Stephano lui conta ce qui s'était passé, en insistant sur la remarque de Volenti au sujet de la fumée.

—Le drôle en sait long, répondit Titano en secouant la tête comme un homme contrarié; mais puisqu'il retourne à Pignerol ce soir, je n'ai rien à craindre pour cette nuit; et demain, vous savez, Excellence...—Prends-y garde, interrompit le marquis; il est capable d'avoir dit qu'il s'en allait, pour que je te le répète, et t'inspirer par ce moyen une fausse sécurité. A ta place, je me tiendrais tranquille ce soir.—Excellence, c'est impossible. J'ai donné ma parole, et si j'y manquais vous seriez en droit de douter à votre tour de la promesse que j'ai faite. Ce serait bien le diable si j'étais pris dans ma dernière expédition.—Enfin les avertissements ne t'auront pas manqué. Maintenant en route, mes amis: il ne nous reste plus que six heures de jour, il faut en profiter. Où vas-tu nous conduire?—J'ai promis à Son Excellence le marquis français de lui montrer des perdrix blanches et un chamois. Pour cela il faut gagner les hauteurs de Bricherasco.—Alors nous n'avons pas une minute à perdre.

Titano nous avait apporté une gourde remplie d'excellent ratafia de Grenoble. Nous en avalâmes quelques gorgées, puis nous partîmes remplis d'une ardeur nouvelle. Nos chiens galopaient devant nous avec une légèreté qui nous fit supposer que nous pouvions compter sur eux.

Après une heure de marche environ, pendant laquelle nous ne cessâmes pas un seul instant de monter, nous atteignîmes un point des hauteurs qui se dressaient devant nous, où régnait un brouillard d'une opacité telle, que nous fûmes obligés de nous tenir à trois pas les uns des autres pour ne pas nous perdre de vue. Le changement de la température avait été aussi brusque et aussi complet que celui de la lumière, et je sentais se glacer sur mon visage la transpiration bienfaisante que notre course ascensionnelle et non interrompue avait provoquée chez moi. Si j'avais eu un tout autre guide que Titano, je n'aurais, à coup sûr, pas manqué de lui demander ce que des chasseurs pouvaient faire au milieu de cette brume épaisse; mais ma confiance dans le vieux braconnier était si grande, qu'il ne me vint même pas à l'esprit la plus petite inquiétude sur le résultat de notre entreprise. Une chose cependant aurait dû au moins m'étonner: Torquato, à dater du moment où nous étions entrés dans les ténèbres visibles qui nous environnaient de toutes parts, avait cessé sa quête, et il était venu se mettre sur les talons de son maître, comme un animal intelligent qui ne prend jamais une fatigue inutile. Soliman avait suivi cet exemple au bout de quelques minutes; quant au chien du marquis, croyant sans doute la chasse finie, il avait déserté sans cérémonie.

Le sol sur lequel nous marchions était une espèce de terreau noirâtre, parsemé çà et là de touffes de mousses et de lichens d'un vert sombre et d'un aspect misérable. Bientôt quelques lignes blanches vinrent couper de distance en distance cette triste surface: je compris alors que nous ne tarderions pas à arriver à la région des neiges, dont Titano m'avait parlé.

En effet, le brouillard s'éclaircit un peu, et j'aperçus d'abord le disque rougeâtre du soleil, qui semblait nager dans des flots de vapeurs à demi lumineuses. En même temps, mes pieds foulèrent une neige de quelques centimètres d'épaisseur, et molle comme du coton fraîchement cardé. Peu à peu ce tapis éblouissant acquit plus de solidité, et enfin nous sortîmes de la brume aussi brusquement que nous y étions entrés.

Un magnifique spectacle s'offrit alors à ma vue, et me fit pousser un cri de surprise et d'admiration. Nous avions atteint le point culminant des hauteurs que nous venions d'escalader, et nous nous trouvions sur le bord des versants opposés. Tout était neige et glace autour de nous, aussi loin que nos yeux éblouis pouvaient étendre leurs regards. Un ciel d'un bleu sombre, dont la splendeur était sans pareille, étincelait au-dessus de nos têtes. J'y aurais vainement cherché un nuage de la grosseur d'un papillon. Aucune description ne pourrait donner une idée exacte de l'éclatante beauté du soleil, roulant dans ce vide d'une teinte si riche et si nouvelle pour moi. Les rayons qu'il dardait obliquement, car il commençait à descendre vers l'horizon, coloraient de teintes merveilleuses tous les objets qu'ils frappaient. Sous leur magique clarté, la neige chatoyait comme l'opale, les glaciers brillaient comme l'émeraude et le saphir. Les pins, les houx et les genévriers, qui croissaient de distance en distance, étaient couverts d'un givre qu'on eût pris pour une broderie de perles et de diamants. Un silence imposant régnait sur ces magnificences, et ajoutait sa majesté à leur éclat: je n'avais de ma vie vu ni rêvé rien de semblable.

Titano, à qui ces richesses étaient familières, ne s'étonna pas de mon admiration, mais il me sembla qu'il en était charmé. A la satisfaction qu'exprimait sa physionomie, d'un grotesque si intelligent, on eût dit un châtelain qui fait les honneurs de son parc à quelque visiteur étranger, et je fus si bien dupe de cette apparence, que je me crus obligé d'adresser un petit compliment à ce digne homme.

—Eh bien! Excellence, ce que vous me dites là me flatte, me répondit-il en accompagnant ces paroles de la plus spirituelle de ses grimaces, je suis un peu ici comme chez moi, car il n'y a guère que moi qui y vienne, ajouta-t-il. Maintenant, faisons encore chacun une petite caresse à cette bouteille de vieux ratafia, et remettons-nous en campagne. Voilà Torquato qui porte le nez au vent: nous n'irons pas loin sans voir voler quelque chose.

Nous nous mîmes en ligne, à trente-cinq ou quarante pas, à peu près, les uns des autres, Titano occupant le milieu, et nous commençâmes à battre le terrain devant nous, comme nous aurions fait d'un champ d'avoine ou d'un carré de luzerne.