On pouvait d'ailleurs, à son extérieur, juger qu'il était assez riche pour supporter des pertes plus considérables que celles qu'il faisait en ce moment.
Son costume, entièrement noir, avait une apparence de simplicité, que démentaient la beauté de sa collerette goudronnée à petits tuyaux en point de Venise et l'éclat d'une grosse chaîne d'or rehaussée de pierreries qui brillaient sur sa poitrine; son pourpoint de velours rembourré, à courtes basques, était serré à la taille par une grosse agrafe d'or ciselé; ses trousses, ample haut-de-chausses, qui ballonnait autour des reins, étaient brodées en jais ou joyet.
Son épée, à poignée d'argent travaillé, son chapeau de feutre, à forme conique, orné d'un nœud de perles, au lieu de la croix blanche que portaient les catholiques comme signe de ralliement, son manteau de satin bordé de martre zibeline noire, avaient été déposés dans une autre salle avant le souper.
Jacques de Savereux, qui était placé auprès du jeune sire de Curson, attirait à soi la meilleure part du gain que les chances du jeu distribuaient entre les assistants aux dépens du plus riche.
Il se distinguait par sa figure et sa mine, plutôt que par son habillement peu luxueux et à peine présentable en compagnie honnête.
Son pourpoint de soie verte, tailladé à crevés de satin rouge, avait été fait pour un homme de grande taille, et la sienne était médiocre; en outre, ce pourpoint portait des traces irrécusables d'un long et laborieux usage; ses trousses et ses chausses, d'étoffe brune fort modeste, étaient heureusement dans un état moins dangereux que le pourpoint, qui laissait voir une chemise à peu près blanche par des crevés que le tailleur n'avait pas inventés.
Malgré les imperfections de sa garde-robe, Jacques de Savereux avait un air de gentilhomme que ne compromettaient nullement les trous de son habit.
Ses traits régulièrement dessinés, ses yeux doux et fiers à la fois, sa bouche fine et expressive, ses cheveux, sa barbe et ses moustaches du plus beau noir, ses mains délicates et soignées, tout ce que la nature avait fait pour lui, et tout ce qu'il avait pu ajouter à la nature, compensaient amplement ce qui lui manquait du côté de la toilette.
Ses nobles instincts, son cœur bon et généreux, son esprit audacieux et jovial, son caractère loyal et ferme, suppléaient à l'absence de toute éducation morale, mais ne corrigeaient pas ses deux vices dominants: l'amour du vin et l'amour du jeu.
—Par ma foi! monsieur mon ami, dit-il gaiement à Yves de Curson, vous avez la main trop malheureuse! Çà, buvons, pour vous mettre en voie de fortune; buvons à vos amours, s'il vous plaît!—Je n'ai pas d'amours! reprit froidement, mais poliment le sire de Curson.—Pas d'amours! En vérité, vous sortez donc de nourrice, ou bien vous êtes en apprentissage pour devenir ministre de la religion prétendue réformée...—Savereux, je ne te reconnais pas! interrompit le sire de Losse. M. de Curson n'est pas plus huguenot que toi et moi, puisqu'il est mon hôte, et c'est mal fait à toi de le quereller là-dessus.—Je suis bon pour soutenir ma querelle, dit le jeune homme qui déjà cherchait des yeux son épée.—Par la messe! mon fils, je le sais bien et personne n'en doute! reprit le capitaine de Losse, en remplissant les verres à la ronde, moyen de conciliation qu'il avait toujours employé avec le même succès.—Certes, nous n'en doutons point, dit Savereux qui prit la main de son voisin et la secoua cordialement. M. de Curson, si vous avez quelque affaire d'honneur, appelez-moi pour vous servir de second.—Merci, je m'en souviendrai, repartit le sire de Curson qui s'était remis à jouer.