçons, inventés «pour garder de tumber le boyau,» étaient ordinairement remplis de souillures et sentaient plus fort qu’un retrait. N’était-ce pas un merveilleux préservatif de leur vertu?
Les bains d’eau de rivière, froide ou tiède, ne furent presque pas en usage avant le dix-septième siècle; on ne les prenait que dans l’intérieur des maisons riches, en arrivant de voyage ou bien au moment de se mettre à table. Nous voyons, dans la Chronique scandaleuse de Louis XI, que ce roi, allant souper et loger chez de bons bourgeois de Paris, y trouvait toujours un bain chaud qui l’attendait. Mais rien n’était moins général que cette espèce de bains de luxe. On se contentait des bains de vapeur, et on allait aux étuves. Ces établissements publics se multiplièrent à Paris vers le douzième siècle et furent très-suivis jusqu’à la fin du seizième siècle, où on les abandonna tout à coup, on ne sait pourquoi. Il n’y avait pourtant pas d’autres bains et l’on n’en désirait pas d’autres. C’était une imitation des habitudes orientales que les croisades avaient importées en France. Mais les femmes, celles du moins qui tenaient à leur réputation, n’allaient point aux étuves: on n’y rencontrait que des chambrières, des commères, des femmes de mauvaise vie. «Aussy, disait Christine de Pisan, de baigneries, d’estuves et de commérages trop hanter à femmes, et telles compagnies, sans nécessité ou bonne cause, ne sont que despens superflus, sans quelque bon qui en puisse venir, et, pour ce, de toutes telles choses et d’autres semblables, femme, si elle est saige, qui ayme honneur, et eschever veut blasme, se doibt garder.» Il résulte d’une foule de témoignages qui s’accordent tous, qu’une femme qui fréquentait les étuves n’en revenait plus propre au physique qu’aux dépens de sa pureté morale. Voilà pourquoi ces étuves furent presque assimilées aux lieux de Prostitution.
Les hommes pouvaient donc se vanter d’être plus difficiles en fait de propreté, que les femmes; aussi étaient-ils moins qu’elles, adonnés aux senteurs et aux fardements. Ils se modelaient pourtant, en affaire de mode et de toilette, sur le sexe, qui était toujours le souverain arbitre de ces mondanités. A toutes les époques où le luxe des habits se ressentait de la dépravation des mœurs, les hommes, de même que les femmes, se plaisaient, suivant l’expression de Dulaure, à «défigurer le nu» et à refaire, pour ainsi dire, l’œuvre du Créateur, sous l’inspiration d’une idée indécente ou libertine. Ainsi, quand les femmes s’appliquèrent à faire ressortir artificiellement les formes de leur sein, de leurs cuisses, de leurs reins et même de leur ventre, les hommes, dit Monstrelet, «se prindrent à vestir plus court qu’ils n’eussent oncques fait, tellement que l’on véoit la façon de leurs culs et leurs genitoires, ainsi comme l’on souloit vestir les singes, qui estoit chose très-malheureuse et très-impudique. Portoient aussy à leur pourpoint gros mahoistres, pour monstrer qu’ils feussent larges par les espaules.» Ces mahoitres étaient une sorte de bourrelet qui augmentait la carrure des épaules et garnissait l’avant-bras. Le muguet le plus fluet se donnait, par ce moyen, l’apparence d’un Hercule. La vanité masculine ne s’était point arrêtée là. «Sous le règne de Charles VII, on voit se répandre généralement, dit M. Ludovic Lalanne dans le Dictionnaire encyclopédique de la France (article costumes), avec la mode des épaules artificielles ou bourrelets, appelés mahoitres, d’où pendaient de grandes manches déchiquetées, celle des braguettes ou étuis, qui resserraient l’entre-deux du haut-de-chausses et s’ornaient de franges et de touffes de rubans.»
