Le jeu recommença de plus belle.

—Par Notre-Dame! dit un joueur ramassant son gain: l'or des huguenots me semble bon catholique.—Notre saint-père le pape le prendrait sans l'excommunier ni l'exorciser, dit un autre.—J'irais au prêche volontiers, ajouta un troisième, si le diable ou le ministre crachait des écus d'or.—Tête et sang! je veux me faire huguenot, dit un quatrième, puisque les huguenots ont l'escarcelle si bien dorée.—Je vous empêcherai de blasphémer, en doublant la mise, interrompit le sire de Curson, que le démon du jeu exaltait davantage par le dépit de perdre toujours.—Pourquoi ne pas la tripler? répliqua le plus ivre de la compagnie.—Quadruplons-la, dit Jacques de Savereux qui s'abandonnait avec emportement à sa passion favorite.—Bien! reprit le jeune homme en présentant pour son enjeu une poignée d'écus d'or. Cinq et deux!—Trois et quatre!—Double as!—Dix!—Je gagne! s'écria Savereux, avant d'avoir jeté les dés qu'il agitait dans le cornet. Double six!—Voilà trois cents écus d'or perdus! murmura Yves de Curson, en comptant d'un air distrait les pièces qu'il avait encore devant lui. Je joue mon reste pour la revanche!—Soit! Je boirai, je jouerai, jusqu'au jugement dernier, dit Savereux.

En disant ces mots d'une voix enrouée, il chancelait sur son siége, les yeux à demi clos, et portait à sa bouche le cornet avec les dés au lieu du verre.

—On frappe! Écoutons, messieurs! interrompit le capitaine de Losse, réclamant un instant de silence que joueurs et buveurs ne se pressaient pas de lui accorder.—Mon ami, disait Savereux à M. de Curson, recommandez vos dés à saint Calvin, je vous conseille!—Qu'est-ce? Qui frappe en bas? demanda d'une voix forte le sire de Losse ouvrant la fenêtre.

Il s'était avancé sur le balcon, pour reconnaître les gens qui frappaient sans interruption à la porte de la rue.

—Capitaine, dit une voix d'enfant, descendez, s'il vous plaît, et allez au Louvre.—Au Louvre? répliqua le sire de Losse: c'est M. de Nançay qui fait le service de gardes...—Le roi vous mande tout à l'heure, reprit la voix. Où trouver maintenant le capitaine Salaboz?—Le voici! dit ce capitaine qui parut à la fenêtre, la bouteille et le verre en main.—Capitaine, on a besoin de vous à l'hôtel de Béthisy; M. de Cosseins vous instruira de ce qu'il faut faire.—M. de Losse, voyez si je me trompe! dit Salaboz à demi-voix: la danse de ces païens s'en va commencer...—Qui es-tu, toi qui m'apportes un ordre du roi? demanda le sire de Losse avec défiance: quelles gens sont avec toi?—Je suis page de madame Catherine, et six arquebusiers de sa garde m'accompagnent.—Adieu, petit, bonsoir!

Le sire de Losse referma la fenêtre, et se disposa sur-le-champ à obéir aux ordres du roi, sans que les joueurs se fussent dérangés pendant ce colloque.

Yves de Curson venait de gagner au dernier coup de dés, et l'espoir de poursuivre cette heureuse veine augmentait son acharnement au jeu.

Jacques de Savereux, qui avait fait rafle sur l'argent de tout le monde, s'étonnait tout haut de ce bonheur inusité, et discutait déjà l'emploi de son gain; la seule chose qu'il oubliât dans ses projets, c'était l'achat d'un pourpoint: il se proposait d'acquérir d'avance toute la vendange de l'année.

—Mes amis et messieurs, dit le sire de Losse à ses convives, excusez-moi de vous quitter avant l'aube, ainsi qu'il était convenu: le roi me mande, mais je ne tarderai guère... N'arrêtez pas de boire, en attendant.—Capitaine, cria Savereux qui d'un coup de dés avait fait passer dans sa bourse le reste de celle d'Yves de Curson, dites à Sa Majesté que dame Fortune préfère les catholiques aux huguenots, et que je viens de vaincre à coups de dés le plus galant homme de la religion.—La nuit sera chaude, dit Salaboz en se séparant du capitaine de Losse qui se rendait au Louvre; je n'ai jamais senti si belle soif de sang huguenot! Au dire de monseigneur le duc de Guise, la saignée est bonne en août.