—Dame Fortune, continua-t-il, onc ne revient vers les peureux qui se lassent de la poursuivre, et de même que le cerf en chasse, elle veut être forcée par des chiens de dés ou par des chiennes de cartes.
—Messieurs, dit un convive à barbe grise, qui buvait et ne jouait pas, sommes-nous sûrs d'avoir toute cette belle nuit à donner aux dés et à la bouteille?—Par la messe! reprit Jacques de Savereux, qui avait une grande autorité de réputation et d'expérience dans les affaires de plaisir: Y a-t-il ici des moines et des novices qui doivent descendre au chœur, quand on sonnera matines à Saint-Germain-l'Auxerrois?—Monsieur de Savereux, vous êtes, m'est avis, le plus brave et le plus aventureux de céans, répondit le grison en secouant la tête et en faisant claquer ses lèvres.—Eh bien? interrompit brusquement celui à qui s'adressait cet éloge.—Eh bien! il n'y a ni cartes, ni dés, ni vin, ni fille, qui vous puissent arrêter lorsqu'on sonne le boute-selle, lequel vaut bien la cloche de matines pour des moines de votre espèce...—Qu'est-ce à dire, capitaine Salaboz? interrompit sévèrement le maître de la maison.—C'est-à-dire, camarade, que dans les circonstances présentes, il faut être prêt à monter à cheval et à faire son devoir. Ces scélérats de huguenots n'ont-ils pas failli assiéger hier Sa Majesté dans le Louvre.
Le jeune homme, que le sire de Losse avait placé à sa droite, moins pour lui faire honneur que pour veiller sur lui, rougit et pâlit alternativement; puis, il redressa la tête, croisa les bras et regarda Salaboz avec une dédaigneuse colère.
—Oh! le sot conte qu'on lui a fait là! interrompit encore le sire de Losse tournant les yeux vers son jeune voisin, dont il voyait et comprenait l'irritation. Les huguenots ne m'ont pas requis d'être leur avocat, mais je les crois trop sages, trop bons gardiens de leurs intérêts pour se fourvoyer dans une si ridicule entreprise que d'attaquer le Louvre.—Dites plutôt que vous les croyez trop loyaux sujets du roi pour être capables de le trahir? repartit avec chaleur le jeune homme, offensé d'une calomnie qui semblait avoir été dirigée contre tout le parti protestant, mais qui s'adressait plus particulièrement à lui-même. Capitaine Salaboz, parlez plus honnêtement...—Trêve, messieurs! s'écria d'un ton impérieux le capitaine de Losse, qui se leva, une bouteille à la main. Salaboz, votre verre! et vous, monsieur de Curson, le vôtre? Une santé à tous les bons sujets du roi, de quelque religion qu'ils soient! Buvons, messieurs, à la fin des troubles et à la prospérité de la France!
Ce toast coupa court à toute explication, et la querelle qui allait s'engager entre Salaboz et M. de Curson, fut étouffée au cliquetis des verres.
Le capitaine Salaboz se remit à boire, en jetant par intervalles un regard fauve et narquois à son jeune antagoniste qui était absorbé par les émotions du jeu.
Chaque joueur avait mis en tas devant soi l'or et l'argent que contenait sa bourse; le sire de Curson était plus riche à lui seul que tous les autres ensemble, quoiqu'il eût déjà contribué, de ses deniers perdus, à former la mise de fonds de ses adversaires, ligués tacitement pour le dépouiller.
Ce gentilhomme, qui perdait avec un calme et une patience dignes du joueur le plus endurci, n'en avait pas moins au plus haut degré la passion du jeu.
Sa physionomie immobile, mais attentive, ses yeux fixes, mais ardents, ses mouvements rares, mais précis et résolus, trahissaient quelque chose de cette passion, aussi dominante chez lui, que si elle eût été invétérée par le temps et par l'habitude.
Il n'avait pourtant pas à se louer des chances du sort, car chaque coup de dés, qu'il suivait d'un air impassible, diminuait, au profit des autres joueurs, le monceau de pièces d'or où il puisait sans cesse, quelquefois avec un sourire d'indifférence.