Les historiens de la Mode ne parlent qu’avec une extrême réserve, de cette partie du haut-de-chausses ou plutôt de cet appendice bizarre, qu’on nommait braguette ou brayette, aux quinzième et seizième siècles, et qu’on aurait peine à regarder comme une mode historique, si on ne la retrouvait dans les anciens tableaux et les anciennes gravures. C’était, dans l’origine, une bourse ou un fourreau en cuir, entièrement séparé du haut-de-chausses, auquel il se reliait par des nœuds ou des aiguillettes. On comprend que ce singulier vêtement local ne fut d’abord admis que par les gens du peuple; mais on le trouva commode, et dès que les yeux s’y accoutumèrent, on ne dédaigna pas de lui accorder successivement droit de bourgeoisie et de noblesse. Bientôt, tous les hommes, à quelque condition qu’ils appartinssent, le roi comme le portefaix, arborèrent la braguette et l’étalèrent aux regards des dames, qui ne s’en offusquaient plus. L’origine de la braguette se rattache sans doute à l’histoire des armes défensives, et l’on peut lire, à ce sujet, un chapitre du Pantagruel (liv. III) intitulé: Comment la braguette est la première pièce de harnoys entre gens de guerre. Lorsque les gens de guerre étaient armés de pied en cap et couverts de lames ou de mailles de fer, une boîte de métal, garnie intérieurement d’une éponge, protégeait leurs parties naturelles; cette boîte fut remplacée par un treillis d’acier et ensuite par une bourse de cuir. Le cuir ne tarda pas à faire place à des étoffes de laine et de soie, dès que la braguette devint une pièce de l’habillement civil, et, comme pour attirer davantage sur elle l’attention de toutes les personnes qui ne songeaient plus à s’en scandaliser, on l’enjoliva de rubans, de dorures et même de joyaux. Un passage du Gargantua, dans lequel Rabelais décrit minutieusement le costume de son héros, donne une idée exacte de l’effet que devait produire une de ces braguettes monstrueuses qui n’étaient pleines, dit-il, que de vent. Il ne faut pas oublier que Gargantua était un géant énorme qui compissait les Parisiens du haut des tours de Notre-Dame: «Pour sa braguette, feurent levées seize aulnes un quartier d’icelluy mesme drap (estamet blanc) et feut la forme d’icelle comme d’un arc-boutant, bien estachée joyeusement à deux belles boucles d’or, que prenoient deux crochets d’esmail, en un chascun desquels estoit enchassée une grosse esmeraugde, de la grosseur d’une pomme d’orange. Car (ainsy que dict Orpheus, libro de Lapidibus, et Pline, libro ultimo), elle n’a vertus erectifve et confortatifve du membre naturel. L’exiture (ouverture) de la braguette estoit, à la longueur d’une canne, deschiquetée comme les chausses, avec le damas bleu flocquant comme devant. Mais, voyans la belle bordure de canetille et les plaisans entrelacs d’orfebvrerie garniz de fins dyamans, fins rubis, fines turquoyses, fines esmeraugdes et unions (perles) persiques, vous l’eussiez comparée à une belle corne d’abondance, telle que voyez es antiquailles et telle que donna Rhea aux deux nymphes Adrastea et Ida, nourrices de Jupiter: tousjours galante, succulente, resudante, tousjours verdoyante, tousjours fleurissante, tousjours fructifiante, pleine d’humeurs, pleine de fleurs, pleine de fruicts, pleine de toutes delices. Je advoue Dieu, s’il ne la faisoit bon veoir!» Rabelais s’occupe si souvent des braguettes, dans son joyeux roman, qu’on peut se figurer le rôle important qu’elles jouaient dans le monde. Rabelais parle même d’un livre qu’il avait composé sur la dignité des braguettes!
Ces terribles braguettes tinrent bon, et s’étalèrent en public, jusqu’au règne de Henri III, où les tailleurs eurent la pudeur de les faire rentrer dans l’économie des chausses à la suisse ou à la martingale; leur nom seul resta encore à la partie mobile, moins apparente et plus modeste, qui faisait corps avec le vêtement, et qui se fermait toujours avec des aiguillettes. Au reste, dans le cours du seizième siècle, le costume des hommes, sans redevenir long et ample, affecta une décence qu’il n’avait jamais eue, quoique les vieillards et les libertins conservassent l’antique braguette, «ce vain modèle et inutile d’un membre, que nous ne pouvons seulement honnestement nommer, duquel toutesfois nous faisons montre et parade en public (Essais de Michel de Montaigne, liv. I, ch. 22).» Les vêtements rembourrés étaient de mode, mais on n’attachait pas, ce nous semble, une pensée malhonnête à cette manie de mettre du coton partout et d’enfler ainsi le buste, la panse, les cuisses et les reins, avec des baleines et des coussinets. Nous avons lu, pourtant, que les mœurs italiennes, qui régnaient alors à la cour de France, furent seules causes de cette ostentation de formes arrondies et provoquantes, que les jeunes débauchés enviaient aux femmes. Celles-ci, du moins, se montraient fidèles aux traditions de leur sexe, en découvrant leur gorge autant que possible et en se disputant entre elles les attributs de Vénus Callipyge. Les vertugales et les basquines furent inventées, et firent fureur. Un commentateur de la Satyre Ménippée (édit. de Ratisbonne, 1726, t. II, p. 388) dit que ces vertugales avaient été imaginées par les courtisanes, «pour cacher leurs grossesses.» Aussi, lorsque les femmes honnêtes commencèrent à vouloir réhabiliter les vertugales en les adoptant, un cordelier, qui prêchait alors à Paris, dit, dans un sermon, que les dames avaient quitté la vertu, mais que la gale leur était restée. (Voy. l’Apologie pour Hérodote, de H. Estienne, t. I, p. 310, édit. de le Duchat.) Cette mode était déjà dans toute sa vogue en 1550: un poëte moral et facétieux publia, vers ce temps-là, la satire ou Blason des basquines et vertugales, avec la belle remonstrance qu’ont fait quelques dames, quand on leur a remonstré qu’il n’en falloit plus porter. La pièce eut assez de vogue pour exciter la verve satirique des imitateurs: l’un composa et fit paraître la Complainte de monsieur le C.., contre les inventeurs des vertugales; un autre, la Réponse de la Vertugale au C.., en forme d’invective. Ces espèces de gros bourrelets, que les femmes portaient, par-dessus la robe, tout autour des reins, avaient pris métaphoriquement un nom fort grossier, qui eut cours dans la langue usuelle pendant plus de quarante ans. Quand une dame voulait sortir, elle disait à ses chambrières: «Apportez-moi mon cul!» Et les chambrières, qui le cherchaient, se disaient l’une à l’autre: «On ne trouve pas le cul de madame! Le cul de madame est perdu!» (Voy. le Dial. du nouveau langage françois italianisé, par H. Estienne, édit. d’Anvers, 1579, p. 202.) On lit aussi, dans la Satyre Ménippée, écrite en 1593: «Pareillement fut aux femmes enjoint de porter de gros culs et d’enger (ce mot est évidemment altéré: on pourrait le remplacer par enginer, dans le sens de besogner) en toute seureté sous iceux, sans craindre le babil des sages femmes.»
Le mot ordurier, dont les plus grandes dames n’hésitaient pas à se servir pour désigner leurs basquines et leurs vertugales, avait été créé par le peuple, qui eut bien de la peine à s’accoutumer à une pareille mode. Les méchantes langues poursuivaient de brocards graveleux et injurieux les vertugales qui osaient se montrer dans les rues et les promenades. L’un disait:
. . . O la gente musquine!
Qu’elle a une belle basquine!
Sa vertugalle est bien troussée
Pour estre bientost engrossée!
L’autre disait:
. . . . . O quel plaisir,
Qui pourroit tenir à loisir
Ceste busquée, si mignonne,
Qui a si avenante trogne!
L’auteur anonyme du Blason des vertugales leur fait la guerre au point de vue chrétien, et les représente comme des dissolutions infâmes qui ne servaient qu’à engendrer le scandale et à damner les gens. Il veut même prouver que toute femme qui se déshonore par cette mode dissolue, est une paillarde, ou une médisante, ou une maquerelle meschante, ou une épouse adultère. L’auteur de la Complainte traite la chose avec moins de sévérité: il se plaint seulement de ce que la vertugale expose davantage la vertu des femmes à des assauts et à des périls, contre lesquels les cottes serrées les défendaient, du moins; il raconte, dans les termes les plus libres, le rôle complaisant que jouait la vertugale quand un galant voulait en venir à ses fins; il prétend que Lucifer, ou son serviteur Fricasse, a sans doute inventé une mode aussi favorable à la débauche, pour se donner le plaisir de compromettre la pudeur des femmes qui tombent à la renverse: